CVIII. — Haine et Amour
Le criticisme des Eléateà avait fait aux penseurs subséquents un devoir d'expliquer le mouvement-. Empédocle part, nous l'avons vu, d'un état originel des «quatre racines » qui ne diffère de la Sphère de Parménide qu'en tant qu'il constitue un mélange, non une masse homogène et continue. Le fait que la sphère constitue un mélange rend le changement et le mouvement possibles ; mais s'il n'y avait rien en dehors d'elle qui pût y entrer — comme V(( Air» des Pythagoriciens — pour séparer les quatre éléments, rien n'en pourrait jamais naître. Empédocle supposa donc l'existence d'une substance de cette nature, et il lui donna le nom de Haine. Mais l'effet de celle-ci serait de séparer complètement tous les éléments renfermés dans la Sphère, et alors il ne pourrait rien arriver de plus ; il fallait donc quelque chose d'autre pour les rapprocher de nouveau. Empédocle trouva ce quelque chose dans l'Amour, qu'il regardait comme identique à l'impulsion innée aux corps humains de s'unir (frg. 17, 22 sq.). Il le considère, en fait, d'un point de vue purement physiologique, comme cela
^ Cf. Introd. 4 VIII.
était naturel pour le fondateur d'une école médicale. Aucun mortel n'avait encore remarqué, dit-il, que le même Amour que les hommes connaissent dans leur corps avait une place parmi les éléments.
Il est important d'observer que l'Amour et la Haine d'Empédocle ne sont pas des forces incorporelles, mais des éléments corporels, comme les quatre autres. A l'époque, cela était inévitable : on n'avait encore songé à rien d'inoorporel. Naturellement, Aristote est déconcerté par cette caractéristique de ce qu'il regardait comme causes efficientes. « L'Amour d'Empédocle, dit-il S est à la fois cause efficiente, puisqu'il rapproche les choses, et cause matérielle, puisqu'il constitue une part du mélange. » Et Théophraste exprimait la même idée en disant ^ qu'Empédocle attribuait parfois un pouvoir efficient à l'Amour et à la Haine, et parfois les mettait au même niveau que les quatre autres éléments. Les vers d'Empédocle lui-même ne permettent pas de douter qu'il se les représentât comme étendus et corporels. Tous les six sont appelés « égaux». L'Amour est dit « égal en longueur et en largeur » aux autres, et la Haine est décrite comme équivalente en poids à chacun d'eux (frg. 17).
La fonction de l'Amour est de produire l'union ; celle de la Haine est de la rompre. Cependant Aristote fait remarquer avec raison que, dans un autre sens, c'est l'Amour qui divise et la Haine qui unit. Quand la Sphère est brisée par la Haine, le résultat en est que le Feu, par exemple, qui était contenu en elle, se rassemble et devient un ; et, quand les éléments sont réunis une fois de plus par l'Amour, la masse de chacun est divisée. Dans un autre passage, il dit que la Haine a beau être supposée cause de destruction, ce n'en est pas moins elle qui, en réalité,
» Arist. Met. A, 10, 1075 b 3.
■■^ Theophr. Phys. Op. frg. 3(Dox. p. 477); ap. Simpl. Phys. p. 25, 21 (R. P. 166 b).
EMPÉDOCLE d'aGRIGENTE 265
donne naissance à tout le reste, en agissant comme telle \ Il s'ensuit que nous devons distinguer avec soin entre l'Amour d'Empédocle et cette «attraction du semblable par le semblable» à laquelle il attribuait aussi une part importante dans la formation du monde. Cette dernière n'est pas un élément distinct des autres ; elle dépend, nous le verrons, de la nature propre de chaque élément, et elle n'est en mesure de déployer son effet que lorsque la haine divise la Sphère. L'Amour, au contraire, est quelque chose qui vient de l'intérieur et produit une attraction des dissemblables.