XLIII. — L'abstinence
On s'est demandé, il faut le dire, [si nous avons le droit d'accepter ce que nous disent, au sujet de l'abstinence pythagoricienne, des écrivains aussi récents que Porphyre. Aristoxène, en qui nous avons reconnu l'une de nos plus anciennes autorités, peut être cité pour prouver que les Pythagoriciens primitifs ne savaient rien des restrictions concernant l'usage de la viande et des fèves. Il dit d'une manière non équivoque que Pythagore ne s'abstenait pas de la viande en général, mais seulement du bœuf de labour et du bélier ^ Il dit aussi que Pythagore préférait les fèves à tout autre légume, à cause de leur action laxative, et qu'il avait un faible particulier pour les cochons de lait et les jeunes chevreaux ^ Mais Aristoxène est un témoin qui perd souvent contenance quand on le soumet à un interrogatoire serré, et l'exagération manifeste de ces affirmations fait voir qu'il s'efforçait de combattre une croyance existante à sa propre époque. Nous sommes par conséquent en mesure de conclure, de ses propres déclarations, que la tradition suivant laquelle les Pythagoriciens s'abstenaient de viande et de lèves remonte à une date bien antérieure à celle où apparurent les Néopythagoriciens, intéressés à la
1 Aristoxène, ap. Diog. VIII, 20 : Ttàvxa jxèv xà âXXa au^X^^P^'"'' «ùtov èo&îetv efjLtliyj^a, [xovov S'àiréxso&at ^oô? àpoT^poç xai xptoù.
- Aristoxène, ap. Gell. IV, 11, 5 : Il'j&aYÔpaç Vs. tûv ôoupîwv [AiXtara tov •/.ûa[AOv è8oxîp.aoev' Xeiavttxôv te yàp eîvai -/at 8ia^(op-r]Tixôv 8io xal [xdtXtOTa xéxpTj'cai aùtuî ; ib. 6 : « porculis quoque minusculis et hsedis tenerioribus victitasse, idem Aristoxenus refert. » II est naturellement possible qu' Aristoxène ait eu raison relativement au tabou des fèves. Nous savons que c'était une règle orphique, et elle peut avoir été transférée par erreur aux Pythagoriciens. Mais cela n'affecterait pas la conclusion générale que certains Pythagoriciens, tout au moins, pratiquaient l'abstinence de diverses sortes de nourriture, et c'est tout ce qui nous importe ici.
défendre. On peut se demander, toutefois, quel motif Aristoxène peut avoir eu de s'inscrire en faux contre la croyance commune. La réponse est simple et instructive. Il avait été l'ami des derniers Pythagoriciens et, de leur temps, la partie purement superstitieuse du Pythagorisme avait été abandonnée, excepté par quelques zélotes, que les chefs de l'association refusaient de reconnaître. C'est pourquoi il représente Pythagore sous un jour si différent à la fois des traditions les plus anciennes et les plus récentes : il nous transmet les vues de la secte la plus éclairée de l'Ordre. Ceux qui restaient fidèlement attachés aux vieilles pratiques étaient maintenant regardés comme des hérétiques, et toutes sortes de théories étaient mises sur pied pour rendre compte de leur existence. On racontait, par exemple, qu'ils descendaient de l'un des « Acousmatiques», qui n'avait jamais été initié aux mystères plus profonds des « Mathématiciens^ ». Mais tout cela est pure invention. La satire des poètes de la comédie moyenne prouve assez clairement que, même si les amis d'Aristoxène ne pratiquaient pas l'abstinence, il y avait au IV^ siècle une foule de gens qui la pratiquaient, et qui s'appelaient eux-mêmes sectateurs de Pythagore". L'histoire n'a pas été clémente pour les
1 La secte des « Acousmatiques » procédait, disait-on, d'Hippasos (JambL V. Pyth. 81 ; R. P. 56 ; DV 8. 2). Or Hippasos était l'auteur d'un [luoTixbç ÀoYo; (Diog. VIII, 7 ; R. P. 56 c; DV 8, 3), c'est-à-dire d'un manuel superstitieux traitant du cérémonial ou du rite, et contenant probablement des akousmata du genre de ceux que nous avons à considérer ici, car on nous dit qu'il était écrit èiïl Sta^oÀ^iJ ITu&aYÔpou.
