CHAPITRE XIV
Voyage à Bathurst et aux mines d'or de ce comté. —Histoire de la découverte des gisements aurifères.— Découverte des mines dans la province de Victoria.— Description et situation de Melbourne. ^ Effets de la découverte des mines d'or relativement aui colonies australes.
Autrefois, lorsque le voyageur, venant de Sydney, était parvenu au sommet des Montagnes Bleues, il avait encore de grandes difficultés à gagner les plaines de rintérieur, parce que, pour redescendre dans les vallées qui débouchent à l'ouest, il ne trouvait d'autre chemin qu'un sentier rapide , glissant et bordé de précipices. Cet obstacle a disparu, comme tant d'autres, depuis l'ouverture de la route construite il y a plus de vingt ans par sir Th. Mitchell, qui a comblé l'une des vallées supérieures en y jetant le sommet tout entier d'un pic voisin et en rejoignant ainsi la pente opposée, sur laquelle il a trouvé le moyen de tracer le prolongement de la rampe jusqu'au sortir des défilés de la montagne.
Les gorges du versant occidental sont loin d'ailleurs d'être aussi difficiles que celles qu'on avait à franchir en gravissant les pentes de l'est. Du côté de l'intérieur on retrouve, avec les rochers de granit, les formes
moins rebelles des montagnes d'Europe , et Ton parvient sans trop de peine à Tentrée de ce qu^on nomme les plaines de Bathurst, qui ne sont pas, comme on pourrait le croire, un espace parfaitement plat, mais une région bien ouverte où les arbres ne se montrent plus qu'en groupes clair- semés. En Australie on compren4 sous la dénomination générale de plaine toute contrée, quelque accidentée qu'elle soit, qui n'est pas absolument la montagne, et dont l'ensemble peut être aperçu par le spectateur placé sur une éminence.
Au milieu de la région des plaines s'élève la ville de Bathurst, qui, à l'exemple de toutes les cités nais- ■. santés des colonies, contient des édifices publics, des auberges, des cabarets et des boutiques, en nombre disproportionné avec celui des habitations particulières.
Quoique, après avoir franchi les Montagnes Bleues, on se trouve réellement dans l'intérieur des terres, on est loin d'en avoir fini avec les montagnes; on pourrait encore faire plusieurs centaines de kilomètres sans cesser de voir autour de soi des groupes de collines de toute forme et de toute grandeur, jusqu'à ce qu'on ait atteint la véritable plaine qui constitue le désert central. Parmi ces groupes on doit remarquer particulièrement celui des CoNOBOLAS, situé à quelques kilomètres à l'ouest** de Bathurst; car c'est là que Tor a été découvert pour la première fois, et que se trouve le nouvel établissement d'Ophir.
Une population européenne bien faible encore, et presque tout entière adonnée à la vie pastorale, existe disséminée dans cette région des plaines. Chaque colon possède une étendue de terrain de plusieurs kilomètres carrés qu'il appelle son parcours; sur le point le plus
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convenable de cette propriété il construit une habitation qui sert de résidence au chef de ses pasteurs, si ce n'est à lui-même y et près de là il choisit toujours le champ destiné à produire le blé nécessaire à la subsistance du personnel attaché à la garde des troupeaux. On compte ordinairement un berger pour deux mille moutons, et les gardiens des bœufs sont beaucouf»plus nombreux. Ces hommes sont chargés de tous les soins qu'exige Ventretien du bétail , et le maître ou son préposé n'a d'autre travail nécessaire qu'une ou deux courses quotidiennes à cheval dans l'étendue du parcours, afin de reconnaître si chacun s'acquitte exactement de son devoir. Un seul événement important vient chaque année interrompre par une courte période d'activité l'oisiveté ordinaire du maître d'un parcours : c'est la tonte des moutons, l'emballage des toisons, et leur envoi au port le plus voisin. L'existence du colon d'Australie est d'ailleurs monotone et solitaire; mais elle est pleine d'indépendance , et complètement déUvrée des liens ou des obligations sans nombre de la vie civilisée. Le calme, la santé, la confiance dans l'avenir procurent ici à l'âme comme au corps une vigueur inconnue dans le vieux nionde.
