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CHAPITRE XIII

Dénombrement approximatif de la colonie.— Les différentes classes.— Émancipés.— Hommes libres nés dans l'Australie.— Division terriloriale de la Nouvelle-Galles. — Institutions diverses à Sydney.— Morgue et prétentions entre les différentes classes. — Gouvernement colonial. —Conseil exécutif. — Conseil législatif.— Mêmes institutions dans la Tasmanie.— Nouvelles possessions de TAngleterre en Australie.— Port- Stephen. — Port-Macquarie. — lie Mabille.— Reprise de possession de rtle de Norfolk.— Établissement dans cette île des condanmés incorrigibleâ.— Le Port-Western.— Le Port-du-Roi-Gcorges.— Colonisation à la Ri vière-des-Cygnes.— Colonie du Port-Philip.— Province de Victoria.

— Melbourne. — Négligence des Anglais pour la civilisation des naturels.— Insuffisance et incapacité des missionnaires anglais pour convertir et civiliser les sauvages. — Pourquoi. — Cette tâche ne peut être remplie que par des missionnaires catholiques.— L'Australie érigée en province ecclésiastique. — Métropole, Sydney; évéché, Hobart-Town.

— Adélaïde.— Perth.— Arrivée à Perth du premier évéque de cette ville.

Nous avons conduit Thistoire des établissements anglais en Australie depuis leur fondation jusqu'à Tépoque où ils ont acquis une force de vitalité telle que leur avenir était irrévocablement assuré. Nous sommes entrés dans de longs détails sur la naissance de cette société nouvelle, sur les particularités minutieuses de son enfance, parce que- tout intéresse dans ces commencements , quand on songe à l'importance des résultats obtenus. Maintenant la jeune société dont nous traçons l'histoire a atteint, pour ainsi dire,

l'âge viril ; dans la rapidité de ses progrès elle a vu s'effacer la bizarrerie de son origine. Plus heureuse, plus civilisée, possédant plus de gages de sécurité que ses sœurs d'Amérique, elle ne doit plus prétendre aux témoignages d'intérêt qu'attire la faiblesse. Les trente années qui suivent l'époque où nous sommes arrivés offrent d'étonnants et magnifiques progrès, mais sans obstacles vaincus, sans événements remarquables jusqu'à la découverte de l'or, en 1851. Pour signaler ces progrès et la situation de la colonie jusqu'à cette époque , c'est de la statistique qui convient plutôt que de l'histoire proprement dite. C'est aussi ce que nous allons essayer de faire , sans nous astreindre à l'ordre chronologique des faits.

Il n'existe aucun dénombrement exact de la population de la colonie ; on en a fait des évaluations approximatives à différentes époques ; mais six mois ou un an au plus suffisent souvent pour qu'une augmentation imprévue vienne déranger tous les calculs. En 1830, on évaluait à cinquante mille âmes la population de la Nouvelle-Galles-du-Sud et de ses dépendances; en 1840, elle était augmentée d'un tiers, en y comprenant les nouveaux établissements fondés sur divers points de l'Australie,' dont nous parlerons dans ce chapitre. En 1850, la population européenne de toute l'Australie s'élevait à plus de quatre-vingt mille âmes; dans ce nombre, les trois cinquièmes sont des convicts et des émancipés ou leurs enfants; le reste se partage à peu près également en colons volontaires et en habitants libres nés dans l'Australie. Mais la découverte des mines d'or en 1851 a jeté un nombre considérable d'émigrants nouveaux dans cette contrée, de sorte qu'aujourd'hui il serait bien difficile d'établir des calculs exacts sur la

population actuelle de l'Australie ; nous croyons pourtant n'être point au-dessous de la vérité en l'éyaluant à deux cent mille âmes , et nous croyons pouvoir prédire avec assurance que dans un laps de temps égal à celui qui s'est écoulé depuis la fondation de la colonie , cette même population s'élèvera à plus d'un million.

Les émancipés, ainsi que nous avons déjà eu occasion de le faire observer, forment la classe la plus riche de la colonie et la partie la plus active de la population. La plupart des établissements industriels sont dans leurs mains ; les terres les plus fécondes leur appartiennent; ce sont en général des hommes intelligents, dont les dispositions naturelles ont été mal dirigées , ou que des passions ardentes ont entraînés à de grandes fautes. Soit que la sévérité de la justice leur ait dessillé les yeux , soit qu'une exacte appréciation des choses leur ait fait connaître plus de chances favorables dans les voies honnêtes que dans leurs premières habitudes, leur retour aux principes d'honneur est le plus souvent sincère. Il parait même reconnu à Sydney que les relations commerciales sont généralement plus sûres avec les riches émancipés qu'avec les émigrés volontaires , et cette contradiction apparente entre des observations positives et l'opinion la plus vulgaire qu'on se fait sur les hommes qui ont subi des condamnations judiciaires, s'explique d'une manière très -naturelle, par le sentiment d'un intérêt bien entendu. La probité des émancipés est presque toujours en raison inverse de leur ancienne réputation ; tant il leur importe, suspects comme ils doivent l'être, de ne pas laisser la plus légère prise à la malveillance de leurs rivaux. Ils veillent sur eux-mêmes et sur les apparences, avec

