‹ L'aurore de la philosophie grecqueChapitre 148 sur 240 · CVI. — Empédocle et Parménide · texte numérisé non relu

CVI. — Empédocle et Parménide

Dès le début de son poème, Empédocle prend soin de marquer la différence entre les investigateurs qui l'ont précédé et lui-même. Il parle avec aigreur de ceux qui, quoique n'ayant qu'une expérience partielle, se vantaient d'avoir tout découvert (frg. 2) ; pour lui, c'est une vraie «folie» (frg. 4). Sans aucun doute, il songe à Parménide. Son attitude, à lui, n'est cependant pas le scepticisme. Il se contente de s'élever contre la témérité qu'il y a à improviser une théorie de l'univers au lieu d'essayer de comprendre toutes les choses qui se présentent à nous « de la

» Sur les fragments 138 et 143, voir Vahlen sur Arist. Poet. 21, 1547 b 13, et Diels dans l'Hermès, XV, p. 173.

manière où cela est clair» (frg. 4). Et cela signifie que nous ne devons pas, comme Parménide, rejeter le secours des sens. Tout faibles qu'ils sont (frg. 2), ce sont les seuls canaux à travers lesquels la connaissance puisse pénétrer dans nos esprits. Nous nous apercevrons bientôt, cependant, qu'Empédocle ne tient pas grand compte de ses avertissements. Lui aussi met sur pieds un système qui 'doit tout expliquer, bien que ce ne soit plus un système moniste.

On a souvent dit que ce système constituait un essai de conciliation entre Parménide et Heraclite. Il n'est pas facile, toutefois, d'y trouver une trace quelconque de la doctrine spécialement héraclitique, et il serait plus vrai de dire qu'il visait à concilier l'Eléatisme et le témoignage des sens. Il répète, presque dans les mêmes termes, l'argument éléatique tendant à prouver la seule réalité et indestructibilité de « ce qui est » (frg. 11-15) ; et sa conception de la « sphère » paraît être dérivée de la description parménidienne de l'univers, tel qu'il est véritablement *. La réalité qui est à la base du monde illusoire que nous présentent les sens, Parménide soutenait que c'était un plénum sphérique, continu, éternel et immobile, et c'est de là que part Empédocle. Etant donnée la sphère de Parménide, semblet-il s'être dit, comment en arriverons-nous de là au monde que nous connaissons? Comment introduire le mouvement dans l'immobile plénum ? Parménide n'était pas obligé de nier la possibilité du mouvement dans l'intérieur de la Sphère, s'il l'était de dénier tout mouvement à la Sphère elle-même, mais pareille concession de sa part, s'il l'eût faite, n'eût servi à expliquer quoi que ce soit. Si une partie quelconque de la sphère doit se mouvoir, l'espace occupé par la matière déplacée doit être immédiatement occupé par une autre matière, puisqu'il n'y a pas d'espace vide. Mais celle-ci serait précisément de la même nature

1 Cf. Emp. frgs. 27, 28 avec Parm. frg. 8.

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que la matière dont elle aurait pris la place, car tout « ce qui est » est un. Le résultat du mouvement serait donc précisément le même que celui du repos ; il ne pourrait rendre compte d'aucun changement. Mais, doit s'être demandé Empédocle, cette supposition de la parfaite homogénéité de la Sphère est-elle réellement nécessaire? Evidemment non ; ce n'est autre chose que l'ancien sentiment irraisonné que l'existence doit être une. Si, au lieu de cela, nous supposions un nombre déterminé de choses existantes, il serait parfaitement possible d'appliquer à chacune d'elles tout ce que Parménide dit de la réalité, et les formes d'existence que nous connaissons pourraient être expliquées par le mélange et la séparation de ces réalités. La conception des « éléments » (rjzor/îiy.), pour employer un terme postérieur S était trouvée, et la formule requise suit immédiatement. Pour autant qu'il s'agit des choses particulières, il est vrai, comme nos sens nous le disent, qu'elles naissent et qu'elles périssent ; mais si nous envisageons les éléments derniers dont elles sont composées, nous dirons avec Parménide que « ce qui est » est incréé et indestructible (frg. 17).

CVIL — Les «quatre racines».