Lorsqu'on apprit en Australie la découverte des mines d'or de Californie, cette nouvelle causa peu d'émotion à cette classe de colons cultivateurs et pasteurs dont nous venons de parler; mais elle impressionna vivement les nombreux aventuriers que renfermaient les divers établissements disséminés sur le continent australien. Une émigration considérable eut lieu parmi ces hommes , qui ne s'inquiètent ni où ni comment ils vivent, et qui allèrent chercher fortune sous un autre ciel. Ces départs multipliés avaient
affaibli la population , il est vrai; mais elle Pavait dégagée de ses éléments les plus impurs; et, quoique répandue au loin sur de vastes surfaces, qu'elle ne suffisait pas à couvrir, elle s'occupait tranquillement de ses travaux agricoles, sources de véritables richesses, lorsqu'au mois de mai 1851 une rumeur, sourde d'abordP^plus distincte ensuite, puis enfin bruyante et générale , se répandit de ville en ville et de ferme en ferme : le sol de l'Âustnilie, disait-on, recelait aussi de l'or. En un certain emplacement peu distant de Bathurst, des gens qui s'étaient mis à fouiller la terre avaient trouvé de l'or, et dans cet endroit chaque travailleur gagnait trois et quatre livres (soixante-quinze à cent francs) par jour.
Cette fois la renommée avait dit vrai , et l'historique de cette découverte est assez curieux pour mériter d'être raconté. Un certain M, Hargreaves avait créé sur les Gonobolas , à quarante kilomètres environ à l'ouest de Bathurst, un établissement non loin du ruisseau nommé Summerhill-Greek. Soit faute d'intelligence ou de persévérance , soit pour toute autre cause restée inconnue, son établissement était loin de prospérer comme ceux du voisinage. Lors de l'émigration en Californie, il fut du très -petit nombre des colons ruraux australiens qui se laissèrent tenter par l'appât qu'offrit ce nouvel Eldorado. Arrivé à San-Frsîncisco, il travailla aux mines avec des résultats que nous ignorons, mais en tout cas sans parvenir à faire fortune. Ce que nous savons seulement, c'est que, frappé de la ressemblance extrême des rochers et des couches superficielles du sol aurifère d'Amérique avec les terrains qu'il avait observés dans les Conobolas, M. Hargreaves se détermina bientôt à retourner dans sa ferme,
afin de voir s'il n'y trouverait pas cet or qu'il était venu chercher si loin.
Nous pourrions nous arrêter ici pour protester contre la solidité des déductions géologiques ainsi obtenues. 11 s'est trouvé que M. Hargreaves a eu raison; mais, à notre avis, les prémisses d'où il a tiré sa conclusion étaient absolument insuffisantes; sur cent personnes qui eussent agi d'après les mêmes indices, il est douteux qu'une seule eût réussi. Du reste, laissons de côté celte discussion purement scientifique, qui serait ici déplacée, et revenons à notre récit.
M. Hargreaves eut donc le bonheur de ne pas se tromper; il retourna dans ses montagnes, il fouilla quelques recoins solitaires du vallon de Summerhill- Greek, et l'or fut découvert en Australie. Cacher un fait de cette nature était probablement chose impossible dans un temps comme le nôtre. Quoi qu'il en puisse être, le secret ne fut pas gardé : la nouvelle de la découverte qui venait d'être faite se répandit comme l'éclair parmi les populations, et elle parvint jusqu'au gouvernement. De toutes parts on s'écria : a Allons aux mines! » Bergers, laboureurs, ouvriers, domestiques, commis, chacun partit sans outils, sans vivres, sans préparatifs d'aucune espèce. Les négociants et les marchands spéculèrent aussitôt sur la demande qui leur était faite de provisions de toute nature, demande énorme et subite que devait suivre nécessairement un ralentissement de la production locale. Le prix de la farine et des autres objets d'alimentation capables d'être conservés monta sur-le-champ à des chiffres extravagants. Le gouvernement colonial, pris au dépourvu , fut dépassé de bien loin par le mouvement irrésistible des esprits y et son embarras fut extrême. 11 n'y avait
que quatre cents soldats dans toute Tétendue de la colonie, et quant à la police à pied ou à cheval, dont U service est si important, on n'en poiivait détacher. un seul homme sans préjudice pour la sûreté publique. D'un autre côté, on apprenait que les terrains aurifères étaient d'une vaste étendue, disséminés sur la surface entière du pays. Garantir à la fois les droits de la couronne et ceux des particuliers en usant de la force armée, ou bien , en d'autres termes , empêcher la propriété publique ou privée d'être violée par tous ceux qui espéreraient y découvrir de l'or, était évidemment chose impossible.
