‹ L'aurore de la philosophie grecqueChapitre 90 sur 240 · LXVI. — La tradition doxographique · texte numérisé non relu

LXVI. — La tradition doxographique

On voit que quelques-uns de ces fragments sont loin d'être clairs, et il en est dans le nombre dont le sens ne sera jamais retrouvé. Nous nous adressons naturellement aux doxographes pour en avoir la clef; mais le mauvais sort a voulu qu'ils soient beaucoup moins instructifs en ce qui concerne Heraclite qu'en d'autres cas. En fait, nous avons à lutter contre deux grandes difficultés. La première est l'exceptionnelle pauvreté de la tradition doxographique ellemême. Hippolyte, chez qui nous trouvons généralement un compte-rendu assez exact de ce que Théophraste a réelle-

1 Sur la signification de Saîjicuv ici, voir mon édition de l'Ethique d'Aristote, p. 1 sq. Ainsi que l'explique le professeur Gildersleeve, 8aî[AU)v est la forme individuelle de tû^yj, comme xr)p l'est de divaxoç.

2 Je ne me suis pas aventuré à traduire les mots evda S'èôvti qui figurent au début de ce fragment, le texte me paraissant trop incertain. Voir cependant l'intéressante note de Diels.

HERACLITE d'ÉPHÈSE 159

ment dit, tira les matériaux de ses quatre premiers chapitres — qui traitent de Thaïes, de Pythagore, d'Heraclite et d'Empédocle — non pas de l'excellent abrégé dont il se servit plus tard, mais d'un compendium biographique^ qui consistait pour la plus grande partie en anecdotes et en apophtegmes apocryphes. En outre, il s'appuyait sur un auteur de Successions qui tenait Heraclite et Empédocle pour des Pythagoriciens. Aussi les place-t-il l'un à côté de l'autre, et fait-il de leurs doctrines un mélange désespérant. Le trait d'union entre Heraclite et les Pythagoriciens était Hippasos de Métaponte, dans le système duquel, nous le savons, le feu jouait un rôle important. Théophraste, après Aristote, avait parlé de l'un et de l'autre dans la même phrase, et cela suffit pour engager les écrivains des Successions dans une fausse voie-. Nous sommes donc forcés de recourir à la plus détaillée des deux analyses que nous donne Diogène des opinions d'Heraclite ^ analyse qui remonte aux Vetusta Placiia et est, par bonheur, assez complète et exacte. Toutes nos autres sources sont plus ou moins teintées.

La seconde difficulté qui s'offre à nous est encore plus sérieuse, si possible. La plupart des commentateurs d'Heraclite mentionnés dans Diogène étaient Stoïciens * et il est certain que leurs paraphrases ont été prises parfois pour l'original. Or les Stoïciens avaient pour le philosophe d'Ephèse une estime particulière, et cherchaient à l'interpréter autant que possible dans le sens de leur propre sys-

1 Sur la source utilisée par Hippolyte dans les quatre premiers chapitres de Réf. I, voir Diels, Dox. p. 145. Nous devons soigneusement distinguer Réf. I et Réf. IX comme sources d'information sur Heraclite. Ce dernier livre a pour but de montrer que l'hérésie monarchienne de Noétos était dérivée d'Heraclite et non de l'Evangile, et constitue une mine abondante de fragments héraclitiens.

2 Arist. Met. A, 3. 984 a 7 (R. P. 56 c; DV 12 A 5); Théophr. ap. Simpl. Phijs. 23, 33 (R. P. 36 c ; DV 12 A 5).

^ Sur cette double analyse, voir Dox. p. 16-3 sq., et Appendice, | 15.

* Diog. IX, 15 (R. P. 30 c). Schleiermacher insistait avec raison sur ce point.

tème. De plus, ils aimaient à «accommoder b) les vues des anciens penseurs aux leurs propres, et ce fait eut de sérieuses conséquences. Les théories stoïciennes du Aoyoç et de l'cW'jpcoarç, en particulier, sont constamment attribuées à Heraclite par nos autorités, et les fragments mêmes sont adultérés par des bribes de terminologie stoïcienne.

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