Les « quatre racines » de toutes choses (frg. 6), que supposait Empédocle, étaient celles qui sont devenues traditionnelles : Feu, Air, Terre et Eau. Il faut noter, toutefois, qu'il n'appelle pas l'Air à/;p, mais aiÔ/^p, et cela pour la raison, sans doute, qu'il désirait éviter toute confusion avec ce que Ton avait entendu jusqu'alors sous le premier de ces termes. Il avait effectivement fait la grande découverte que l'air atmosphérique est une substance corporelle

' Pour l'histoire du terme a~or^îîov, voir Diels, Elemenlum. Eudème dit (ap. Simpl. Phys. p. 7, 13) que Platon fut le premier a en faii-e usage, et cela est conflrmé par la manière dont le mot est introduit dans Tht. 201 e. Le terme primitif était 'J-op^Ti ou loioi.

distincte, et ne doit être identifié ni avec l'espace vide, ni avec le brouillard raréfié. L'eau n'est pas de l'air liquide, mais quelque chose de tout différent K Cette vérité, Empédocle la démontrait au moyen de l'a^i^pareil connu sous le nom de clepsydre, et nous possédons encore les vers dans lesquels il faisait servir sa découverte à l'explication de la respiration et du mouvement du sang(frg. 100). Aristote se moque de ceux qui essayent de montrer qu'il n'y a pas d'espace vide en enfermant de l'air dans des horloges à eau et en comprimant des outres à vin. Tout ce qu'ils prouvent, dit-il, c'est que Fair est une chose '. Mais c'était précisément ce qu'Empédocle entendait prouver, et ce fut là une des plus importantes découvertes de l'histoire primitive de la science. Il y a lieu pour nous de traduire ValQr'ip d'Empédocle par «- air » ; mais nous devons éviter soigneusement de rendre par le même terme le mot «730, qu'Anaxagore paraît avoir été le premier à emploj'er en parlant de l'air atmosphérique.

Empédocle donnait aussi aux « quatre racines » les noms de certaines divinités : Zeus qui brille, Héra qui donne la vie, Aidoneus et Nestis (frg. 6), mais il règne quelque doute sur la manière dont ces noms doivent être répartis entre les éléments. Nestis était, dit-on, une divinité aquatique de la Sicile, et la façon dont elle est décrite montre qu'elle représente l'eau, mais il y a conflit d'opinion quant aux trois autres. Ceci, toutefois, ne doit pas nous arrêtera Le fait qu'Empédocle qualifiait ses éléments de

' Cf. chap. I, I 27.

î Arist. Phgs. A, 6, 213 a 22 (R. P. 159; DV .16 A 68). Aristote ne mentionne dans ce passage que le nom d'Anaxagore; mais il parle au pluriel, et nous savons par le frg. 100 que l'expérience de la clepsj'dre fut faite par Empédocle.

s Dans l'antiquité les interprètes allégorisaats d'Homère faisaient d'Héra la Terre et d'Aïdoneus l'air, opinion qui a passé de Posidonius à Aétius. Elle prit naissance comme suit. Les interprètes d'Homère n'avaient aucun intérêt pour la science d'Empédocle, et ne vo^'^aient pas que son aîôrjp était chose toute différente de l'ài^p d'Homère. Or ce dernier est l'élément sombre, et la nuit en est une forme, de sorte qu'il

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dieux n'a rien qui puisse nous surprendre, puisque tous les penseurs de l'époque ancienne ont honoré de ce titre ce qu'ils regardaient comme la substance primordiale. Il faut seulement prendre garde que le mot n'est pas employé dans un sens religieux. Empédocle n'adressait pas de prières et n'offrait pas de sacrifices aux éléments, et remploi de noms divins est essentiellement un accident dû à la forme poétique dans laquelle il exposa son système.

Empédocle tenait les « racines de toutes choses » pour éternelles. Rien ne peut sortir de rien ou être réduit à rien (frg. 12) ; ce qui est est, et il n'y a aucune place pour la naissance et pour la destruction (frg. 8). Il enseignait, en outre, à ce que nous dit Aristote, qu'elles étaient immuables \ Cela, Empédocle l'exprimait en disant qu'« elles sont ce qu'elles sont » (frg. 17, 34 ; 21, 13) et qu'elles sont « toujours pareilles ». De plus, elles sont toutes «égales», indication qui paraissait étrange à Aristote -, mais était tout à fait compréhensible à l'époque d'Empédocle. Avant tout, les éléments sont indivisibles. Tous les autres corps, comme l'exprime Aristote, peuvent être divisés jusqu'à ce qu'on arrive aux éléments ; mais Empédocle ne pouvait donner aucune caractéristique ulté-

