EMPÉDOCLE D'AGRIGENTE
devons nous souvenir que l'Amour lui-même est une part de ce mélange \ tandis que la Haine l'entoure ou l'enveloppe de tous côtés exactement comme l'Illimité enveloppe le monde dans les systèmes antérieurs. La Haine, toutefois, n'est pas illimitée, mais égale en volume à chacune des quatre racines et à l'Amour.
Au temps marqué, la Haine commence à pénétrer dans la Sphère et IWmour à en sortir (frg. 30, 31). Les fragments eux-mêmes ne jettent que peu de lumière sur ce point, mais Aétius et le Pseudo-Plutarque des Stromates nous ont conservé, à eux deux, un souvenir très fidèle de ce que Théophraste en a dit.
Empédocle soutenait que l'Air fut séparé en premier lieu, et secondement le Feu. Ensuite vint la Terre, de laquelle, fortement comprimée comme elle le fut par l'impétuosité de sa révolution, jaillit l'Eau. De l'Eau, le Brouillard fut produit par révaporation. Les cieux furent formés de l'Air, et le soleil du Feu, tandis que les choses terrestres sortirent, par condensation, des autres éléments. — Aét. II, 6, 3 (Dox. p. 334; R. P. 170; DV, 21 A, 49).
Empédocle soutenait que l'Air, quand il se fut dégagé du mélange originel des éléments, se répandit en cercle. Après l'Air, le Feu, qui tendait à l'extérieur et ne trouvait aucune autre place^ se porta en haut sous le corps solide qui entourait
que toutes choses se réunissent « en une », ou de dire qu'elles se réunissent << dans l'Un n. Cette dernière expression donne à entendre qu'elles perdent dans la Sphère leur caractère propre et distinctif, et qu'elles deviennent ainsi quelque chose d'analogue à la « matière » d'Aristote. Comme nous l'avons expliqué (p. 262, n. 1), Aristote avait grand'peine à concevoir des éléments irréductibles; mais il ne peut 3' avoir de doute que, dans la Sphère comme dans leur séparation, les éléments ne restent c ce qu'ils sont » pour Empédocle. Comme Aristote le sait également fort bien, la Sphère est un mélange. Comparez ce que nous disons, chap. I i 15, sur les difficultés que soulève 1' « Un » d'Anaximandre.
1 Ceci explique ce que nous affirme Aristote une fois positivement (Met. B, 1, 996 a 7), une fois avec un doute très marqué (Met. F, 4. 1001 o 12), à savoir que l'Amour était le substratum de l'Un dans le même sens exactement que le Feu d'Heraclite, l'Air d'Anaximène ou l'Eau de ThaJès. Il pense que tous les éléments se fondent dans l'Amour et perdent ainsi leur identité. En ce cas, c'est dans l'Amour qu'il reconnaît sa propre << matière ».
l'Air ^ Il y #ut ainsi deux hémisphères qui tournèrent autour de la terre, l'un entièrement composé de feu, l'autre d'un mélange d'air avec un peu de feu. Ce dernier, il le supposait être la Nuit. Quant à l'origine de leur mouvement, il la dérivait du fait que le Feu s'était accumulé dans un hémisphère et y était prépondérant. — Ps. Plut. Stroni, frg. 10 {Dox., p. 582; R. P. 170 a; DV, 21 A, 30).
Le premier des éléments qui furent séparés par la Haine fut donc l'Air, qui prit la position la plus extérieure et entoura le monde (cf. frg. 38). Nous ne devons pas, toutefois, prendre trop à la lettre l'indication qu'il entoura le monde « en cercle». Il est manifeste qu'Empédocle se représentait les cieux sous la forme d'un œuf, probablement sous l'influence des idées orphiques ^ Quoi qu'il en soit, le cercle extérieur de l'Air se solidifia ou se congela, et se transforma ainsi en une voûte cristalline, qui limite le monde. Nous notons que ce fut le Feu qui condensa l'Air et le changea en glace. En général, le Feu a la vertu de solidifier ^
Par sa poussée en haut, le Feu entraîna une portion de l'Air dans la moitié supérieure de la sphère concave formée par le ciel congelé. Cet air redescendit ensuite, emportant avec lui une petite portion du feu. Ainsi furent produits deux hémisphères : l'un l'hémisphère diurne, consistant uniquement en feu ; l'autre, le nocturne, consistant en air avec un peu de feu.
