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LXVII. — La découverte d'Heraclite

Heraclite regarde avec mépris non seulement le troupeau humain, mais tous ceux qui, avant lui, ont étudié la nature. Cela ne peut signifier qu'une chose, c'est qu'il croyait lui-même «'être rendu compte de quelque vérité non encore reconnue, quoiqu'elle brillât, pour ainsi dire, aux yeux des hommes (frg. 93 ; 72 D). Evidemment donc, si nous voulons pénétrer au point central de son enseignement, nous devons essayer de découvrir à quoi il pensait quand il dénonçait ainsi la sottise et l'ignorance humaines ^ La réponse semble nous être fournie par les fragments 18 et 45 (108 et 51 D). Nous en inférons que la vérité jusqu'alors ignorée, c'est que les nombreuses choses apparemment indépendantes les unes des autres et en conflit les unes avec les autres dont nous avons connaissance, sont en réalité unes, et que, d'autre part, cette unité est aussi multiple. La «lutte des contraires» est en réalité une «harmonie»

1 Le mot auvoixstoùv est appliqué par Philodème à la méthode stoïcienne d'interprétation (cf. Dox. 547 b, n.), et Cicéron (N. D. I, 41) le traduit par accommodare. Chrj'sippe, en particulier, donna une vive impulsion à cette méthode, comme le montre fort bien Galien, de Plac. Hippocr. et Plat, livre III. On en trouvera de bons exemples dans Aét. I, 13, 2; 28, 1 (DV 12 A 8); IV, 3, 12 (DV 12 A 15) — où des doctrines nettement stoïciennes sont attribuées à Heraclite. De quoi les Stoïciens étaient capables, nous le vo^'ons par Cléanthe, frg. 55, Pearson (535, von Arnim). Il proposait de lire Zeù àvaScuScuvaîs dans //. XVI, 233, â)Ç xov èx T^ç fvç àva&'JUiu)p.£vov àépa hià. tïjv àvâoooiv AvaScuSouvalov ôvta.

2 Voir Patin, Heraklits Einheitslehre (1886). A Patin revient indubitablement le mérite d'avoir montré clairement que l'unité des contraires était la doctrine centrale d'Heraclite. Il n'est pas toujours facile, cependant, de le suivre quand il en vient aux détails.

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<.âouov:a). Il suit de là que la sagesse n'est pas la connaissance de nombreuses choses, mais la perception de l'unité qui se cache sous les contraires en lutte. Que ce fût là vraiment la pensée fondamentale d'Heraclite, Philon l'atteste. « Car, dit-il, ce qui est fait de deux contraires est un ; et si l'Un est divisé, les contraires sont mis au jour. N'est-ce pas là justement ce que les Grecs disent que leur grand et très célèbre Heraclite mettait en tête de sa philosophie, comme la résumant toute, et de quoi il se vantait comme d'une découverte nouvelle^ ?» Nous allons prendre un à un les éléments de cette théorie et voir comment ils doivent être compris.

LXVni. — L'UX ET LE MULTIPLE.

Anaximandre avait déjà enseigné que les contraires étaient sortis, par différenciation, de l'Illimité, mais qu'ils s'y résolvaient et qu'ils étaient ainsi punis de leurs injustes empiétements les uns sur les autres. Cette conception implique qu'il y a quelque mal dans la guerre que se font les contraires, et que l'existence du Multiple est une brèche dans l'unité de l'Un. La vérité que proclamait Heraclite, c'est qu'il n'y a pas d'Un sans le Multiple et pas de Multiple sans l'Un. Le monde est à la fois 'un et multiple, et c'est justement la «tension contraire» du Multiple qui constitue l'unité de l'Un.

Le mérite d'avoir été le premier à se rendre compte de cela est expressément assigné à Heraclite par Platon. Dans le Sophiste i242 d) l'étranger d'Elée, après avoir expliqué par quels arguments les Eléates soutenaient que ce que nous appelons multiple est en réalité un, continue comme suit :

Mais certaines Muses ioniennes^ et (à une date postérieure) certaines Muses siciliennes remarquèrent que le plus sûr était d'unir ces deux choses, et de dire que la réahté est à la fois multiple et une, et qu'elle est maintenue par la Haine et par

■ Philon, Rer. Div. Her. 43 (R. P. 34 c).