Le gouvernement agit donc très -sagement en ne prenant d'abord aucune mesure ; il pensa que c'était peut-être une fausse rumeur, comme cela était déjà arrivé plusieurs fois, et qu'avec le temps cette émotion se calmerait quand la vérité serait connue. Cependant le gouverneur envoya un géologue à Bathurst pour lui faire un rapport sur les faits que la renommée publiait. Bientôt le savant naturaliste écrivit à Sydney pour confirmer la nouvelle de la découverte de l'or. 11 annonçait dans sa lettre que quatre cents personnes au moins étaient déjà à l'ouvrage. « Plusieurs d'entre elles, écrivait-il, possédant pour tout instrument une écuelle d'étain, recueillent jusqu'à une ou deux onces d'or par jour. La plupart sont sans vivres, et l'on assure cependant que bien d'autres chercheurs d'or sont en route pour venir ici. » Le post-scriptum est caractéristique : « Veuillez m'excuser si je vous écris avec un pinceau ; il n'y a pas encore d'encre dans la cité d'Ophir, »
Pourvu d'une information régulière qui méritait toute confiance, le vice-amiral Fitzroy, capitaine gé-
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néral et gouverneur de la Nouvelle-Galles-du-Sud et de ses dépendances , publia sur-le-champ une proclamation dans laquelle, après avoir constaté son droit de revendiquer au nom de la couronne tout l'or découvert dans la colonie , après avoir fait connaître la faculté que la loi lui donnait d'agir dans toute la plénitude de ce droit, il finissait par déclarer qu'il publierait incessamment tous les règlements jugés nécessaires, après plus ample information, afin de fixer les conditions sous lesquelles, moyennant le paiement d'une taxe, les licences convenables seraient délivrées.
Vouloir empêcher la population de courir aux mines et de s'emparer de l'or qu'elle y découvrirait , eût été évidemment absurde. L'amiral Fitzroy adopta donc la détermination très-sage d'aider et de faciliter la recherche de l'or autant que cela était possible , et d'assurer loyalement à ceux qui se livreraient à cette industrie, la pleine et tranquille possession du fruit de leur travail, en prélevant toutefois , à titre de taxe , pour la protection ainsi accordée, telle rémunération qui pourrait être payée sans provoquer des plaintes sérieuses. Mais, avant tout, l'administration avait à satisfaire M. Hargreaves, qui réclamait une récompense comme auteur de la découverte des mines aurifères. Le 3 juin 1851 , il reçut le brevet de commissaire des terres de la couronne chargé spécialement, au nom du gouvernement, de rechercher de nouveaux terrains aurifères destinés à procurer aux travailleurs la continuation de leur industrie. On lui donna en même temps, à titre de gratification, une somme de cinq cents livres (douze mille cinq cents francs) pour sa première découverte, et on lui assura pendant
toute la durée de son emploi un traitement d'une livre sterling par jour et une subvention suffisante pour l'entretien de deux chevaux. Une pareille rémunération n'avait certes rien d'exagéré eu égard à l'importance de la découverte.
Après avoir consulté le conseil colonial et les magistrats sur la légalité des mesures qu'il s'agissait de prendre, il fut décidé que toute personne qui voudrait se livrer à la recherche de l'or serait tenue de prendre une licence mensuelle, dont le prix était fixé à trente schellings (trente-sept francs soixante-quinze centimes). Mais comme les premiers rapports envoyés de Bathurst signalaient une affluence considérable de travailleurs tous armés, on chargea M. Hardy, ancien magistrat de police à Paramatta , de se rendre aux mines pour y faire exécuter les nouveaux règlements, et Ton mit à sa disposition la force armée qu'il jugerait nécessaire pour l'aider dans l'accomplissement de sa mission. M. Hardy ne prit avec lui que dix hommes seulement, mais dont il était sûr; et avec cette faible escorte il ne rencontra aucune résistance pour délivrer des licences aux travailleurs et recouvrer le paiement de la taxe. Gomme il était rare qu'un mineur possédât trente schellings en monnaie courante, il fallut accepter l'équivalent en or qu'on pesait à l'instant même. Dès le premier mois il délivra environ six cents licences, et il reçut près de neuf cents livres sterling.