d'autant plus de soin que la moindre rechute doit les rejeter plus bas. Ce n'est peut-être pas le triomphe de la morale , c'est celui de l'intérêt personnel ; mais le résultat est le même pour la société.

La classe des hommes libres nés dans l'Australie commence à former un poids dans la balance sociale , et bientôt, quoique des distinctions d'origine puissent maintenir dans son sein quelques divisions, elle dominera le reste de la colonie par la force numérique et la prépondérance financière. D'une vigueur remarquable et plus précoce que les hommes de la même • race nés en Europe, ils touchent plus promptement aussi à l'âge mûr, et l'on a cru remarquer dans le développement de leurs membres quelques rapports avec les formes maigres et élancées des peuplades indigènes, comme dans la pâleur de leur teint une singulière analogie avec les premiers-nés de la grande famille anglaise dans l'Amérique du Nord. Il faut un laps de temps plus long pour consacrer ces observations physiologiques ; mais déjà assez d'années se sont écoulées pour permettre de juger avec confiance l'état moral de la jeune population. A peine a-t-on vu quelques blancs, nés dans l'Australie, comparaître devant les cours de justice, même pour les motifs les moins graves , et l'on peut affirmer que , sous tous les rapports, elle offre à l'ordre public les garanties les plus certaines.

Le territoire de la Nouvelle -Galles -du -Sud s'est divisé d'abord en dix provinces ou comtés, sôus les noms de Cumberland, Argyle, Wesimoreland, Nor- Ihumberland , Roxburgh, Londondory, Durham, Ayr et Cambridge, auxquels il faut ajouter les comtés ou provinces de Huniei\ Cook, Murray, King, Geor-^

gina, Philip (aujourd'hui Victoria) ^ Brisbane, Bligh, Balhurst et Saint-Vincent. Cinq de ces divisions sont situées sur la côte y et les autres en deçà et au delà de la chaîne des Montagnes Bleues.

La ville de Sydney, capitale du comté de Cuœberland et de toute la Nou velle- Galles -du- Sud , est située par 31° 51' de latitude S. et par 148° 53' de longitude E. Sa population s'élève au moins à quarante mille âmes , y compris les convicts et la garnison. Nous avons déjà décrit l'aspect de cette ville quand on y entre par le Port- Jackson , tel du moins qu'il s'offrait au voyageur en 1801, lorsque Pérou y aborda avec les navires de l'expédition Baudin. Mais quel changement depuis cette époque! A l'exception de quelques édifices publics, la plupart encore bâtis en bois, le reste de la ville n'était qu'un amas irrégulier de baraques ou de huttes. Aujourd'hui Sydney a quelque chose de magique , d'éblouissant : c'est déjà Londres, mais Londres en miniature. Ses rues propres et macadamisées resplendissent du luxe des magasins et des boutiques ; le soir elles sont éclairées au gaz , comme les rues dés grandes villes d'Europe. La plus remarquable est GeorgeStreei , qui a environ quatre kilomètres de longueur, et qui se distingue par ses constructions publiques et privées ; cette belle rue traverse la ville par le milieu. Les principales maisons sont généralement entre cour et jardin, et construites en grès ou briques blanchies. Les édifices les plus remarquables sont le trésor, la prison, l'hôtel de ville, le palais du gouverneur, la banque, l'hôtel du commandant, la caserne et le théâtre.

Il y a à Sydney une école de commerce, une société philosophique, des sociétés d'horticulture et d'agri-