PllII.OSOPHIE GRECQUE H

l'Amour. « Car, disent les Muses plus sévères, dans sa division elle est toujours réunie (cf. frg. 59 ; 10 D) ; tandis que les Muses plus douces n'allaient pas jusqu'à exiger qu'il en fût toujours ainsi, et disaient que le Tout était alternativement un et en paix par la puissance d'Aphrodite et multiple et en guerre avec soimême à cause d'une chose qu'elles appelaient la Lutte. »

Dans ce passage^, les Muses ioniennes représentent naturellement Heraclite, et les siciliennes Empédocle. Nous remarquons aussi que la différenciation de l'Un en Multiple, et l'intégration du Multiple en Un, sont à la fois éternelles et simultanées, et que c'est là la base sur laquelle le système d'Heraclite est mis en opposition avec celui d'Empédocle. Nous reviendrons sur ce point. En attendant, nous nous en tenons à ceci que, suivant Platon, Heraclite enseignait, que la réalité était à la fois multiple et une.

Nous devons toutefois nous garder soigneusement de croire que ce qu'Heraclite découvrit ainsi était un principe logique. C'est là l'erreur que Lassalle a commise dans son livre ^ L'identité dans et par la diversité qu'il proclamait •

1 La source de cette erreur a été la curieuse déclaration de Hegel, qu'il n'3' avait pas une proposition d'Heraclite qu'il n'eût adoptée dans sa propre logique {Gescb. d. Pbil. I, 328). L'exemple qu'il cite est la déclaration que l'Etre n'existe pas plus que le Non-Etre, au sujet de laquelle il se réfère à Arist. Met. A, 4. Or, dans ce passage, cette déclaration n'est pas attribuée du tout à Heraclite, mais à Leucippe ou à Démocrite, chez lesquels elle signifie que l'espace est aussi réel que la matière (§ 175). Aristote nous dit, en vérité, dans la Métaphysique, que «quelques-uns» pensent qu'au dire d'Heraclite la même chose peut être et ne pas être; mais il ajoute qu'un homme ne pense pas nécessairement ce qu'il dit (Met. T, 3. 1005 fc 24; DV 12 A 7). Je comprends ceci en ce sens que, quoique Heraclite ait émis cette assertion en paroles, il ne voulait pas faire entendre par là ce qu'elle aurait naturellement signifié à une date postérieure. Heraclite ne parlait que de la nature ; le sens logique de ces mots ne s'est jamais présenté à son esprit. Ceci est confirmé par K, 5. 1062 a 31, où Aristote nous dit que, questionné d'une certaine manière, Heraclite aurait pu être amené à admettre le principe de la contradiction ; il ne comprenait, pour ainsi dire, pas ce qu'il disait; en d'autres termes, il n'avait pas conscience des suites logiques de son affirmation.

Aristote se rendait donc compte que les théories d'Heraclite ne devaient pas être comprises au sens logique. Cela ne l'empêche toutefois pas de dire que selon Heraclite tout serait vrai (Met. A, 7. 1012 a 24). Si nous nous souvenons de son attitude constante à l'égard des anciens

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était purement physique; la logique n'existait pas encore, et comme le principe d'identité n'avait pas été formulé, il aurait été impossible de protester contre une application abstraite qui en eût été faite. L'identité qu'il représente comme consistant dans la diversité est simplement celle de la substance primaire dans toutes ses manifestations. Cette identité avait déjà été aperçue par les Milésiens, mais ils avaient trouvé une difficulté dans la diversité. Anaximandre avait traité d'(( injustice» la lutte des opposés, et ce qu'Heraclite se proposa de montrer, c'est que, au contraire, c'était la souveraine justice (frg. 62 ; 80 D).

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