2 Diels a réuni ces fragments d'une manière commode (Vors. p. 291 sq. ; 45 E). Ceux qui nous intéressent le plus sont les suivants : Antiphane, frg. 135, Kocli : woiiep Hu&aYopîCuJv èoô'Ui | £u.'|y/ov où8év ; Alexis, frg. 220 : ol n'j&ayopîCovTcç "(ip, <ju; ay.ouop.sv | ojt'o^'Ov èoôîouoiv ojt' aKK oùSè îv I i\i.'^\i'/o-J ; frg. 196 (de la IIu&aYopîCo'Jsa) : 7^ S'éatiaoïî io^dSeç za'i oTsaçuÀa | xat Tupoç laxai' ■zaùza -(àp ôùeiv vopioç | xotç ITuôaYOpîîotc; Aristophon, frg. 9 (du IIjôaYop'^"']») • i^P^^Ç "^^v freûiv oiûp.£Ôa toÙç TtâXat TiOTé, I Toùç IIu&aYopiaTàî ft'joii.i^oui ovtcuç p'uuàv | ézovxaç ^ cpopeïv Tpt^ûvaç inSÉu);: Mnesimachos, frg. 1 : wc IIu&aYopta-t ô'Joij.£v tuJ Ao^îa | euèu^ov oùôèv sa&iovTsç itavreXtûç. Voir aussi Théocrite, XIV, 5 : toioùtoç xa'i uoàv Ttç àçîxîTO II'j&aYopty.Tdtç, t (o^poç xàvjitoSTjtoî' 'A9Tf|vaîoç S'ioaT* Tfjacv.
Acousmatiques, mais ils ne sont jamais tombés tout à fait dans l'oubli. Les noms de Diodore d'Aspendos et de Nigidius Figulus aident à jeter un pont entre eux et Apollonius de Tyane.
Pythagore donc, nous le savons, enseignait la parenté des bêtes et des hommes, et nous en inférons que cette règle d'abstinence de la viande était basée non pas sur des motifs humanitaires ou ascétiques, mais sur un tabou. Cela nous est confirmé d'une manière frappante par un fait que nous apprend la Défense de l'Abstinence, de Porphyre. Le renseignement en question ne remonte pas, en vérité, jusqu'à Théophraste, comme c'est le cas d'une grande partie du traité de Porphyre S mais il est, selon toute probabilité, dû à Héraclide de Pont, et nous montre que, quoique les Pythagoriciens s'abstinssent de viande dans la règle, ils en mangeaient néanmoins quand ils sacrifiaient aux dieux ^ Or, chez les peuples sauvages, nous voyons que l'animal sacré est souvent tué et mangé selon les rites, dans certaines occasions solennelles, quand bien même, dans des circonstances ordinaires, ce serait la plus grande des impiétés. Ici, de nouveau, nous avons affaire à une croyance tout à fait primitive ; et nous ne devons par con-
» Voir Bernaj'S, Theophrastos' Schrift ûber Frômmigkeit. Le traité de Porphyre Ilepî àTîO)^^<; £[j.(|)Ù)jujv fut sans doute sauvé de la destruction générale de ses écrits grâce à sa conformité avec les tendances ascétiques de l'époque. Saint Jérôme lui-même en faisait constamment usage dans sa polémique contre Jovien, quoiqu'il ait bien soin de ne pas mentionner le nom de Porphj're. {Theophr. Schr. n. 2). Le traité est adressé à Castricius Firmus, disciple et ami de Plotin, qui s'était départi du végétarisme strict des Pj'thagoriciens.
2 Ce passage se trouve dans le De Abst. p. 58, 25 Nauck : toTopoOai Se Tiveç y.aî oÙtoÙç âuxsa&at rûiv èpn{'û)((uv tooç nu&ayopetouç, ots S'ilotev ■8'eotc. La partie de l'œuvre d'où est tirée cette phrase provient d'un certain Clodius, sur lequel voir Bernaj's, Theophr. Schr. p. 11. C'était probablement le rhéteur Sextus Clodius, contemporain de Cicéron. Bernays a montré qu'il utilisait l'ouvrage d'Héraclide de Pont [ib. n. 19). Sur le « sacrifice mj'stique » en général, voir Robertson Smith, Rel. Sem. I, p. 276.
séquent pas attacher la moindre importance aux dénégations d'Aristoxène ^