culture y et un jardin botanique. Longtemps il n'y eut d'autres édifices religieux que des temples des différentes sectes protestantes y quoiqu'une partie de la population fût irlandaise et par conséquent catholique. Mais on, sait les persécutions auxquelles la religion catholique a été pendant si longtemps en butte en Angleterre, et surtout en Irlande; et comme la plupart des irlandais transportés avaient été condamnés pour s'être révoltés contre ces persécutions, on conçoit que la protestante Angleterre ne voulût pas leur accorder' sur la terre d'exil ce qu'elle leur refusait dans leur patrie, le droit d'exercer librement leur religion; à peine les pauvres catholiques déportés pouvaient-ils recevoir secrètement les consolations de quelques prêtres déportés comme eux pour avoir voulu obéir à la loi de Dieu plutôt qu'à la loi des hommes ; mais ces prêtres ne pouvaient ni célébrer les sainls mystères, ni enseigner, ni exercer, si ce n'est dans le plus grand secret, aucune fonction de leur saint ministère. Enfin, le temps marqué par la Providence pour la durée de la persécution eut un terme, et le bill d'émancipation des catholiques passa au parlement d'Angleterre. Dès lors les choses ont bien changé de face : aujourd'hui Sydney possède plusieurs églises catholiques, et il est le siège d'un archevêché dont la juridiction métropolitaine s'étend sur toute l'Australie. Nous reviendrons plus tard sur ce sujet.

Oo trouve à Sydney des hôtels fort bien tenus, un nombre infini de tavernes, deux banques, une chambre de commerce, des compagnies d'assurances, des magasins de modes tenus par des modistes célèbres de Londres et de Paris, dont le beau sexe australien se dispute les parures les plus élégantes, ou du moins les

plus dispendieuses ; six journaux périodiques en pleine prospérité , une revue trimestrielle pour la littérature , les sciences et les arts , etc.

Toutes les fêtes , tous les goûts de la vieille Angleterre se sont naturalisés dans l'Australie , et surtout à Sydney. Les bals par souscription , les rouis et les soirées d'enfants réunissent Télite de la colonie; une salle de spectacle s'est élevée comme par enchantement. Des promenades publiques sont plantées avec goût, et parcourues à certaines heures par de brillants équipages , dont plusieurs appartiennent à quelque ancien convict devenu millionnaire; des courses de chevaux attirent une foule de parieurs, et des sociétés de chasseurs ont leurs règlements et leurs uniformes; mais déjà le kangarou , l'ému et le chien sauvage ne suffisent plus à ces fils de l'Angleterre : l'Anglais veut retrouver sa patrie sur tous les points du globe , et des souscriptions ont été ouvertes pour acclimater le daim et le lièvre, le faisan et la perdrix.

Les Anglais ont surnommé Sydney le Montpellier de l'Océanie, à cause de la beauté et de la salubrité de son climat, et de la fécondité de son territoire. Aussi n'est-il pas étonnant que tant d'agréments aient attiré dans son sein, même avant la découverte des mines d'or, des étrangers de toutes les nations. Parfois c'est un singulier spectacle que ce mélange de divers peuples groupés ensemble: l'Anglais, l'Écossais , l'Irlandais, le Français, l'Allemand, l'Espagnol, l'Italien,. l'Américain , le Chinois, le Malais, l'Indien du Bengale, dans leurs costumes bizarres et variés, se coudoient, se confondent, et avec eux les naturels de la Polynésie, principalement les Taïtiens et les Nouveaux-Zélandais, venus à Syddey pour échanger les productions de leurs

pays; tandis que l'Australien , stupide et nu , les regarde d'un air indifférent.

La société de Sydney, composée de tant d'éléments divers, est, on le conçoit sans peine, singulièrement mêlée; mais ce que nous concevons plus difficilement, c'est la morgue, ce sont les prétentions étranges qui régnent entre les différentes classes, les agitent et les désunissent. Les colons de la Nouvelle-* Galles-du-Sud sont, ainsi que nous avons eu déjà occasion de le remarquer, partagés en deux grandes classes , celle des émigrés volontaires et de leurs descendants, et celle des déportés émancipés et rendus à la liberté. Les émigrés volontaires veulent former exclusivement l'aristocratie coloniale; de leur côté les riches émancipés, par un sentiment de vanité (dont la source est assez singulière), regardent la colonie comme un établissement fondé spécialement pour eux, comme le patrimoine particulier de tous les déportés que la Grande-Bretagne égouttera dans la Nouvelle -Galles; ils prétendent qu'elle est leur propriété légitime, et supportent avec peine ce qu'ils appellent l'usurpation des premiers; aussi se qualifient-ils de légitimés, et donnent-ils aux émigrants le nom à'illégitimés ou de mérinos purs.

Parmi les émigrés il y a les exclusifs (exclusionists), qui repoussent avec horreur toute proposition de rapprochement avec les anciens déportés. Comme il arrive toujours en pareille occurrence, un troisième parti s'est élevé qui a voulu rapprocher les deux autres, et que les exaltés des deux partis détestent : ce sont les confusionistes. Chacun de ces partis a des subdivisions; chaque partisan professe la plus grande antipathie pour les autres colons contraires à sa nuance , et garde soi^

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gneusement son rang et sa couleur. Outre ces classes, on distingue encore les habitants nés dans la colonie, ou créoles, de ceux qui sont nés dans la mère patrie; les premiers ont reçu le nom générique de currency, et les autres celui de sterling.

