É AUTRE
femme — le plus solide tremplin pour celui qui est décidé à parvenir, coûte que coûte! |
Castély ne releva pas ces paroles, déclarant avec sécheresse :
— Les toris sont de mon côté, il est donc juste que je les assume. — Je verrai à organiser la comédie nécessaire pour faire briser notre lien, en te laissant tous les avantages de la demande en divorce.
Suzanne se souleva péniblement de sa chaise-longue et alla ] jusqu” à la porte.
Ces détails vulgaires de la rupture dépassaient ses forces.
— Henriette! appela-t-elle, &ans une détresse.
Et, quand madame Féraud parut, elle s’accrocha à elle. par
— Comment te sens-tu? demanda Henriette précipitamment, frappée par l’altération des traits de sa jeune amie.
L'autre ne répoudit pas à cette queen qu’elle n’avait probablement point entendue.
— Eh bien, tout est dit, murmura-t- elle avec une angoisse un peu égarée, Nous nous séparons... Je ne sérai plus la femme de Robert... Je m’en vais... Où? Je ne sais pas... Vous né refuserez pas de m'emmener, n’estce pas? Je tâcherai de ne pas vous embarrasser longtemps. J’essaierai d'arranger ma vie. :
Sa voix s’éteignit ; elle balbutia encore quelques mots sans suite, puis, ses yeux se fermèrent, elle vacilla, elle eût roulé à terre si madame Féraud ne l’eût vigoureusement soutenue de ses deux bras qui l’enlaçaient.
— Monsieur Castély ! cria-t-elle éperdue.
Déjà Robert accourait.
— Elle s’évanouit !.., 3
Comme il se fût emparé d’un trésor — la scène qui
di dégrutait le col de sa robe de chanine.
tee Elle revient à elle! s’écria Robert avec un indicible
ds a la vie recommençait son Cours. à rogret, avec : lenteur et nonchalance.
es de dix minutes s’écoulérent avant que 14 pi
qu Lo faibles doutes revinssent animer ses joues. — Suzanne! implora Robert. ou Elle se tourna lentement et aperçut son mat penché
elle, les yeux pleins de larmes. se Le L
Elle fit un Bone de détachement, et un.
| oublione tout ce que Je lai dit, prononça- + elle une voix de: :supréme renoncement. Je n’ai vraiment *
is par une immense pitié, Robert prit la mb ie ‘elle n’essaya pis de lui relirer et la QU si
“a Je v aime, , uniquement. de te jure aussi que tout ce que tu crois mort en moin est pas complètement disparu.… CAD. at 4 19. «
puisque je souffre, moi aussi, puisque, par moments, je. me raidis pour ne pas rejeter brutalement ce, fardeau qui m’oppresse, quitte à retomber dans l’ornière de jadis. Je l’aime, toi qui es ma jeunesse, tout ce qu’il y avait de délicat, de fleuri et de sain en moi... Crois ce que jette dis, je t’en supplie, car c’est la vérité...
Elle sourit encore plus tristement qu'auparavant.
— Tu es sincère, je le vois et je sais bien que moi, ta pauvre petite Suzanne, je suis une parcelle de toi. — Oui, je suis ton âme d’autrefois.… mais, cette âme d’antan, hélas ! elle agonise avec moi...
À genoux, il sanglota. — Vis! et elle vivra peutêtre!
Elle secoua la tête. — Je ne pe:x plus vivre... pas plus que tu ne peux redevenir ce que tu as été.
Henriette Féraud approchait, les yeux fixts sur la jeune femme avec une inquiétude visible.
Elle posa sa main sur épaule de Robert.
— Laissez-la reposer, recommanda t-elle, c’est trop d'émotions. |
Castély se redressa, baisa enccre plusieurs fois la main de Suzanne, et se retira lentement, courbé et las.
Suzanne aitacha ses yeux de crucifiée sur son amie, ses petiles mains amaigries jointes et crispées.
— Ah! murmura:t elle avec désolation, il faudrait pouvoir mourir vite... en beauté. quand on laisserait encore quelques regrets .. un peu d’émotion dans un cœur qui n’est pas tout à fait désséché... et malheureusement, la vie s’acharne chez les condamnés, les traîne en longueur dans toutes les misères des agonies qui dupent
A peine Castély fut-il entré dans son cabinet que le domestique lui remit une enveloppe fermée, à l’adresse hâtivement écrite.
Il eut un geste de lassitude et de dégoût. — Ah!
Pourtant, il décacheta et lut la missive brève et impérieuse que lui adressait madame de Mamers. « Entre elle et moi, pas d’hésitation, n’est-ce pas ? » Il froissa le papier brutalement et le jeta au panier. Puis,: cette stérile exécution accomplie, il fit quelques tours dans la pièce, la mine soucieuse, l'œil fixe.
Et, avec un geste découragé des épaules, il se dirigea vers l’antichambre, prit son chapeau, son pardessus, à la boutonnière vierge encore du ruban qu’il lui fallait conquérir à tout Frix. :
— Prévenez madame que je ne déjeunerai pas, dit-il au valet de chambre qui mettait le couvert dans la salle à manger. Et, que l’on ne m’attende pas non plus pour le diner. J’ai une infinité de courses urgentes, et je ne sais à quelle heure je rentrerai. .
Dans le salon du petit entresol, madame de Mamers eut, en apercevant Castély, un cri de joie qu’elle n'essaya nullement de dissimuler.
— Ah, toi! te voilà! …
Et avidement, elle questionna : — Suzanne?
La physionomie dure, l’écrivain jeta: — Suzanne, c’est Le passé, n’en parlons plus, je te prie!
À ces mots, la femme qui, en réalité, l’aimait, eut un tressaillement.
— Elle est le passé? fit-elle lentement. Et moi, je suis le présent. Mais alors, l’avenir, à qui appartiendra-t-il ?
Il eut un sourire mauvais, cravachant l’air de son bras étendu.
— Ah! avenir! N’y pensons pas, veux-tu ?... Cela
-vaudra mieux!
Elle détourna les yeux, songeuse.
— Tu as raison, murmura-t-elle avec un malaise.
Car, elle aussi, comme Suzanne naguère, elle avait eu
la vision soudaine d’un Castély décoré, glorifié, rendu aux cimes ultimes ; et, ayant à chaque échelon gravi, repoussé du pied celles qui, de tout leur cœur, de toute leur chair sacrifiée, l’avaient aidé, soutenu, porté vers les sommets où lui seul parvenait, alors que toutes s’évanouissaient derrière lui, pareilles à des fantômes. destinées à disparaître successivement pour avoir concouru à l’enfantement du Grand Homme... suivant la destinée de la femme dans l'amour... la femme qui s’y livre corps et âme, suprême hostie dévorée par le dieu insouciant. |