L'accumulation de Feu dans l'hémisphère supérieur rompt l'équilibre des cieux et occasionne leur révolution, et celle-ci non seulement produit l'alternance du jour et de la nuit, mais maintient à leurs places les cieux et la terre par sa rapidité. Ce fait était illustré, à ce que nous raconte Aristote, par la comparaison avec une coupe pleine d'eau,
1 Sur l'expression toù Tzzpl-cfv àspa izâyo-j, comp. FlEpt SikÎttjç, 1, 10, 1: Tipoc tÔv Tiepié^ovta 'Ka-^o^. Etym. Magn. s. v. j3t)ÀÔç ... tov àvcuTârw uaY^'' y.a\ -KBpii-^oyxa tov izâvra àipa. Ceci vient probablement, et en dernière analyse d'Anaxiraène. Cf. chap. I, p. 83, n. 2.
2 Aet. II, 31, 4 (Dox. p, 363; DV 21 A 50).
3 Aet. II, 11, 2 (R. P. 170 c; DV 21 A 51).
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que l'on fait tourner à l'extrémité d'un cordon^. Les vers qui contenaient ce remarquable exposé sur ce que l'on appelle « force centrifuge » se sont perdus, mais l'illustration par l'expérience est bien dans la manière d'Empédocle.
CXIIl. — Le soleil, la lune, les étoiles
ET LA terre.
On aura sans doute remarqué que le jour et la nuit ont été expliqués sans l'intervention du soleil. Le jour est produit par la lumière de l'hémisphère diurne — qui est de feu — et la nuit est l'ombre projetée par la terre quand l'hémisphère de feu est de l'autre côté de son disque (frag. 48). Qu'est-ce donc que le soleil? Les Stromates du Pseudo-Plutarque - nous fournissent de nouveau la réponse : « Le soleil n'est pas une substance ignée, mais une image réfléchie de feu, pareille à celle qui vient de l'eau.» Plutarque lui-même fait dire à l'un de ses personnages : « Vous vous moquez d'Empédocle parce qu'il dit que le soleil est un produit de la terre, qui a pour origine la réflexion de la lumière du ciel, et qui, une fois encore, «se réverbère sur l'Olympe sans que rien trouble son aspect ^». Aétius dit de son côté * : « Empédocle soutenait qu'il y avait deux soleils :
1 Arist. de Ceelo, B, 13, 295 a 16 (R. P. 170 &; DV 21 A 67). L'expérience avec to z-i -oT; xuâôoiç u3(up, qui •/•J/.Xtp toO xyâ&O'j (pîpo;j.£vo'j -rcoÀÀâvcç xa-u) -où ■^czXxoO '(Vii^z-iw oaio; ou çspîTai v.à-ia, nous rappelle l'expérience de la clepsydre dont il est question au frg. 100.
2 [Plut.] Strom. frg. 10 {Dox. p. 582. 11 ; R. P. 170 c; DV 21 A 30).
•« Plut, de Pyth. Or. 400 b (R. P. 170 c ; DV 21 B 44). Nous devons conserver la leçon du ms. Tap\ yr^v avec Bernardakis et Diels. La leçon lîspiajvfj dans R. P. est une conjecture de Wyttenbach ; mais cf. Aet. II, 20, 13, cité dans la note suivante.
* Aet. II, 20, 13 (Dox. p. 350 ; DV 21 A 56) : "EaTTcoozXfjî 5uo TjXiou;" xôv [jièv àp^érj-nov, uùp ov év tuj ïTÉpu) v^aiocpaiptu) toO xôaaoy, TteûXTjpujxôî to i][jitooa'!piov, ait', xat àvttxp'j ~fj à\-Tj-(zi.a. la-j-oO Tî-aYp.£voV tov hh ^aivo- [j-îvov, ctvTa'JYîiav sv tuï STîpu) v^uiacpottpiw tuJ toO àspoî toO OepaojJLiYOJî Tte KXTf]p(up.£vu), inb xjxXo-spo j; r^ç y^î '^^'^' à'i'âzXanv YiYvofiévTjv jîç tov tj/.-.ov Tov xp'jOTaXXoî'.2-n. (rju.TC£pt£X/ou.£VT)v hï^f^ x'.VTjOst TOà Ttupivo-j. ô>ç 8s ^pay£u>; eîpfjO&ai O'jvTîiiovTa, àvraj^îiav îiva toû itîpl ttjv y^j^ Ttupo; tov tJXiov.