Ainsi des catégories arbitrairement déterminées, des dénominations injurieuses, un esprit d'inquisition porté au plus grand excès, divisent des hommes que la communauté d^ntérêts devrait unir. Ce mal, auquel le gouverneur Macquarie avait essayé de porter remède, n'a fait qu'empirer depuis cette époque, et il serait possible qu'un jour il eût de funestes conséquences pour la colonie; car, si les diverses catégories dont . nous avons parlé sous le nom de partis ne méritent pas à proprement dire ce titre, mais plutôt celui de coteries, il peut arriver un jour qu'elles se changent réellement en partis politiques , et que les querelles d'étiquette et les commérages qui les distinguent aujourd'hui se changent en guerre civile. Si , par exemple, la question d'émancipation ou d'indépendance de la colonie venait à être soulevée , on comprend facilement que la classe des émigrants volontaires et des employés du gouvernement appartenant à cette classe formeront le parti contraire à cette indépendance, tandis qu'elle aura pour partisans toute la classe des émancipés et des currency. L'exemple des États-Unis est là pour rappeler à l'Angleterre que les mêmes causes entraîneront les mêmes effets.

Il Semble que le gouvernement britannique, dans la prévision de cet événement, s'attache à donner à ses colonies australiennes le plus de Uberté possible, et à rendre de plus en plus léger le lien qui les unit à la mère patrie. Ainsi, depuis l'année 1824, les

colonies australes ont cessé d'être administrées sous le régime du bon plaisir. De nombreuses plaintes ^ motivées plutôt sur la crainte de Tavenir que sur les abus du présent, avaient été adressées à cette époque au cabinet de Saint- James, et une pétition signée par vingt-quatre colons , dont la fortune s'élevait ensemble à un capital de près d'un million de livres sterling, demandait l'institution d'une assemblée coloniale; mais le gouvernement jugea que l'Australie n'était pas mûre encore pour un semblable système , et créa seulement pour quatre ans un conseil législatif composé de cinq membres au moins et de sept au plus, tous à la nomination du roi.

En 1829, ce système subit un changement remarquable, et qui a été peu modifié depuis. Les colonies australes sont placées sous la juridiction d'un gouverneur général résidant à Sydney, et. qui a sous ses ordres, pour chaque colonie particulière, un lieutenant gouverneur. Ces agents sont toujours des militaires. Le gouverneur, pour l'administration de la Nouvelle- Galles, est assisté par un conseil exécutif semblable à celui de l'Inde, et qu'il est obligé de consulter sur tous les points de quelque importance. Il y a en outre un conseil législatif composé surtout des officiers du gouvernement, auxquels sont adjoints six habitants notables, dont quatre propriétaires de terre et deux négociants {merchants) , et le chief-justice (premier juge), comme président.

A la même époque où la Nouvelle-Galles était dotée de ces institutions , la Tasmanie en recevait de semblables ou d'équivalentes. Jusque-là elle était restée sous la dépendance absolue de la première colonie australe , et depuis longtemps elle sollicitait de la mère

patrie cet affranchissement; elle ne Pa pas même obtenu complet ^ car le lieutenant- gouverneur d'Ho-^ bart-Town est encore, sous certains rapports, le subordonné du gouverneur général de Sydney.

Fondé longtemps après Sydney , trop souvent oublié de la métropole , Hobart-Town a tiré parti de ses avantages particuliers, et s'est vu grandir sans connaître la plupart des désastres qui ont affligé la première colonie. Peu de mois suffirent, dans cette prospérité toujours croissante , pour changer l'aspect d'Hobart-Tov^n ; chaque jour voit s'achever des édifices nouveaux et s'élever le prix des terrains voisins de la ville. Hobart- Town se distingue par une foule d'édifices publics et par les institutions les plus utiles d'une civilisation avancée. Un évéché catholique, plusieurs temples pour les autres communions chrétiennes, des écoles gratuites, des établissements de bienfaisance, des caisses de secours, des maisons d'éducation fort bien dirigées ^ contribuent à en faire une cité vraiment européenne.

Les éléments de discorde intestine dont Sydney souffrira longtemps encore sont moins actifs à Hobart* Town. Quelques petites passions fermentent encore, il est vrai; mais chaque jour l'union se consolide, et Hobart-Town a donné à Sydney un exemple remarquable de tolérance civile , par l'élection d'un émancipé au titre de directeur de la banque. Plusieurs émigrés irréprochables s'étaient mis sur les rangs , et la majorité des suffrages appartenait aux colons volontaires.