Les Gonobolas sont un assemblage de collines généralement calcaires et schisteuses , traversées par de nombreuses veines de quartz. Le versant septentrional du groupe est sillonné par les deux ruisseaux de Summerhill-Creek et de Lewis-Ponds-Creek, qui, après un
. cours de quelques kilomètres dans des vallons sinueux et profonds, se réunissent sous la dénomination de rivière Lewis, et vont se perdre dans la rivière Macquarie. C'est au point de jonction des deux ruisseaux que les premières fouilles ont été entreprises, et c'est là aussi qu'on a trouvé les plus groç fragments d'or, parmi lesquels il en était qui pesaient jusqu'à un kilogramme et demi. Pendant le mois de juin 1851, les travaux ont été poursuivis en descendant le lit du cours d'eau. C'était surtout dans le rentrant des courbes du ravin que l'or se rencontrait le plus abondamment. Plusieurs kilomètres de terrain aurifère de cette espèce avaient été fouillés. On divisait les rives du ruisseau en lots d'une longueur variable de six à treize mètres, selon le nombre des travailleurs de chaque association. M. Hardy estimait que cette seule vallée pouvait fournir du travail à cinq mille hommes, en procurant* à chacun d'eux un gain journalier d'une livre sterling.
D'un autre côté , le géologue employé par le gouvernement, M. Stutchbury, continuait activement ses explorations ; bientôt il annonçait la découverte de riches terrains aurifères dans le bassin de la rivière Macquarie , et particulièrement sur les bords d'un de ses affluents, le Turon, qui, venant aussi de la grande chaîne orientale, coule de l'est à l'ouest, à quarante kilomètres environ au nord de Bathurst.
Le lit de la rivière Turon est large et peu sinueux^ Il n'offre qu'un l)ien petit nombre de ces brusques détours qu'on remarque dans le Summerhill-Creek. De cette différence du caractère physique des deux localités résulte aussi une différence dans la nature de l'or ^ qu'on y trouve. A Summerhill-Creek, le métal se pré-
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sente toujours en fragments d'un grain plus ou moins gros, et souvent à l'état massif; rarement son épaisseur est faible ou sa surface écaillée. Sur le Turon y l'or, enveloppé de sa gangue, ne se rencontre qu'en parcelles de la plus petite dimension. A Summerhill-Creek il y a des escarpements improductifs et des pentes fort riches. Dans la grande vallée , point de sinuosités ni de rétrécissements, et la moisson de l'or semble aussi régulièrement répartie que si on eût semé le métal. Peu importe le lieu où l'on fouille , soit dans le lit de la rivière, soit sur ses bords, le résultat est toujours le même. « Chaque homme, en travaillant bien, dit M. Hardy dans son rapport, gagnait régulièrement dix schellings par jour; on peut compter partout sur ce produit certain des fouilles comme sur un salaire régulier. »
Plus loin, M. Hardy indique les sources de la rivière Turon , situées dans une haute région de gorges et de rochers, comme l'emplacement probable où l'on devra trouver des fragments d'or primitifs semblables à ceux de Summerhill-Creek , « morceaux trop pesants, dit-il, pour avoir été entraînés avec les parcelles plus légères.» Et la justesse de Cette conjecture a été ultérieurement démontrée par les faits.
Vers le milieu de juillet , quand la fièvre de l'or semblait se calmer et passer à l'état chronique , un nouvel incident vint tout à coup produire le redoublement le plus intense qu'on eût observé jusque alors. On apprit qu'à soixante-cinq kilomètres au nord de Bathurst et à quarante de Wellington, au confluent de deux ruisseaux nommés Maroo-Greek et Mennida- Creek, on avait trouvé dans un seul bloc de quartz un poids de cinquante kilogrammes d'or, c'est-à-dire ^^.
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une valeur de plus de quatre mille livres sterling ( cent mille francs).