l'un, l'archétype, le feu dans un hémisphère du monde, qui remplit toujours tout l'hémisphère placé en face de sa propre réflexion ; l'autre, le soleil visible, réflexion du premier dans l'autre hémisphère, qui est rempli d'air mélangé de feu. Celui-ci est produit par la réflexion de la terre, qui est ronde, sur le soleil cristallin, et mû en cercle par le mouvernent de l'hémisphère de feu. Ou, pour le dire en peu de mots, le soleil est une image réfléchie du feu terrestre. »
Ces passages, et surtout le dernier, ne sont nullement clairs. L'image réfléchie que nous appelons le soleil ne peut pas être dans l'hémisphère opposé à celui de feu, car c'est l'hémisphère nocturne. Nous devons dire plutôt que la lumière de l'hémisphère de feu est réfléchie par la terre sur l'hémisphère de feu lui-même en un rayon concentré. Il résulte de là que l'apparence à laquelle nous donnons le nom de soleil est de même grandeur que la terre. Nous pouvons expliquer comme suit l'origine de cette conception. On venait de découvrir que la lune brillait d'une lumière réfléchie, et l'on est toujours porté à donner à une théorie nouvelle une application plus étendue qu'elle ne le comporte en réalité. Dans la première partie du V^ siècle avant J.-C, les hommes voyaient partout une lumière réfléchie ; les Pythagoriciens soutenaient une opinion tout à fait analogue, et quand nous en arriverons à eux, nous verrons pourquoi Aétius, ou plutôt sa source, l'exprime en parlant de « deux soleils ».
C'est probablement à ce propos qu'Empédocle déclarait que la lumière met quelque temps à parcourir l'espace, quoique sa vitesse soit si grande qu'elle échappe à notre perception ^
«La lune, selon Empédocle, est composée d'air coupé par le feu; elle est gelée exactement cemme la grêle et emprunte sa lumière au soleil. » C'est, en d'autres termes, un disque d'air congelé, de la même substance que la voûte
1 Arist. de Sensu, 6, 446 a 28 ; de An. B, 7, 418 b 20 (DV 21 A 57).
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solide qui entoure les cieux. Au dire de Diogène, Empédocle enseignait qu'elle était plus petite que le soleil, et Aétius nous apprend qu'elle était à une distance de moitié moindre de la terre ^
Empédocle n'essaya pas d'expliquer les étoiles fixes, ni même les planètes, par la lumière réfléchie. Pour lui, elles sont faites de feu, de ce feu que l'Air entraîna avec lui quand il fut pressé sous la terre, comme nous l'avons vu plus haut, par la poussée du feu en haut lors de la première séparation. Les étoiles fixes sont attachées à l'air congelé ; les planètes se meuvent librement ^
Empédocle connaissait (frg. 42) la vraie théorie des éclipses de soleil, qui, avec celle de la lumière de la lune, fut la grande découverte de cette période. Il savait aussi (frag. 48) que la nuit est le cône d'ombre de la terre, et non une sorte d'exhalaison.
Il expliquait les vents par les mouvements opposés des hémisphères de feu et d'air. Selon lui, la pluie a pour cause la compression de l'air, qui exprime par ses pores, sous forme de gouttes, toute l'eau dont il est imprégné. L'éclair est le feu qui se dégage des nuages, de façon tout à fait analogue '.
La terre était d'abord mélangée d'eau, mais la compression toujours plus grande causée par la rapidité de la révolution du monde en fit jaillir l'eau, de sorte que la mer est appelée «sueur de la terre», expression à laquelle Aristote reproche de n'être qu'une simple métaphore poétique. La salure de la mer était expliquée à l'aide de cette analogie *.
> (Plut.] Strom. frg. 10 (Dox. p. 582, 12; R. P. 170 c; DV 21 A 30); Diog. VIII, 77 ; Aet. II, 31, 1 (DV '21 A 61; cf. Dox: p. 63).
- Aet. II, 13, 2 et 11 (Dox. p. 341 sq. ; DV 21 A 53, 54).
» Aet. III, 3, 7 ; Arist. Meleor. B, 9, 369 b 12, avec le commentaire d'Alexandre (DV 21 A 63).
* Arist. Meteor. B, 3,357 a 24 (DV 21 A 23); Aet. III, 16,3 (K. P. 170 & ; DV 21 A 66). Cf. l'allusion manifeste d'Arist., Meteor. B, 1,853 b 11.