Si, sous ce rapport, la Tasmanie se montre plus sage que la Nouvelle-Galles-du-Sud , elle ne l'est pas plus qu'elle dans la rivalité qui existe entre ces deux colonieSb Croirait-on, en effet, qu'il existe déjà non -seulement des conflits d'amour-propre , mais des haineâ

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violentes , entre les habitants de Sydney et ceux d'Hobart-Town, au point qu^on les compare quelquefois^ sous ce rapport ^ à Rome et Carthage ? On n'aperçoit pourtant aucun motif sérieux d'une telle animosité : ils sont tous enfants de la mère patrie , ils parlent la même langue; ils ont les mêmes lois, ilsjouissent des mêmes avantages ; ils ont également des terrains immenses à leur disposition , et dont les défrichements ne pourront être consommés qu'après plusieurs générations. Quelle est donc la cause de leur haine? On l'ignore, ou bien il faut la chercher dans le vice de notre nature corrompue; ce qui a fait dire à je ne sais quel philosophe, que s'il ne restait plus que deux hommes sur la surface de notre globe , ils se querelleraient encore sur les limites de leurs possessions.

La Nouvelle-Galles-du-Sud et la terre de Van-Diémen ^ ou Tasmanie , ne sont pas les seules possessions britanniques dans l'Australie. L'Angleterre ne cesse de multiplier les points de relâche sur les immenses rivages du cinquième continent, et plusieurs petites îles ont été aussi successivement occupées.

A cent quarante kilomètres au nord de Sydney, sur les bords du Karruah , une concession d'un million d'acres a été faite, il y a quelques années, à une compagnie d'agriculture australienne. La situation avantageuse du Port-Stephen, les moyens d'exécution de la société, et le nombre de rivières navigables plus grand que sur tout autre point, assurent à cette portion du territoire colonial un développement certain. Déjà la culture y a pris une grande extension.

Les premiers établissements formés au Port-Macquarie, où la rivière d'Hastings trouve son embouchure, datent seulement, comme nous l'avons vu, de

1821. Un but de pénalité a présidé à cette fondation ^ et deux ans étaient à peine écoulés y qu'une Tille bien percée se distinguait par une belle esplanade et une caserne de cent cinquante hommes. Chaque maison , ou plus modestement chaque hutte, attenait à un jardin bien cultivé , et tous les végétaux utiles de PEurope s^acclimataient autour.de la cité (1). Déjà, sur ce point éloigné de Nev^rcastle de deux cent trente kilomètres au nord -est, le climat est très -différent de celui de Sydney, et dans quelques parties il rappelle la température du Brésil et du Paraguay, ou celle de l'intérieur du Chili et des régences barbaresques. De grandes espérances sont fondées sur cet avantage, partagé à beaucoup d'égards par la station pénale de Moreton-Bay, à l'embouchure de la rivière Brisbane, station qui a contribué à rendre le Port-Macquarie à la colonisation des hommes libres. De son côté, la Tasmanie a formé des dépôts de condamnés incorrigibles sur les îles Maria et Sarah.

Un autre système a été suivi pour la colonisation de l'île de Melville, située à l'extrémité septentrionale de la Nouvelle -Hollande, par 184* de longitude orientale et 212' de latitude sud, et séparée de l'île Bathurst par un très -petit bras de mer nommé détroit d'Apsley. Le gouvernement n'y a fait transporter que des colons volontaires, stimulés par l'espoir de concessions proportionnées au zèle et à l'intelligence qu'ils déploieraient dans leurs premières entreprises. Cette station a été fondée en 1 825 par le capitaine Bremer.

(1) En 1840, deux mille acres de terre y étalent déjà en pleine culture, et Ton y comptait quinze mille cinq cents tètes de gros bétail, Tlngt-aix mille moutons et quatre cents chevaux. Les rues de la TÎUe Macquarie étaient macadamisées , et le nombre des habitants était de trois mille.

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La culture d€S terres et Télève des troupeaux ue sont qu'au second rang dans cette extension de territoire. Le but le plus important était d'établir dans ces parages un point de relâche pour les navires de commerce, et surtout de s'emparer d'une position appelée à devenir le centre d'immenses relations avec la Chine et les grandes îles de l'archipel indien y position qui domine tout le continent maritime de l'Inde, menace Timor et les Moluques, et ruinera peut-être le commerce de la Hollande dans ces mers, en attirant dans un port anglais tout le commerce de la Malaisie. Un fort a été construit sous le nom de Dundas, et les colons se sont livrés sans délai à la culture des arbres dont l'archipel oriental avait jusque alors retenu le monopole. Le muscadier, le palmiste, l'arbre à la noix de bétel, le palmier- sagou , le poivrier, commencent à croître au milieu de toutes les richesses végétales de l'Europe et de l'Australie; chaque jour fait mieux apprécier les ressources d'une position plus avantageuse que celle de Singapore même ; et dans un avenir peut-être prochain, l'utilité de cet agrandissement de l'Angleterre sera complètement démontrée.