En même temps le lieutenant gouverneur de la province de Victoria (ancien comté du Port-Philip) écrivait de Melbourne aux ministres de la reine d'An^ gleterre :
« De nombreux indices recueillis depuis six semaines semblent annoncer que la découverte de l'or récemment faite dans la Nouvelle-Galles-du-Sud va se renouveler dans notre province.... A Clunes, l'or a été trouvé dans une alluvion composée en grande partie de fragments de quartz formant la matrice originelle du métal.
c( Les échantillons qui m'ont été montrés proviennent de fouilles effectuées à Buningyong ; ils sont tous enveloppés dans une gangue de quartz compacte. Ceux qu'on a découverts à Deep-Creek, lieu situé à quatrevingts kilomètres seulement de Melbourne y offrent des grains engagés dans une pierre schisteuse.
« Il est certain que des spécimens d'une richesse bien plus grande encore ont été observés dans les Pyré« nées ( nom donné à une chaîne de montagnes située à cent quarante kilomètres environ à l'ouest de Melbourne). »
Au mois de novembre, d'après les récits des journaux australiens, la fièvre de l'or avait atteint un développement difficile à décrire; les colons semblaient devenus fous. Ce redoublement extraordinaire avait été produit par la nouvelle découverte de l'or aux environs de Melbourne, dans une abondance tellement prodigieuse, que les mines de Bathurst se trouvaient entièrement éclipsées. Une réaction immense s'était pianifestée ds^ns les esprits, au grand détriment de
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todtes les colonies y qui chaque jour se voyaient abandonnées par des masses de travailleurs de tout état, empressés de se précipiter vers le nouvel Eldorado. De tous les côtés les arrivants débarquaient par centaines, et, parmi eux, bon nombre avaient même déserté la Californie en apprenant la richesse des mines de la province de Victoria. Tous les récits, en effet, s'accordent à présenter le sol aurifère des environs de Melbourne comme inépuisable. Le gain journalier du travailleur y surpasse les résultats les plus heureux obtenus en Californie durant la période la plus prospère. A la fin d'octobre 1851, dix mille hommes étaient à l'ouvrage , et le produit'moyen de la journée de chacun était de quarante à cinquante grammes d'or. Les villes de Melbourne et de Geelong avaient été délaissées par leur population mâle ; il n'y restait plus que les femmes. Les troupeaux, les cultures, les ateliers et les comptoirs étaient partout abandonnés par des gens qui , méprisant un misérable salaire de quelques schellings par semaine, allaient chercher aux mines un bénéfice quotidien de deux à dix livres sterling (cinquante à deux cent cinquante francs). Le gouvernement avait organisé des escortes pour garantir la sûreté du métal incessamment transporté dans la ville , métal dont on estimait le poids entre soixante et quatrevingt-dix kilogrammes par jour. Ainsi , le 23 octobre il en était arrivé quatre-vingts kilogrammes provenant des environs, ou bien de Geelong et de Ballarat. Les quantités journellement produites devaient s'augmenter progressivement en raison de l'accroissement indéfini du nombre des travailleurs. Après une étude attentive des faits, M. Westgarth, maire de Melbourne,
* évaluait à dix mille livres sterling (deux cent cinquante mille francs) le produit journalier des mines.
Dès le premier trimestre , les fouilles de la province Victoria ont donné un produit évalué à sept cent mille livres (dix-sept millions cinq cent mille francs). Mais en même temps que les bénéfices des travaux des mines prenaient de l'accroissement , des difficultés assez graves surgissaient par suite de Taffluence considérable d'hommes de la pire espèce, venus de la Tasmanie, et ayant appartenu la plupart aux bandes des bmh-rangers , existant toujours dans cette île; en même temps le corps de police désertait ou donnait en masse sa démission , et les marins de toutes les nations dont les bâtiments se trouvaient dans les ports de l'Australie désertaient presque tous pour courir aux mines. Tel était l'entraînement général, que le gouvernement de la colonie, afin de retenir à leur poste ses employés de tous grades, avait dû leur accorder une augmentation de traitement de cinquante pour cent, indépendamment d'une forte gratification.
Cependant beaucoup de ceux qui étaient allés aux mines revenaient découragés, et toutes les personnes qui avaient fait ce voyage s'accordaient à rapporter que l'or ne s'obtenait qu'au prix d'un travail excessif. C'était la remarque qu'avait déjà faite M. Hardy sur les bords du Turon et du Summerhill-Creek. « Il arrivait constamment, dit -il dans un de ses rapports, un grand nombre d'hommes trop faibles de corps ou d'esprit pour travailler d'une manière intelligente et durable ; aussi ces malheureux repartaient découragés après deux ou trois jours de tentatives infructueuses. » M. Hardy évalue de cent cinquante à deux
cents le nombre quotidien des arrivées ou des départs ' appartenant à cette classe, et il reconnaît, comme cela est du reste constaté par l'expérience, qu'il faut être doué d'une grande force physique, et surtout d'une volonté énergique, pour supporter le travail des mines.
