I.-» î.'ArSTRAT.IE
rent leur bien-être, et grâce à elle purent voir leur vie assurée. Ce fut un deuil public quand en 1846 elle s'embarqua pour l'Europe après sept ans de travail. En i85o, «ur son conseil, M. Sydney Herbert organisa une association charitable pour ' faciliter aux ouvriers de Londres les moyens d'émigrer. Le gouverneur sir Georges Qipps, persuadé par elle, dépensa des sommes considérables pour faire venir en Australie les femmes des anciens condamnés. C'est en développant chez eux l'amour de la famille, en les exhortant jà travailler pour leurs enfants, qu'on a obtenu ce résultat inouï : une population honnête sortant d'un milieu corrompu.
Ce peuple est-il semblable à TAnglûs d'Europe?
Certes il a les qualités de l'Anglais ; la persévé* rance, l'ardeur au travail, le goût du bien être.
Mais il a aussi des vices et des qualités qui lui sont propres; une race s'est bien formée de l'autre côté du globe ; les Australiens ne sont ni Anglais ni Américains. <c II semble, dit le comte de Beauvoir, que la race anglo-saxonne ait laissé de l'autre côté de la ligne tout ce qui l'arrêtait encore en Europe pour prendre ici résolument la voie du progrès. »
LKS ANGLO-AUSTRALIEXS 137
Les Australiens sont avec raison glorieux de leurs progrès. Ils conservent avec reconnaissance le souvenir de leurs grands hommes. La chaloupe dans laquelle Bass avait accompli son audacieuse navigation autour de l'île de Tasmanie fut conservée au Port- Jackson avec un respect religieux. Quelques fragments de bois de cette embarcation devinrent de véritables reliques. Le gouverneur, voulant faire au capitaine Baudîn un présent ttes plus honorables, lui remit un de ces fragments enchâssé dans une large bande d'argent sur laquelle étaient gravés les principaux épisodes de la découverte du détroit de Bass.
Ils ont élevé des monuments à Allan Cunningham, le célèbre botaniste, à O'Hara Burke, etc . Ils célèbrent les anniversaires de leurs grands événements par des fêtes nombreuses.
« Le 26 janvier arriva, raconte M. Delessert, c'est le jour anniversaire de la fondation de la colonie. Mille petits bateaux de tous genres, de toutes grandeurs, de toutes couleurs, parcouraient la baie comme autant de papillons sur une pelouse fleurie. Les maisons de campagne qui bordent la baie, les navires, tous ancrés et pavoises de divers drapeaux, les bateaux à vapeur surchargés de monde, offraient un coup d'œil des plus agréa-
bles. La foule se pressait, attirée par Tattrait des courses nautiques. »
Les Australiens ont les qualités qui ne vont pas sans la fierté : ils exercent largement lliospitalité, dans chaque station il y a la hutte de Tétranger; ils ne mendient pas. Ils ont le droit d'être fiers de leur œuvre, elle est assez belle pour cela, mais ne poussent-ils pas un peu loin ce sentiment assez naturel?
L'Australien admire tout chez lui, dit M. Cbarnay. Il comparera le Murray ou le Murumbidgee, pauvre rivière boueuse, navigable quand il pleut, au Missîssipi et au Missouri; il vous dira : <( Quelle végétation I » en face d'un arbre de quelques mètres, et « Quel vin ! » en vous présentant une boisson détestable. C'est plus que de l'adoration, c'est de l'aveuglement.
Se croyant au moins égaux aux Eiîropéens, combien doivent-ils mépriser les races inférieures! Us accablent de leurs dédains les Chinois, mais ils
les redoutent encore plus. Ces émigrants'sont <c trop laborieux, trop sobres, trop économes, dit Elisée Reclus, et surtout trop facilement satisfaits d'un maigre salaire, au gré des ouvriers blancs. On leur reproche de monopoliser peu à peu certaines industries, aussi bien celles des femmes.
le lavage et le blanchissage^que les pénibles travaux, •des hommes ; si peu qu'ils gagnent, ils finissent par s'enrichir, tandis que leurs concurrents de race blanche s'appauvrissent ; ils ne laissent dans le pays aucune marque de leur passage, et leursf petites épargnes sont régulièrement envoyées dans la mère patrie. La colonie de l'Australie occidentale, très faiblement peuplée, demande des colons chinois pour surveiller ses troupeaux, aménager ses jardins, les doter de quelque industrie,, mais les États prospères les repoussent. » Malheureusement ce ne sont pas seulement des concurrents que les colonies voudraient rejeter de leur sein, ce sont aussi des corrupteurs.
