‹ L'aurore de la philosophie grecqueChapitre 57 sur 240 · XLV. — Pythagore comme homme de science · texte numérisé non relu

XLV. — Pythagore comme homme de science

Cela étant, nous serions tentés de rayer tout à fait le nom de Pythagore de l'histoire de la philosophie et de reléguer ce personnage dans la classe des charlatans (yoV/Teç) avec Epiménide et Onomacrite. Mais ce serait bien à tort. Ainsi que nous le verrons, l'association pythagoricienne devint une des principales écoles scientifiques de la Grèce, et il est certain que la science pythagoricienne remonte au maître lui-même, aussi bien que la religion pythagoricienne. Heraclite, qui n'est pas partial pour Pythagore, dit qu'il avait poussé l'investigation scienti-

fique plus loin que les autres hommes ; il est vrai qu'il l'accusait d'avoir tourné sa grande science en une sorte de malice ^ Hérodote rendait à Pythagore le témoignage de n'être «en aucune manière le plus mauvais sophiste des Hellènes», titre qui, à cette époque, n'implique pas la moindre désapprobation ". Aristote dit même que Pythagore s'occupa d'abord de mathématiques et de nombres, et que ce ne fut que plus tard qu'il se mit, comme Phérécyde, à faire des miracles ^ Est-il possible, pour nous, d'établir une connexion entre ces deux faces de son activité?

Nous avons vu que le but de l'Orphisme et des autres Orgia était de se délivrer de la « roue des naissances » au moyen de «purifications», généralement d'un type très primitif. Ce qu'il y eut de neuf dans l'association fondée par Pythagore semble avoir été que, tout en admettant ces coutumes à demi sauvages, elle suggérait en même temps une idée plus élevée de ce qu'était réellement une « purification ». Aristoxène nous raconte que les Pythagoriciens usaient de la musique pour purger l'àme, comme ils usaient de la médecine pour purger le corps, et il est clair comme le jour qiie la fameuse théorie aristotélicienne de la y.y.Ooiorj'.ç est dérivée de sources pythagoriciennes *. Pareilles méthodes de purification de l'àme étaient familières aux Orgia des Corybantes, et cela contribue à expli-

1 Héracl. frg. 17 (R. P. 31 a ; DV 12 B 129). Le mot laTopiT) est en luimême tout à fait général. Ce qu'il signifie essentiellement ici, nous le voyons par une précieuse remarque que nous a conservée Jamblique, V. Pgth. 89 : È/aXclTO Ss ^ -(tmiit-oia. i:poç Ilj&aYOpO'j la-opîa. L'interprétation que donne Tannery de cette remarque repose sur une méprise, et il n'3' a pas lieu de la discuter ici.

2 Herod. IV, 95.

" Arist. Ilepl tûv n-jftayopsîujv, frg. 186, 1510 a 39 : ITj&aYÔpaç MvTjoâp^^o'j u'.ôc To uLsv TiptûTOv SiîTîovEÎTO TEOt ta p.a&YJ.aTa zal to'Jç àpt&u.o'jç, ûarspov 8e -OTe xa\ T^î ^spexûSoy TôparoTtottaî oùx àuéo-Tj.

* La source immédiate de cette théorie se trouve dans Platon, Lois, 790 d 2 sq., où les rites des Corybantes sont donnés comme exemple. Pour un exposé complet de la question, voir Rohde, Psyché, p. 336, n. 2 (IP 48, n. 1).

quer l'intérêt des Pythagoriciens pour l'harmonique. Mais il y a plus que cela. Si nous pouvons nous fier à Héraclide, ce fut Pythagore qui, le premier, distingua les «trois vies » dont Aristote fait usage dans son Ethique, la théorétique, la pratique et l'apolaustique. La théorie générale de ces vies est claire, et il est impossible de douter qu'elle ne remonte, en substance, aux débuts mêmes de l'école. En voici l'analyse. Nous sommes étrangers en ce monde ; le corps est le tombeau de l'àme, et cependant nous ne devons pas chercher à nous délivrer par le suicide, car nous sommes le troupeau de Dieu, qui est notre berger, et nous n'avons pas le droit de nous échapper sans son ordre \ Dans cette vie, il y a trois sortes d'hommes, exactement comme il y a trois sortes de gens qui se rendent aux jeux olympiques. La classe la pjus basse est faite de ceux qui viennent pour acheter et pour vendre ; celle du milieu, de ceux qui viennent pour prendre part aux concours. Mais les meilleurs de tous sont ceux qui viennent simplement pour regarder (^OeoopsTv). La plus grande de toutes les purifications est donc la science désintéressée, et c'est l'homme qui s'y voue, le vrai philosophe, qui s'est le plus efficacement délivré de la ce roue des naissances ». Il serait téméraire d'affirmer que Pythagore s'exprimait exactement de cette manière, mais toutes ces idées sont authentiquement pythagoriciennes, et ce n'est que de cette manière ou d'une manière analogue que nous pouvons jeter un pont sur l'abîme qui sépare Pythagore, homme de science, de Pythagore, fondateur de religion -. Nous devons maintenant nous

> Platon donne cela comme opinion pj^thagoricienne, Phcl. 62 b, passage sur l'interprétation duquel voir Espinas, Arch. VIII, p. 449 sq. Platon donne clairement à entendre que ce n'était pas seulement la théorie de Philolaos, mais quelque chose de plus ancien.

2 Voir Dôring dans VArch. V, p. 505 sq. Il semble qu'il y ait une allusion à la théorie des « trois vies » dans Heraclite, frg. 111 (104, 29 D)- Cette théorie était apparemment enseignée au sein de l'association pythagoricienne de Phlionte, car Heraclite la faisait exposer par Pythagore dans une conversation avec le tyran de cette ville (Cic. Tiisc. V, 3 ; Diog. pr. 12, VIII, 8) et elle est développée par Platon dans un dialogue

efforcer de découvrir en quelle mesure la science pythagoricienne postérieure peut raisonnablement être attribuée à Pythagore lui-même.

Page 1