La découverte des mines d'or de la province Victoria a donné à Melbourne , ville encore inconnue il y a quelques années, une importance telle qu'elle rivalise aujourd'hui avec Sydney. 11 n'est pas inutile d'entrer dans quelques détails sur la situation de cette ville, appelée à devenir un jour un des points les plus commerçants de l'Australie.
Lorsqu'on partant de Sydney on fait voile au sud jusqu'au détroit de Bass, et lorsque ensuite on double la pointe granitique appelée le promontoire Wilson , on découvre à droite une vaste baie dont les bords plats et garnis de quelques buissons se terminent vers la mer par une ligne de petits rochers. Au fond de ce golfe, vers le nord, une ouverture naturelle pratiquée entre les rochers conduit les navires, par un canal étroit et peu profond, dans un lac immense qui se présente sous l'apparence d'une mer nouvelle, car on n'aperçoit d'abord aucune terre au delà du détroit qu'on vient de franchir. Après une navigation de quelques kilomètres cependant, on voit poindre à Thorizon de tous côtés des cimes d'arbres, et plus loin des sommets de collines. Ce bassin, dont le diamètre est de trente milles, est ce qu'on nomme le Port-Philip. Au nord, à un kilomètre du rivage en remontant la petite rivière Yarra-Yarra, on arrive à Melbourne, capitale de la province de Victoria. A l'ouest, entre la rive occidentale du bassin et la rivière de Barwon , s'élève la cité
naissante de Geelong. Les deux villes, construites en briques l'une et l'autre, sont d'un aspect imposant et remarquable. Melbourne surtout, quoiqu'on y puisse observer le défaut d'achèvement et de perfection si commun dans les colonies, et quoiqu'on y soit frappé de l'inégalité des maisons contiguës ou du vide de certains espaces couverts encore par les arbres de la forêt, est, à tout prendre, une très-belle ville, parfaitement digne de servir de métropole à une riche province.
Les rochers qui entourent le Port -Philip appartiennent à des époques diverses de formation ; ils sont principalement composés de grès qui traversent ou recouvrent des bancs de la période tertiaire. A vingt kilomètres environ du rivage, des groupes de hautes collines granitiques se dressent brusquement dans la plaine légèrement ondulée, et plus loin vers Test la grande chaîne orientale montre ses sommets escarpés et ses vallons boisés et d'un accès impénétrable.
Ces parages étaient peu fréquentés avant 1851 ; mais dès qu'on eut connaissance de la richesse des mines de cette province , les chercheurs d'or arrivèrent en foule , non-seulement de toutes les parties de l'Australie, mais de tous les points du globe. 11 en résulte un encombrement dont on se ferait difficilement une idée. Voici ce qu'écrivait de Sydney en 1853 un voyageur digne de foi : « Dans le premier semestre qui s'écoula après la découverte des gisements aurifères, on ne comptait que dix mille travailleurs , parmi lesquels un très-petit nombre n'arrivaient pas à de trèsbons résultats; aussi s'empressaient- ils de quitter la place. Les autres recevaient un salaire très -élevé et
gagnaient en moyenne une livre sterling par jour. . . . Les choses sont maintenant totalement changées. A la vérité les placers sont beaucoup plus étendus ^ et tous les mois on en découvre de nouveaux; mais il y a aujourd'hui cent cinquante mille travailleurs, et le nombre s'en augmente tous les jours ; là vous trouvez réunis les échantillons de toutes les races du globe. 11 y a encore beaucoup d^eureux; ainsi dernièrement à Ballarat on a trouvé un morceau d'or pesant soixantequatre kilogrammes ; mais ces bonnes fortunes deviennent de plus en plus rares.
<c Des milliers d'individus sont présentement occupés à construire des chaussées, des ponts, etc., et même pour un salaire assez faible; ils n'obtiennent que sept à huit schellings par jour, tandis que dans les premiers temps le gouvernement ne pouvait avoir d'ouvriers que moyennant une livre sterling.