Ils sont accusés de turbulence, d'esprit de révolte, et ils sont entachés de tous les vices. Rien ne les décourage, ils pénètrent clandestinement dans les colonies et, maltraités, méprisés, se consolent en s'enrichissant.
Mais les Australiens montrent contre les Chinois une animosité, une haine qui deviennent parfois féroces : dernièrement un meeting antichinois a eu lieu à Melbourne, et un orateur a proposé sérieusement de « boycotter » tous les Chinois qui viendraient s'établir dans la colonie. Certes, la question chinoise offre une gravité qu'on ne saurait
nier, mais c'est un signe de faiblesse déplorable que d'avoir recours, pour trancher les difficultés, à l'emploi de la force matérielle.
C'est la force aussi qui a accéléré la disparition des indigènes. On n'a pas toujours fait assez de cas de leur vie : on les tuait pour s'amuser ! Au* jourd*hui, heureusement, on a pris des mesures plus humaines à leur égard : on a établi des maisons de refuge où ils trouvent à manger, où on leur offre des vêtements, où on cherche à les faire travailler. Ils ne sont pas très fortement accessibles à l'éducation morale qu'on voudrait leur donner, ils demandent au vol et à la mendicité un supplément de nourriture. Un missionnaire, dit-OQ, avait prêché la monogamie à un chef indigène, et son auditeur avait paru convaincu ; au bout dé quelque ttsmps, le prédicateur revint pour encourager son néophyte et, à son grand étonaement, il dut reconnaître qu'il n'avait plus qu'une femme légitime; il était tout fier de son succès, quand il eut par hasard l'idée de lui demander ce qu'étaient devenues ses autres femmes, et le nouveau converti lui répondit naïvement, et même avec l'orgueil de l'homme qui a accompli un grand sacrifice : «Je n'ai plus qu'une seule femme maintenant, et les autres, je leS ai mangées. »
LES AXGLO-ArSTRALIKXS Hl
Pour leur apprendre quelque chose, il faut une patience merveilleuse qui ne se rebute de rien. Mais il est inutQe de chercher à les civiliser : dans <iuelque8 années ils auront disparu.
Us fabriquaient autrefois, pour la chasse, d'immenses filets dans lesquels ils cernaient les kangarous par troupeaux, mais ils y ont renoncé depuis longtemps.
Étaient-ils capables de s'élever au-dessus de* leur xondition présente et de prendre place <lans une société civilisée? Oui, sans le moindre doute, répond M. de Quatrefages, pour ce qui concerne les Tasmaniens. Bonwick a visité une école où les enfants noirs étaient élevés avec d'autres orphelins de la race blanche.
Il apprit des instituteurs que les fils et filles des convicts se montraient inférieurs en tout aux autres enfants blancs, supérieurs aux Tasmaniens en arithmétique et en grammaire, mais nullement en géographie, en histoire et en écriture. Et cependant ces petits indigènes étaient rudement traités par leurs compagnons et paraissaient ftitimidés et malades. C*est de cette môme écele d'orphelins qu'était sorti Walter-George- Arthur^ dont les idées étaient devenues entièrement anglaises : tout chez lui portait un cachet de civili-
i« L'AUSTRALIE
sation et de bonne société qne Ton ne troave point, dit Calder, dans tous les cottages anglais.
En i875,dans toute la population indigène recensée il y a eu 52 naissances et i4o décès ; en 1861 ils étaient 6000; en 187 1 3 4oo; en 1876, 2000.
«Y aurait-il donc, s'écrie M. Richard Cortambert, des races fatalement condamnées à être rem|dacées par d'autres plus yivaces et plus fortes ! Ainsi s'en vont également les Australiens opprimés, les Havaïens libres et indépendants ! N'est-ce pas au fond le fait d'un merveilleux équilibre : tandis que notre vieux monde s'effraye du trop plein, s'irrite de l'encombrement de la population, le vide se fait ailleurs. Nous comprendrons avant peu que, libres individuellement, nous n'en sommes pas moins soumis comme race à de grandes lois qu'on peut prévoir aussi sûrement qu'un médecin prévoit les phases par lesquelles passe le tempérament de l'homme. »
La disparition complète des Tasmaniens est, dit M. de Quatrefages, un fait extrêmement rare, peut-être unique.