Il faut mentionner encore , parmi une foule d'occupations secondaires, dont le principal but est évidemment d'enlever aux autres nations européennes toute possibilité de s'établir sur aucun point de l'Australie, la reprise de possession de l'île de Norfolk , abandonnée , comme nous l'avons vu, sous le gouvernement de Macquarie. Cette île est aujourd'hui uniquement destinée à servir de lieu de détention aux criminels les plus endurcis de la Nouvelle-Galles et de la Tasmanie. La population de ce poste est d'environ huit cents

personnes, panni lesquelles on compte cinq cents convicls, cent vingt- quatre militaires, et cent cinquante employés du gouYernemeni Les travaux forcés de ces comncts consistent à construire des bâtiments , à abattre des arbres , à ouvrir des chemins et à cultiver la ferme publique , dont le principal produit jusqu'à ce jour a été le maïs.

Dans le détroit de Bass, le Port- Western, recommandé par les découvertes importantes faites dans Pintérieur des terres par MM. Hume et Howel , est devenu en 1 825 le siège d'une petite colonie voisine de peuplades plus avancées dans la civilisation qu^aucune de celles dont l'existence avait été reconnue dans les trente premières années.

La prise de possession du port Roi -r Georges, près du capLeenwin, appartient, comme celle du Port- Western, â Tannée 1826.

Un établissement beaucoup plus important s'est formé quelques années plus tard sur les bords de la rivière des Cygnes. Jamais la colonisation européenne n'avait développé à la fois des moyens aussi étendus. C'est une société anglaise qui, avec l'agrément du cabinet de Saint -James, a supporté tous les frais du premier établissement. Une exploration détaillée, d'une longueur de côtes de plus de huit cents kilomètres , faite par le capitaine Stirling , accompagné du savant botaniste Frazer, a déterminé le choix de cette position , déjà signalée par les plus célèbres voyageurs. Le système de déportation doit rester complètement étranger à cette colonie. La concession se compose d'un million d'acres, dont la moitié au moins devait être en pleine culture en 1840. La colonie, nommée Swan-River (Rivière-des-Cygnes), est divisée

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en comtés, en cantons, en juridictions et en sections. Chaque comté comprend six cantons, chaque canton quatre juridictions, et chaque juridiction vingt- cinq sections, contenant chacune quatre kilomètres carrés de six cent quarante acres. Le territoire de la colonie parait être entièrement composé d'un sol gras et fertile; la rivière des Cygnes coule pendant environ cinquante kilomètres au milieu des vallées formées par les monts Darling« Tout parait devoir concourir à la prospérité de ce nouvel établissement et justifier le nom de la Nouvelle -Hespéride que les fondateurs de la colonie voulaient lui adonner. Le premier convoi de colons est parti pour cette colonie en 1829. — En 1834 on y comptait deux mille habitants, non compris les soldats. Depuis cette époque , cette colonie a acquis une grande importance, et elle continue à marcher dans la voie du progrès. On y compte quatre villes : Freemantle , la plus ancienne , mais non la plus importante ; Perth , beaucoup plus considérable, érigée en évêché catholique, comme nous le dirons plus bas; Guilford et Augusta, qui ont chacune une bibliothèque publique et un jardin botanique.

Vers la même époque, une colonie a été fondée près du Port-Philip, dont la province portait le nom, qu'elle a changé contre celui de Victoria. Melbourne, qui en est la capitale, comptait en 1840 quatre cents maisons et deux mille habitants. Déjà à cette époque on y avait fondé une banque, une compagnie d'assurance et trois journaux. Nous verrons dans le chapitre suivant quelle importance a donnée à Melbourne et à la province de Victoria la découverte des mines d'or en 1851.

Le dernier établissement colonial qu'il nous reste à

mentionner est la colonie de V AHstralie-'Méridionale (SouthAustralia), fondée en 1836. En peu de temps elle a acquis une assez grande importance. Les animaux domestiques s'y sont tellement multipliés , qu'on y comptait en 1840 cent dix mille moutons, huit mille bétes à cornes, huit cents chevaux, quinze cents porcs et trois cents chèvres.

Près du golfe Spencer, et à Test de celui de Saint- Vincent, bornés tous deux au sud par l'île des Kangarous, s'élève la ville d'Adélaïde, capitale de la colonie. En 1840, sa population montait déjà à quatre mille âmes; on y avait construit huit églises, et l'on y publiait deux journaux. Cette colonie comprend en outre plusieurs villages et un grand nombie d'habitations.