« Le premier point où l'on découvrit l'or à Victoria était Ballarat, situé à soixante milles au nord de Geelong ; ensuite ce fut le tour des placers du mont Alexandre , au nord de Melbourne , et de ceux de Bendigo; puis eut lieu cette migration étonnante de peuple d'un point à un autre, en sorte que les routes étaient encombrées d'allants et de venants. Aujourd'hui les points où l'on travaille principalement sont le mont Alexandre, Bendigo, Ballarat, les placers auprès de la rivière d'Owen , le mont Cororow, la colline de Desi (Desi-Hill), et je suis persuadé que dans peu de temps on en découvrira beaucoup d'autres. On ne peut déterminer le nombre exact d'individus travaillant en telle ou telle localité ; aujourd'hui quatre mille chercheurs d'or sont réunis sur un point, tout le monde s'y porte.
y afflue, et quatre semaines après Tendroit est vide et désert, ou bien vous apercevez encore une vingtaine de tentes abritant les travailleurs qui n'ont pas eu le courage de déserter la place.
c( Les habitations des chercheurs d'or ne sont pour la plupart du temps que des tentes ayant la forme de maisonnettes. Le lit est tout simplement formé de feuilles et d'une couverture ; quelquefois on fiche en terre quatre pieux, on étend par-dessus des barres en bois transversales, et on y étale des sacs. L'intérieur des tentes est peu garni de meubles. La principale nourriture des mineurs est la viande de mouton (rarement du bœuf) , du pain et du thé. Toutes les autres denrées sont hors de prix. Il est défendu de débiter des liqueurs spiritueuses sous peine d'une amende de cinquante livres sterling; ce qui n'empêche pas de rencontrer tous les jours dans les rues des gens ivres.
c( Ici, personne ne s'inquiète de ses voisins; qu'on se batte , qu'on s'égorge , peu importe ; ( voilà bien l'égoïsme que produit la passion de l'or!) seulement il ne faut pas approcher des tentes , car une voix vous crie de passer au large , et vous voyez briller le canon d'un fusil. »
Nous ne pousserons pas plus loin ces détails, qui suffiront pour faire comprendre à nos lecteurs l'importance des mines d'or de l'Australie et l'immense quantité d'étrangers que leur découverte a attirés vers ces parages.
 cette occasion , nous n'examinerons pas la question déjà agitée pas les économistes, qui s*inquiètent des résultats généraux de cette surabondance de métaux
précieux distribués dans le monde entier ; mais nous nous bornerons à quelques observations très -concises sur les effets probables de la découverte des mines d'or relativement aux colonies australes.
Un des premiers effets de cette découverte a été d'augmenter d'une manière tout à fait extraordinaire la population européenne de l'Australie. Cette population est flottante à la vérité, et il est probable qu'une partie de ceux qui auront réalisé de beaux bénéfices reviendront en jouir dans leur patrie. Mais la plupart de ceux qui auront été trompés dans leur espoir se fixeront en Australie, où ils trouveront, par le travail, des bénéfices que leur aura refusés l'exploitation dés mines. De là, de nouveaux éléments jetés dans l'ancienne population, éléments qui seront peut-être longtemps avant de se fondre avec elle, et occasionneront des troubles et des désordres imprévus. Déjà une révolte considérable a éclaté l'année dernière , et n'a été que difficilement réprimée à l'aide de la force.
Cette nouvelle population pourra hâter l'époque de l'indépendance de l'Australie, en augmentant ses ressources intérieures et en la rendant de plus en plus indépendante de la mère patrie. Quoi qu'il en soit, cette émancipation est un événement prévu, et qiri doit arriver tôt ou tard par la force des choses, comme a eu lieu l'émancipation des colonies anglaises de l'Amérique du Nord.
La fièvre de l'or a jeté bien des vices nouveaux dans cette société formée d'éléments déjà si corrompus. Mais cette fièvre passera ; on reviendra à la recherche des véritables richesses de cette terre, les produits de l'agriculture. Alors les mœurs s'améliore-
ront; les missionnaires catholiques feront entendre leurs voix avec plus de fruits et cette terre pourra mériter le nom que lui donnait un voyageur enthousiaste : <c Un paradis terrestre qui ne devrait être habité que par des anges. )>