Les causes immédiates de ces phénomènes ne sont point facilement saisissables : les Eun^ens ont apporté avec eux la phtisie, ils ont maltraité les noirs, et ceux-ci, qui se sentent condamnés.
qui sont mal vêtus, mal nourris, mal soignés quand ils sont malades, meurent et ne laissent qu^un nombre d'enfants insignifiant. On a dit que les familles autraliennes n'avaient jamais été nombreuses, mais c'est une erreur. En i85i, le docteur Milligan vit une Tasmanienne qui avait six enfants vivants et adultes ; dès les premiers jours de son arrivée en Tasmanie, Pérou rencontra une jeune femme de vingt-six à vingt-huit ans, qui avait quatre enfants. Des coutumes barbares ont pu exercer une influence funeste : lorsqu'une femme mettait au monde deux jumeaux, l'un d'eux devait périr de la main de sa mère; la femme morte en couches était enterrée avec son enfant. Il est regrettable qu'ils disparaissent: sans doute leurs qualités ont été exagérées par certains voyageurs un peu exaltés, comme les compagnons de d'Entrecasteaux, MM. de Rossel et Labillardière. Pérou fait une sorte d'idylle de sa première rencontre avec les Tasmaniens. Ck)mme presque tous les sauvages, ils étaient d'une humeur extrêmement mobile, mais ils avaient certaines qualités : ils ne torturaient jamais un prisonnier, ils respectaient les fenunes. « C'est une race shnple et vaillante, douée de nobles instincts^ » dit le gouverneur Ar-
Ui L'AUSTRALIK
thur. Us avaieut un proi'ual sentimeiu de La^ décence et de la pudeur.
Le premier Australien que vit Dumont d'UrviUe <( se plaisait à rendre s^ux voyageurs une foule de petits services, heureux d'obtenir en retour une nourriture plus abondante et plus substantielle que celle qu'il pouvait se procurer sur le continent. » Les indigènes qui habitent aux environs de Sydney et qui sont en contact presque journalier avec la colonie anglaise apprennent immédiatement et sans peine tous les mots anglais qui peuvent leur être utile dans leurs rapports avec les nouveaux occupants du sol. Us les prononcent, à la vérité, comme le leur permet leur très pau> vre système phonétique, mais enfin ila les saisissent rapidement et sont en fort peu de temps en état de se faire comprendre. Ils copient avec une perfection inouïe : s'il y a parmi les Européens quelqu'un qui ait un défaut corporel, un tic, un accent particulier, ils le saisissent à l'instant et le rendent avec une telle vérité qu'il est impossible de ne pas reconnaître l'original. Â l'empreinte d'un pas, ils reconnaissent souvent le passage de telle ou telle personne. Imprévoyants au suprême degré, ils consomment sur place racquisltion du moment. Défiants tout d'abord, ils deviennent
. LBS ANGLO-AUSTRALIBNS 145
facilement sociables, et on trouve rapidement chez eux d'heureuses qualités morales, de la ser- ^abilité, de la reconnaissance, une certaine hospitalité. Bien traités, ils se livrent aisément et sans réserve, mais au moindre acte de brutalité, ils reprennent la défensive et sont prêts à démontrer le peu de cas qu'ils font d'une vie humaine. Ils sont paresseux. Trente années de com« munication avec les Européens, disait Peron, n'ont pas apporté le moindre changement dans leurs mœurs, et on n'a pu amener encore aucun de ceux qui ont les rapports les plus fréquents avec la colonie à adopter un seul de nos arts utiles. Us voient défricher la terre, ils sont témoins des travaux des nouveaux colons^ on leur offre des graines et des instruments aratoires ; nil'exemple, ni l'espoir d'un sort plus heureux ne les séduisent. Us ne peuvent vaincre leur répugnance pour les vêtements. Ils se portent volontiers à goûter des mets qu'on leur présente; au bout de quelques jours, ils abandonnent les maisons où leur gourmandise trouvait si bien son compte. Ils ne respirent à l'aise qu'en plein air ou dans les bois. Dans cent ans, ils seront une curiosité ethno^ graphique. Ils ne se seraient peut-être pas arrêtés daas leur marche vers la civilisation ; mais l'inva-
8ion,rînstallatîon et la multiplicatioD desblancs ont porté le coup décisif à leur misérable existence (i).
Détournons nos regards de ce triste spectacle; ne songeons qu'aux qualités de ceux qui les remplacent, et en montrant leurs défauts, n'ayons qu'un désir, celui de les voir s'en corriger.
Ils ont encore bien des progrès à accomplir ; les uns viendront tous seuls, je parle des progrès purement matériels. Mais d'autres progrès ne se réaliseront pas sans effort. U faut que les colon&songent à l'épargne, à l'économie, au travail, à Tinstruction et à l'éducation morale. Ils ne sont pas encore les égaux des Européens.