était naturel de l'identifier avec Aidoneus. En outre, Empédoi'le appelle Héra çepéa'î'.oç, vieille épithète de la Terre dans Homère. Une autre opinion courante dans l'antiquité identifiait Héra avec l'Air, ce qui est la théorie du Cratijle de Platon, et Aidoneus avec la Terre. Les interprètes allégorisants d'Homère identifiaient ensuite Zeus avec le F"eu. opinion à laquelle ils furent sans doute conduits par l'emploi du mot aiSirjp. Or ce mot signifie certainement le F"eu chez Anaxagore, comme nous le verrons, mais il n'est pas douteux que chez Empédocle il signifie l'Air. 11 paraît donc probable que Knatz a raison (Empedociea, dans les Schedœ Philologicœ Hermanno Usencro oblatœ, 1891, pp. 1 sq.) de soutenir que l'Air brillant d'Empédocle était Zeus. 11 ne reste ainsi qu'Aidoneus pour représenter le Feu, et rien ne pouvait être plus naturel que cette identification pour un poète sicilien qui avait à l'esprit les volcans et les sources chaudes de son île natale. Il parle lui-même des feux qui brûlent sous la Torre (frg. 52). S'il en est ainsi, nous devons admettre avec les interprètes allégorisants d'Homère que Héra est la Terre, et il n'y a assurément aucune improbabilité à cela.

' Arist. de Gen Corr. B, 1, 329 b 1.

2 Ibid. B, 6, 333 a 16.

rieure de ceux-ci sans dire (ce qu'il ne fit pas) qu'il est un élément dont le Feu et les autres sont à leur tour composés ^

Les « quatre racines » sont données comme une énumération épuisant tous les éléments (frg. 23 sab fin.); car ils rendent compte de toutes les qualités que le inonde offre aux sens. Si nous constatons — comme c'est le cas — que l'école de médecine qui regardait Empédocle comme son fondateur identifiait les quatre éléments avec les «opposés », chaud et froid, l'humide et sec, qui formaient le fondement théorique de son système à elle, nous voyons immédiatement dans quel rapport se trouve la théorie avec les conceptions antérieures de la réalité % Pour le dire en peu de mots, ce qu'Empédocle fit, fut de prendre les opposés d'Anaximandre et de déclarer qu'ils étaient des « choses», dont chacune était réelle au sens parménidien. Nous devons nous souvenir que le concept de qualité n'avait pas encore été formé. Anaximandre avait, sans aucun doute, tenu ses « opposés » pour des choses, quoique, avant le temps de Parménide, personne ne se fût rendu pleinement compte de tout ce qu'impliquait l'affirmation que quelque chose est une chose. C'est là le point où nous sommes maintenant arrivés. Le concept de qualité est encore à naître, mais on a une claire intelligence de la portée de ce que l'on affirme quand on dit qu'une chose est.

Aristote déclare par deux fois ^ que, bien que supposant

1 Ibid. A, 8. 325 b 19 (R. P. 164 e; DV 21 B 159). Les écrivains postérieurs se sont si complètement mépris sur ce point qu'ils attribuent en fait à Empédocle la doctrine de cxot^eta itpo xûv aTot^etoiv (Aet. 1,13,1; 17, 3 ; DV 21. A 43). Le criticisme des Pythagoriciens et de Platon avait rendu l'hypotlièse des éléments presque inintelligible pour Aristote, et a fortiori pour ses successeurs. Selon l'expression de Platon [Tim. 48 b 8), ce n'étaient « pas même des sj'llabes ». bien loin d'être des « lettres » (aTOt)(£t!z). C'est pourquoi Aristote, qui les dérivait de quelque chose déplus primaire, les appelle xà xaXoûjieva cToiyeta. (Diels, Elementutn, p. 25.)

2 Nous savons par Ménon que Philistion représentait ainsi la chose. Voir p. 237, n. 2.

3 Arist. Met. A, 4 985 a 31 ; de Gcn. Corr. B, 3. 330 b 19 (R. P. 164 c; DV 21 A 36, 37).

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quatre éléments, Empédocle raisonnait comme s'il n'en admettait que deux, opposant le Feu à tout le reste. Et cela, ajoute-t-il, nous pouvons le constater nous-mêmes en lisant son poème. Or, on a beau envisager dans toute son étendue la théorie générale des éléments, il est impossible d'j^ voir rien de pareil ; mais, quand nous en viendrons à l'origine du monde (§ 112), nous verrons que le Feu y joue, en effet, le rôle principal, et c'est peut-être ce qu'Aristote a voulu dire. Il est vrai aussi que, dans sa biologie (§ 114-116), le Feu remplit une fonction à part, tandis que les trois autres éléments agissent plus ou moins de la même manière les uns que les autres. Mais nous ne devons pas perdre de vue qu'il n'a pas de prééminence sur le reste : tous sont égaux.

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