Il existe encore beaucoup d'autres établissements de moindre importance dont nous avons omis de parler. Nous ne pouvons , même pour ceux dont nous avons fait mention, en donner la statistique exacte, car en quelques mois il s'opère souvent des changements merveilleux , et dont on ne peut se faire une idée dans notre ancien monde. Là où le navigateur n'aurait aperçu il y a quelques années qu'une plage stérile et déserte, il trouve à un second voyage un établissement déjà formé, des terrains défrichés, des édifices en construction ; qu'il revienne un an ou deux plus tard , et il sera étonné à l'aspect d'une ville florissante , ayant une population active et industrieuse, un commerce prospère , tout le luxe et tout le confortable de la vieille Europe.

Nous avons essayé de donner jusqu'ici à nos lecteurs une idée des prodiges que peuvent opérer sur une terre 4éserte le travail et l'industrie de l'homme civilisé;

mais à côté de ce tableau enchanteur, il s'en présente un autre qui forme avec lui un triste et pénible contraste. Les Anglais ont su fertiliser d'une manière admirable la terre improductive du continent australien ; mais qu'ont-ils fait en faveur des anciens habitants de cette terre dont ils se sont emparés? Les noirs habitants de l'Australie et de la Tasmanie sont encore aussi sauvages qu'à l'époque où le commodore Philip débarqua pour la première fois à Botany-Bay et au Port Jackson. Ecoutons ce que dit à ce sujet un savant voyageur» qui a longtemps visité ces contrées : « Jusqu'à présent, dit-il, non -seulement on n'a rien fait pour la civilisation de l'Australie, mais bien plus, les relations des colons anglais avec les habitants primitifs n'ont eu pour ceux-ci que des résultats funestes. Dans un rapport officiel adressé au parlement d'Angleterre en 1821 , le commissaire envoyé à la Nouvelle-Galles fait un triste tableau des fruits que le mauvais exemple des Européens a produits parmi les peuples de l'Australie et de la Polynésie, et il reproche avec raison aux blancs d'abrutir les noirs par l'exemple des boissons , de la débauche et de la violence... (1).

<c II est hors de doute pour nous , continue l'auteur que nous venons de citer, que les Australiens sont susceptibles d'être civilisés ; nous croyons pourtant que l'œuvre de leur civilisation doit rencontrer de grands obstacles ; le plus difficile à vaincre est sans doute l'espèce de charme que la vie errante et vagabonde a pour un peuple étranger aux jouissances de la vie sociale. Pour y réussir, il faudrait d'abord empêcher tout contact avec les indigènes et les déportés, gens

(I) Domeni de Ritnzi, Description de VOcëanie,

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disposés à la violence, et dont l'exemple est fait pour exercer une influeuce funeste ; ensuite il faudrait tâcher de gagner peu à peu leur confiance y et de les préparer ainsi à recevoir les leçons de civilisation. » Mais comment gagner cette confiance? « C'est, dit M. de Rienzi , à l'aide des missionnaires. »

Nous sommes parfaitement de son avis ; seulement nous ne nous entendons peut-être pas sur la qualité de ses missionnaires; car M. de Rienzi ajoute quelques lignes plus bas : « C'est ce que l'on a commencé à faire, et parmi les bienfaits que les Australiens devront à la nation anglaise, nous mentionnerons une somme annuelle de cinq cent livres sterling (douze mille cinq cents francs), destinée à l'entretien de deux mission'' nairesque la société des missions de Londres a chargés naguère de prêcher l'Évangile aux indigènes de cette immense contrée, et de leur faire connaître les avantages que leur assure la morale évangélique. » Ainsi, voilà, après plus d'un demi-siècle d'occupation , tout ce que peut faire l'Angleterre protestante pour la conversion des malheureux Australiens ! Elle leur envoie deux missionnaires pour prêcher l'Évangile à des peuplades répandues sur une surface presque aussi étendue que l'Europe ; mais il faut encore savoir ce que sont ces missionnaires, appartenant à l'une des nombreuses sectes protestantes de la Grande-Bretagne. Ce sont le plus souvent des hommes qui acceptent ces fonctions comme une spéculation et un moyen de faire fortune. "Outre le traitement qui leur est accordé, et qui s'élève ordinairement pour chaque missionnaire à cinq ou six mille francs , ils obtiennent des concessions de terre, élèvent des bestiaux ou se livrent au commerce. 11 n'est pas rare qu'ils fassent ainsi des fortunes consi-