Leur richesse n'a pas été diminuée par les emprunts considérables qu'ils ont effectués, parce que le produit de ces emprunts a été employé à de grands travaux publics. Néanmoins, il ne faudrait pas que les colonies acceptassent toijgours aussi facilement l'idée d'un emprunt, c'est une mauvaise habitude qu'elles prendraient.
Les Australiens sont aussi, de tous les peuples, les plus affamés déplaisirs. Parier est une de leurs passions, ils parient pour les courses d'Ëpsom aussi bien que pour celles de Melbourne et de
(1) A. HtiveUcqao. VhwwiM primitif contemporaiH.
LES ÂNOLO-AUSTRALIENS 147
Sydney. Ds se livrent au jeu avec frénésie. Chaque ville a un skating-ropm, une société colombophile, une société de tir, des sociétés musicales. Leurs journées de travail sont de huit heures seulement, de six 1« samedi. Il devrait leur suffire d'observer rigoureusement, comme ils le font, le repos du dimanche. Combien d'heures par semaine ne perdent-ils pas, combien de francs ces heures font-elles au bout de Tannée I
Lesréunions de société sontnombreuses. Squat- > ters et citadins aiment également les dîners champêtres, la pêche après le coucher du soleil, la chasse aux celles en été, aux bécasses en hiver, la chasse aux taureaux sauvages, la chasse au casoar, qu'on prend en s'enveloppant le corps d'une couverture rouge, la chasse au kangarou, qu'on poursuit à cheval et qu'on ne prend qu'en le fatiguant; ils s'enfuient en colonne un par un, franchissant quatre à cinq mètres d'un seul bond; quand ils ne peuvent plus courir, ils attendent les chiens, qu'ils aveuglent parfois ; ils font des bonds dans tous les sens en étendant leurs bras munis de griffes; leurs yeux prennent une expression sauvage et effrayante.
Les bals, les courses, les jeux de boules, de paU'- Ipes, de ballons, le billard, laboxe sont trèsrecher'-
chés non seulement dans Yictoria, mais dans toute l'Australie. Les salles de théâtre rappellent l'Europe ; les décors sont admirables, mais les artistes laissent un peu à désirer. Le jeu national est le cricket. Le 7 septembre 1881, quatorze jeunes Anglais ont quitté la Grande Bretagne pour aller provoquer au jeu du cricket les Américains et les Australiens.
Cet amour pour.le jeu est une passion môme dans les basses classes ; mais il trouve à se satisfaire surtout dans l'aristocratie. Car l'Australie a une aristocratie territoriale !
La loi qui limite à Sao acres le lot d'un seul propriétaire n'a pas pu arrêter les envahissements des squatters. Ils ont tourné et violé la loi par des fidéicommis, des ventes et des achats fictifs, de sorte que nombre de bergers enrichis et de spéculateurs heureux possèdent la plus grande partie des bonnes terres de Victoria et de la Nouvelle Galles.
n y a des locataires de 100 000 hectares et
plus; l'aristocratie territoriale est fondée. Le goui
emement aurait le droit de ne pas renouveler le
ail, mais les squatters ont ach^ les terres les
plus voisines de la côte et les meiUenres; on ne
saurait plus les en déposséder que par desmesur^^
exceptionnelles, telles que Texpropriation pour cause d'utilité publique. Dans Tintérieur, où les terres sont propres surtout à leur industrie pastorale, ils ont acheté toutes les parcelles de terrain propres à la culture.
Le squatter n'a aucun intérêt direct dans la colonie, il vend son suif, ses cuirs, ses laines à l'Angleterre. Plus tard il lui vendra ses viandes de conserve. Avec ses employés il n'a besoin de personne, il ne veut pas d'immigration. Le fer» * mier, au contraire, a tout intérêt à appeler l'immigration, qui double la valeur de sa terre et facilite l'écoulement de ses produits.
u n y aura toujours lutte entre ces doux classes, à moins qu'on ne rejette le squatter dans le désert et qu'on n'attribue à la petite culture la zone des côtes (i). »
Dans la Nouvelle Galles du sud et dans le Queensland les squatters dominent ; ils sont combattus dans Victoria ; dans la Tasmanie, ils sont aisés sans opulence ; dans l'Australie occidentale, ils représentent, en Jace des convicts, la dignité de l'homme libre; enfin, dans l'Australie du sud, leur pouvoir est tenu en balance par celui des
(1) M. Charnay.
agriculteurs, qui n'ont pu acquérir une sérieuse influence que dans cette seule colonie.
