CXXXVII. — La Perception
Il nous semble constater, dans ces maigres notices, des traces de polémique contre Empédocle, et l'on peut en observer aussi dans les analyses que nous possédons de la théorie de la perception adoptée par Anaxagore, et spécialement dans cette idée que la perception repose sur les contraires *. Voici comment Théophraste s'exprime sur ce sujet *.
Mais Anaxagore dit que la perception est produite par des opposés ; car les choses semblables ne peuvent être afTectées par les semblables. Il essaye de faire une description détaillée des divers sens. Nous voyons au moyen de l'image qui se forme dans la pupille ; or aucune image n'est projetée sur une chose de même couleur, mais seulement sur ce qui est différent. Chez la plupart des créatures vivantes, les objets sont de couleur diflérente pour la pupille pendant le jour, quoique, pour quelques-unes, ce soit le cas de nuit, et celles-ci ont par conséquent la vue perçante à ce moment. D'une manière générale, cependant, la nuit est, plus que le jour, de la même couleur que les yeux. Et une image est projetée sur la pupille de jour, parce que la lumière est une cause concomitante de l'image, et parce que la couleur qui prévaut projette plus facilement une image sur son opposé^.
C'est de la même manière que le toucher et le goût discernent leurs objets. Ce qui est exactement aussi chaud ou exactement aussi froid que nous, ni ne nous réchauffe, ni ne nous refroidit
' Theophr. Hist. Plant. III, 1, 4 (R. P. 160; DV A 117).
^ Irénée, Adv. User. II 14, 2 (R. P. 160 a ; DV 46 A 113).
^ Hipp. Réf. 1, 8, 12 (Dox. p. 563 ; DV 46 A 42).
* Beare, p. 37.
^ Theophr. de Sensu, Ti sq. {Dox. p. 507; DV 46 A 92).
« Beare, p. 38.
ANAXAGORE DE CLAZOMÈNES 315
par son contact, et, pareillement, nous ne percevons pas par eux-mêmes le doux et l'amer. Nous connaissons le froid par le chaud, le frais par le salé, et le doux par l'amer, en vertu de notre insuffisance en chacun ; car tous ceux-ci sont en nous au commencement. Et nous sentons et entendons de la même manière : nous sentons au moj^en de la respiration qui se fait en même temps ; nous entendons parce que le son pénètre dans le cerveau, car l'os qui le surmonte est creux, et c'est sur lui que le son tombe *.
Et toute sensation implique une peine, opinion qui semblerait être la conséquence de la première supposition, car toutes les choses dissemblables produisent une peine par leur contact. Et cette peine est rendue perceptible par la longue durée ou par l'excès d'une sensation. Les couleurs brillantes et les bruits excessifs produisent de la peine, et nous ne pouvons nous arrêter longtemps sur les mêmes choses. Les animaux les plus grands sont les plus sensibles et. généralement, la sensation est proportionnée à la grandeur des organes des sens Les animaux qui ont des yeux grands, purs et brillants, voient les grands objets et à une grande distance, et vice versa ^.
Et il en est de même de l'ouïe. Les grands animaux peuvent entendre des sons forts et distants, tandis que les sons plus faibles passent inaperçus d'eux; les petits animaux perçoivent des sons faibles, et tout près d'eux ^. Il en est de même aussi de l'odorat. L'air raréfié a plus d'odeur, car lorsque l'air est chauffé et raréfié, il sent. Quand un grand animal respire, il aspire l'air condensé en même temps que le raréfié, tandis qu'un petit aspire le raréfié seulement ; ainsi le grand animal perçoit davantage. Car l'odeur est mieux perçue quand elle est près que quand elle est loin, parce qu'elle est plus condensée, tandis qu'elle est faible quand elle est dispersée. Mais, généralement parlant, les grands animaux ne perçoivent pas une odeur raréfiée, ni les petits une odeur condensée*.
Cette théorie marque sous certains rapports un progrès sur celle d'Empédocle. C'était une heureuse pensée d'Anaxagore de faire dépendre la sensation de lexcitation par les contraires, et de la lier à la peine. Plus d'une théorie moderne est basée sur une idée analogue.
» Beare, p. 208. •
-' Ibid., p. 103.
' Ibid., p. 209.
< Ibid., p. 137.
Anaxagore tenait les sens pour incapables d'atteindre la vérité sur les choses : les iragments conservés par Sextus l'attestent. Mais nous ne devons pas, pour autant, faire de lui un sceptique. La déclaration conservée par Aristote *, que «les choses sont ce que nous les supposons être», n'a aucune valeur probante. Elle provient de quelque collection d'apophtegmes, et non du traité d'Anaxagore luimême, et il se peut fort bien qu'elle eiît une application morale. Il disait (frg. 21) que « la faiblesse de nos sens nous empêche de discerner la vérité», mais cela signifie simplement que nous ne voyons pas les « portions » de chaque chose qui sont en chaque chose, par exemple les portions de noir qui sont dans le blanc. Nos sens nous montrent simplement les portions qui prédominent. Il disait aussi que les choses qui sont vues nous donnent la possibilité de voir l'invisible, ce qui est précisément le contraire du scepticisme (frg. 21 a).
' Met. r 5, 1009 b 25 (R. P. 161 a ; DV 46 A 28).