dérables, et quUls ne placent ayanlâgeusement leurs enfants. Quant à des conversions, en font-ils? quelquefois, rarement... ; mais ce n^est pas, à ce qu'il parait, leur principale aflaire. Ce sont du reste pour la plupart, et nous aimons à le proclamer, de bons pères de famille, des agriculteurs intelligents, des négociants probes et honnêtes ; mais comme missionnaires , ils manquent précisément des qualités essentielles , indispensables pour remplir ces sublimes fonctions. Détachement complet, absolu des biens du monde, renoncement à soi-même et à toute affection terrestre, et par-dessus tout une ardente charité, un amour immense de Dieu et du prochain, qui fasse tout braver, tout endurer pour la gloire de l'un et le salut de l'autre , voilà ce qui doit avant tout distinguer le véritable missionnaire ^e celui qui usurpe ce titre glorieux; aussi ce n'est pas dans les sectes protestantes qu'il faut le chercher; il n'existe réellement et ne peut exister que dans l'Église catholique , parce qu'elle seule a le droit à^envoyer prêcher l'Évangile au nom de Celui qui a dit : ce Allez , et enseignez tous les peuples du monde. »

C'est aussi ce qu'a fait l'Église pour l'Australie ; Dès que le souverain pontife a pu s'occuper de ces contrées lointaines , il a divisé le grand Océan en trois immenses provinces ecclésiastiques : l'Australie , l'Océanie occidentale et l'Océanie orientale.

L'Australie forme une province ecclésiastique, dont la métropole est Sydney, avec trois évêchés suffragants, Adélaïde, Hobart-Town et Perth. En 1846 elle possédait une église métropolitaine, vingt-cinq chapelles, trente-une écoles , cinquante-six missionnaires , partagés entre le soin de la population civile et des colonies pénales et le ministère de la prédication parmi les

sauvages de la Nouvelle-Hollande et de la terre de Van- Diémen. Voilà le vrai moyen de répandre chez ces peuples les bienfaits de la civilisation , en y répandant la véritable semence de la parole de Dieu. Le succès des missionnaires catholiques ne saurait être douteux; nous en avons pour garant leur zèle d'abord, puis les résultats obtenus dans d'autres parties de TOcéanie, chez des peuplades non moins sauvages que celles de l'Australie , et enûn leurs succès parmi les eonvicts des colonies pénales, hommes plus difficiles à convertir sans doute que les sauvages eux-mêmes. Il n'est pas jusqu'à ceux qui sont confinés dans l'île de Norforlk, comme des criminels endurcis et indomptables, que nos missionnaires n'aient voulu visiter. Ils paraissaient tellement incorrigibles , que jamais ministre protestant n'avait eu la pensée de mettre le pied dan» cette île. Depuis onze à douze ans , un prêtre catholique , par quelques visites temporaires , y a produit des changements miraculeux : des criminels qui , depuis bien des années, ne connaissaient que le blasphème, le crime, la débauche , pleurent leur vie passée , s'en confessent et sont trouvés dignes de s'asseoir à la table sainte. Ces prodiges étonnent la population protestante de l'Australie, et ébranlent dans son sein les hommes de bonne foi. Dieu se sert de la conversion des plus mauvais pour toucher et convertir ceux qui le sont moins.

«C'est le 8 janvier 1846 que M*' Brady, premier évêque de Perth, dans la colonie de Swan-River (Rivièredes-Cygnes ) , prit possession de son diocèse. A sa suite, trente personnes, parmi lesquelles on aime à compter des enfants de saint Benoît, des religieux du Saint-Goeur-de-Marie et des sœurs de la Merci, sont

descendues sur ce lointain rivage au chant des hymnes sacrées. La pieuse colonie ne pensait s'adresser qu'au Ciel, et déjà sur la côte sa voix avait été entendue ; quelques sauvages accouraient à la nouveauté du spectacle ; des blancs quittaient leurs travaux aux accents de cette prière inaccoutumée, et, réunis sous les bénédictions de leur commun Père , ils semblaient présager l'heureux jour où ces diverses nations seront confondues dans l'unité d'une famille chrétienne (1). »

Il faut lire dans les annales de la Propagation de la foi les détails touchants de ces premiers débuts des missionnaires catholiques en Australie, ainsi que de leurs premiers succès. Mais quand déjà ils commençaient à recueillir quelques fruits de leurs pénibles travaux , un événement imprévu , la découverte des mines aurifères, vint tourner toutes les têtes, e). ils eurent la douleur de voir plus d'un de leurs néophytes abandonner le culte du vrai Dieu pour aller adorer le veau d'or.

Il nous reste à parler, dans un dernier chapitre , de cet événement considérable, qui est appelé à exercer une influence immense sur les deistinéesde l'Australie.

(1) Annales de la Propagation de la foi, tome xviii.

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