Il est à remarquer que la démocratie a dans toutes les colonies la prépondérance, et que le peuple reçoit une éducation sérieuse.
L'instruction a fait de grands progrès, bien qu'elle en ait encore beaucoup à accomplir. Un fait remarquable, c'est son caractère pratique, utilitaire, qui la fait rechercher par les plus modestes travailleurs. « J'ai été tout surpris, dit le comte de Beauvoir, de trouver à la bibliothèque de Melbourne, dans un silence religieux, plus de 4oo hommes de la classe ouvrière, étudiant les livres pratiques où ils cherchaient tout ce que la science pouvait apporter de développement à la branche du métier qu'ils avaient embrassé. On les reçoit avec le costume de l'atelier et sur la simple inscription de leur nom au registre d'entrée. Je devais retrouver presque le même public au Polytechnical Hall, grand amphithéâtre où des cours de chimie et de physique attirent toute la ville. »
Les journaux australiens sont des publications de format petit in-folio, contenant 58 pages, don-
nant le résumé politique des affaires de la semaine, l'ensemble des nouvelles télégraphiques, le mouvement scientifique du monde, des articles littéraires, des relations de voyage, une revue commerciale, des nouvelles, des morceaux de poésie; « ils répandent, dit M. Gharnay, une somme d'instruction vraiment considérable. Ds encouragent les tendances littéraires des jeunes australiens par des i»*ix; tel sujet mis au concours reçoit une prime de 2600 francs, avec droit de publication dans le journal, de sorte que nous trouvons un courant littéraire déjà considérable dans une colonie née d'hier. C'est trente-cinq ans seulement après son arrivée que ce peuple extraordinaire nous offre déjà des tableaux, des poèmes et des livres. Il faut le constater, les Australiens ont le sentiment de l'art beaucoup plus développé que les Américains ; dans les illustrations de leurs journaux, ils sont plus corrects et évitent la trivialité. Les musées ont des élèves assidus, des copistes appliqués, des artistes qui cherchent leur route. »
Quel est l'avenir réservé à l'Australie? Au point de vue politique, on ne saurait en douter : les
oploniefy on l'a dit bien soayent, sont imfiniît qm se dëtadie de la branche mère quand fl est mûr. Les colonies australiennes ont c<msenré encore l'amour pour la métropole. Elles ont souscrit des sommes importantes pour la guerre de lliide, pour le soulagement des ouvriers de Lancashire. Du reste, elles sont actuellement si indépendantes qu'elles n'auraient guère avantage, pas plus que le Canada, à le devenir de nom comme elles le sont de fait. La souveraineté de la reine n'est que nominale, et la domination anglaise ne pèse pas sur ses colonies : elles ont leur Parlement, elles font leurs lois, leurs tarifs douaniers, elles ne donnent pas d'argent à TÂngleterre, et elles ont le droit de se donner le nom d'anglaises : elles en sont fières.
Le jour où les colonies seront séparées de l'Angleterre, elles formeront une fédération, mais il règne entre elles une rivalité qui l'empêchera longtemps. Un obstacle des plus importants viendra du système économique essentiellement différent qui est suivi par les diverses colonies. Chacun est protectionniste pour ce qu'il vend et produit.
La Tasmanie, appauvrie par les dépenses considérables qu'elle avait faites, a semblé un moment
LES ANGlsO-AUSTRALîENS 153
disposée à se rattacher à Victoria, mais elle paraît avoir abandonné complètement cette idée depuis qu'elle sait que son sol renferme de grandes richesses minérales.
Partout on rencontre une antipathie très prononcée contre l'idée d'union. Les subdivisions politiques actuelles sont factices. Un jour viendra où autour de chaque grande ville se constituera une province.
Les régions de la Riverine, de Portland, montrent des tendances séparatistes. Elles se sépareront de la Nouvelle Galles du sud, comme l'ont déjà fait Melbourne et Brisbane, dès qu'elles seront capables de se passer de l'appui de Sydney.
II serait bien à désirer qu'une union douanière intervint entre les colonies australiennes, comme elle a lieu entre les divers membres de la fédération des États-Unis. L'union douanière est un des liens les plus puissants entre des États constitués en fédération; elle confond les intérêts de diverses provinces. « La circulation des hommes et des choses tend inévitablement, dit M. Sorel, à se développer à l'intérieur de l'Union : il s'établit un
moavement contmael d'un âtat vers l'antre. Lorsque les faommes sont ainsi rapprochés, lorsque le commerce et l'industrie sont aussi étroltemeat liés entre les nations, il est nécessaire que. la politique des États en tienne compte. D'autre part les habitants des pays qui font partie de l'Union entretiennent entre eux des relations de plus en plus fréquentes : ils ne sont pas les uns à l'égard des autres dans la condition d'étrangers, car ils ont des intérêts communs que leurs gouvernements respectifs gèrent en commun; ils échangent leurs idées en môme temps que leurs produits ; une modification dans les mœurs nationales en est la conséquence nécessaire. Si une des nations liées par l'union douanière a sur les autres une supériorité de culture intellectuelle et d'énergie morale ; si elle possède en môme temps un gouvernement mieux constitué et mieux dirigé, elle arrive fatalement à imposer aux autres ses mœurs et ses idées ; les nations plus faibles sont absorbées par les nations plus fortes. Mais si ces conditions n'existent pas, si les États qui ont contracté l'union possèdent des gouvernements analogues, si les nations ont des traditions historiques semblables et des aspirations de môme ordre, si la culture intellectuelle et morale 7 est à peu près
LES ANaLO-AUSTRALIBNS 1&5
Ui^
ausd développée, si aucune d'elles n'a ni la volonté ni les moyens d'empiéter sur les autres, les conséquences de l'union douanière sont favorables au progrès des nations; si toutes les nations unies possèdent une môme vitalité et une même énergie morale, une nation nouvelle tend à sortir de leur fusion.
« Le développement commun de l'industrie et du commerce active encore cette influence réciproque des nations. La concurrence ruine les industries faibles et fortifîe les industries vivaces. Les industries qui se maintiennent et prospèrent sont celles qui répondent aux ressources et aux besoins de l'association. Le développement des industries favorisées par l'Union forme un lien puissant entre tous les habitants.
a Les États associés s'accordent pour faciliter la circulation, pour favoriser l'établissement sur leurs territoires de lejirs sujets respectifs; et ils sont amenés à simplifier de plus en plus les formalités relatives au domicile.
(c Si les États associés ont des ressources proportionnées, leurs forces se balancent et la concurrence établit chez eux un équilibre plus stable entre la production et l'échahge, une meilleure division de travail, une exploitation plus productive
des ressources natiooaleg, une fépartition plus naturelle des produits, n ne s'opère pas de grands déplacements de population, et ces déplacements n'ont d'autre effet que de fournir des bras à Tindustrie qui en manquait, du travail aux hommes qui n'en avaient pas.
M Les liens formés par les unions douanières semblent destinés à prendre dans le droit des gens moderne, la place qu'occupaient dans le droit des gens de l'ancien régime les liens de parenté en tre les familles régnantes. »
C'est ainsi que nous avons vu le Zollverem préparer l'unité de l'Allemagne.
Ainsi il est certain qu'une union douanière entre les États australiens produira des résultats heureux; elle augmentera leurs relations, développera leurs industries, et si un jour il y a rupture avec la Grande-Bretagne, ces Jeunes contrées émancipées n'auront pas -à craindre de guerre civile; jelles auront un lien puissant : l'intérêt commun.
Un journal australien faisait remarquer récemment qu'aujourd'hui plus que jamais l'Angleterre doit tenir à l'union avec ses colonies. Dans la métropole, beaucoup, disait-il, croient que les colonies gagnent plus à l'union que l'Angle-
terre. Mais aijgourd'hui que plusieurs puissances sont ouvertement protectionnistes, les colonies et la Grande-Bretagne ont besoin également de débouchés pour leurs produits : elles s'en serviront réciproquement, et Tempire britannique pourra se suffire à lui-même, possédant tout ce qui est nécessaire. Aussi l'Angleterre, pour maintenir sa supériorité commerciale, doit rester liée à ses propres enfants; elle doit tendre à développer ses relations avec les colonies, bien qu'une union commerciale ne soit pas nécessairement une union politique. Du reste, dans les colonies, beaucoup désirent le maintien du statu quo par haine du changement, parce qu'ils ne savent pas ce que produirait l'avenir ; beaucoup par loyalisme, parce qu'ils respectent la couronne, parce qu'ils admirent la constitution plus peut-être que les Anglais mêmes. Un publlciste australien, M. Labilliëre, voudrait faire de l'empire britannique une fédération où les colonies partageraient les dépenses et les dangers de la patrie commune, mais auraient aussi le droit de contrôler la politique étrangère et, par suite, seraient représentées dans un Parlement comme les colonies françaises le sont dans les Chambres françaises.
Dans ce cas, les colonies ne cesseraient pas, du
iôS L'AUSTRALIR
reste, d'avoir leur Parlement distinct pour le rè- ^ Cernent de leurs affaires intérieures. L'empire britannique représenterait alors une forme politique analogue à Tempire allemand.
Le chef de FÉtat fédératif est en môme temps, en Allemagne, le chef du plus puissant des Ëtats fédérés : la couronne d'Allemagne est unie à perpétuité à la couronne de Prusse. Mais si le projet de M. Labillière était adopté, les Parlements locaux conserveraient évidemment plus de pouvoirs que les Parlements bavarois, saxons, etc.; et le pouvoir fédéral interviendrait moins souvent dans les affaires locales qu'il ne le fait ea Allemagne. Les Parlements des colonies ne seraient pas réduits au rôle des conseils généraux français.
Que cette solution soit ou non adoptée, la séparation plus ou moins complète des colonies et de l'Angleterre nous semble devoir évidemment se prodmre, mais quand aura-t-elle lieu? ce fait inévitable peut parfaitement ne se réaliser que dans de longues années. C'est insensiblement que les plus grands changements s'accomplissent en An-
gleterre. « En somme, dit M. Gharnay, TAustralien estappelé à donner un jour, àTimitation du continent quil habite, une note toute spéciale dans le concert de la civilisation, et ce que nous voyons déjà nous prouve une vitalité exceptionnelle et un avenir grandiose. >»
Dans leur orgueil, les Australiens ne désavoueraient pas les prévisions de leurs admirateurs, qui voient en eux Tun des plus grands peuples du monde. Rome s'est dite aussi la maîtresse du monde, la France a été appelée la reine des nations, l'Anglais se croit supérieur aux autres peuples, l'Italien se dit l'héritier de Rome, l'Allemagne et la « sainte Russie » s'attribuent une mission providentielle, l'Espagnol dédaigne tous les autres hommes, et l'Américain se croit le représentant de la civilisation moderne : en réagissant contre nos exagérations de l'amour-propre national, reconnaissons que chaque peuple a ses vertus, son rôle, ses devoirs, et que chacun tient à son tour une place éminente sur la scène du monde.
c< L'Atlantique, a dit un historien des colonies anglaises (i), TAtlanliquQ a depuis plusieurs siècles joué le rôle qui dans les temps plus anciens avait été dévolu à la Méditerranée occidentale et que la
(1) M. Bleny
Méditerranée avait elle-même enlevé à la mer Egée. Qui sait si le Pacifique n'acqoerra pas plus tard cette importance? » A chaque acte, la scène va s'agrandissant : des États paissants se forment à Fifaiproviste sur les cdtes inconnues da Pacifique. Nous ne pouvons mieux terminer qu'en rappelant les éloquentes paroles de M. de Quatrefages : tt l'histoire a vu s'agrandir successivement le monde greCy le monde romain; — le monde moderne em* brasse l'humanité tout entière. » Et l'Australie dans ce monde de l'avenir doit occuper sans aucun doute une [Hace glorieuse.
L'œuvre' qu'elle a accomplie jusqu'à ce jour est admirable. Depuis cent ans, l'Europe a vu de grandes révolutions, elle a accompli bien des progrès, mais sur bien des points elle est restée stationnaire. EQe a été le théâtre de découvertes remarquables; la science et l'industrie peuvent espérer un avenir nouveau, et le monde s^nble depuis un siècle avoir été renouvelé. Mais ces progrès que sont-ils quand nous les comparons à ceux des autres continents : le centre de TAfrique commence à s'ouvrir à la civilisation, les grands traits de sa géographie sont connus, l'esclavage y est menacé ; la vieille Asie, si longtemps immobile, a été forcée d'ouvrir ses portes aux
Eyropéens : la Chine, le Japon nous accueillent, la France a planté son drapeau dans llndo-Chine, l'Asie centrale a été parcourue ^ar plusieurs voyageurs, on parle aujourd'hui d'un voyage aux Indes comme on parlait il y a cent ans d'un voyage de Paris à Marseille.
Le canal de Suez, les c&bles transatlantiques, ont rendu plus faciles, plus fréquentes les com< munications internationales, les barrières des Alpes se sont abaissées. Les chemins de fer, qui datent de quarante ans à peine, sillonnent l'Europe ; le canal de Panama, le tunnel sous-marin entre la France et l'Angleterre, les chemins de fer en Afrique sont des questions à l'ordre du jour.
L'Amérique a vu plus de merveilles encore : il n'y a guère plus de cent ans que les États-Unis constituent une nation, et ils forment un peuple immense dont l'audace surmonte tous les obstacles; ils ont annexé à leur empire d'immenses ter: ritoh*es, auprès desquels Tempire romain n'était rien ; la civilisation européenne y pénètre ; des chemins'de fer unissent l'Atlantique au Pacifique à travers ces prairies où l'Indien seul était maître il y a quelques années; les sauvages reculent devant la locomotive qui chaque jour parcourt leur
domaioe, et leur nce s'éteint. Pour les remplacer des flots d'émigrants s'abattent sur rAmérîqiie da nord, et on ^iritael conférencier nous montrai récemment la population des États-Unis grand»sant sans cesse : de S millions en iSoo^de 38 millions en 1870, elle dépassera 100 millions à la fin du siècle : fl arrive annuellement 4 à Sooooo émigrants. Hais ce mouvement ne continuera pas à se diriger exdustvement vers les États-Unis, il se portera aussi vers d*autres régions aussi favorisées de la nature, vers la république Argentine, le Cap, Madagascar peut-être, et vers TOcéanie, Taîti, la Nouvelle Calédonie, l'Australie surtout.
L'Australie, elle, a accompli des progrès grandioses, {dus rapidement qu'aucune autre région : y a cent ans, les États-Unis existaient, l'Amérique du nord était un pays connu, fréquenté, qui venait d'attirer sur lui les regards du monde, il s'j trouvait des colons vaillants, industrieux, laborieux et actifs. Mais l'Australie, qui la connaissait? elle devait attendre six ans encore ses premiers colons, et quels colons? quelques milliers de dé* portés! C'est en quatre-vingt-dix ans qu'est né le peuple anglo-australien. En quatre-vingt^x ans, ce peuple a su découvrir et exploiter les richesses de son territoire, fonder des villes qui grao-
LES ANQLO-AUSTRALIKNS 163
dissent tous les Jours et dont plusieurs comptent des centaines de milliers d'habitants, introduire toutes les industries florissantes, développer son agriculture, faire des chemins de fer et des lignes télégraphiques, et conquérir enfin, sans guerre et sans révolution, sa liberté. Où s'arrôtera-t-il si ses progrès continuent?
En 1788, il y avait à Port- Jackson quelques milliers d'habitants, aujourd'hui l'Australie en compte près de 3 millions. En 1874, il y en avait 1 600 000, en 1880 2 700 000, c'est une augmentation de 9/8 en six ans. Quel serait le chiffre dans cent ans si la progression continuait!
On reste confondu du nombre de millions d'habitants que contiendrait l'Australie ! C'est par centaines qu'on les compterait, et cela n'a rien d'invraisemblable ; si l'Australie était peuplée proportionnellement autant que la France, elle aurait plus de 5oo ooô 000 d'habitants ; peuplée comme la Belgique ou la Saxe, elle en aurait plus d'un milliard et demi. •
N'y a-t-il pas là de quoi nous faire réfléchir? Quelle ne serait pas la puissance d'un peuple qui a de tels commencements et qui disposera de la force de la science et de l'industrie modernes? Pendant que la France reste inféconde, que sa
population augmente à peine chaque année de moins de 200 000 habitants, aux États-Unis et en Australie deux grands peuples sont nés et se développent, et ces deux peuples appartiennent à la race anglo-saxonne, qui possède ailleurs de si vastes colonies, et qui les peuplera comme elle a peuplé déjà le continent austral et l'Amérique du nord : grande par son industrie, par son agriculture, par son commerce, la race anglaise pourrait se passer des produits des autres régions : les États-Unis possèdent un monde tout entier, et si les marchés étrangers étaient fermés à l'Angleterre, que ne pourrait-elle demander à ses cinquante colonies dispersées sous tous les climats. Si Ton mettait bout à bout ses navires de commerce, le premier entrerait dans le port de Lisbonne tandis que le dernier serait encore dans les docks de Londres.
La race germanique, la race slave voient aussi chaque jour augmenter leur nombre et leur force : heureux dC son sort, désireux de ne point partager son patrimoine en un trop grand nombre de parts, le Français n'émigre pas, et il a peu d'enfants : il est temps de songer qu une race qui reste stationnaire quand les autres progressent est condamnée & être soumise ou absorbée
par elles. Étendre au loin son influence en envoyant partout des colons qui y conservent rimage et le souvenir de la patrie, voilà ce qui fait la grandeur de l'Angleterre et de ses colonies ; c'est ce qui faisait la gloire de la France quand elle peuplait le Canada et les Antilles et faisait la conquête des Indes !