Vie de Charles d'Orléans, pp
GUILLAUME ALECIS L'HOMME 75
rente. Dans ces conditions, il nous paraît que ces jeux de poète qui étaient aussi des querelles de courtisans (pour ne pas dire de parasites) nous révèlent à la fois la source et le fond du débat. Alecis aura eu le dessous puisqu'aucun document n’atteste qu'il ait jamais été, comme Vaillant, un des familiers du duc d'Orléans. Ce dernier trouvait peut-être un peu morose et dévotieux le ton de l'A BC. Il n'aimait guère les faiseurs d’homélies, le bon duc, et il le déclare précisément dans une ballade à propos de laquelle Vaillant lui adressa son premier poème :
Des bigotz ne quiers l’accointance Ne loue leur opinion *.
Quoi qu'il en soit, même si nous n'avons pas réussi à découvrir le vrai dessous des cartes de l’A B C, une chose du moins paraît hors de doute : le caractère personnel, concret et agressif de ce poème où on pourrait au premier abord ne voir que des pensées banales ponctuées de rimes éclatantes.
C'est peu après 1451 — date de l’A BC — que dut s'ouvrir pour Guillaume Alecis la période de moinage et qu'il quitta — si vraiment il s’y trouvait alors — « ce doulx pays de Vendosmoys » pour sa Normandie natale et l'abbaye de Lyre au diocèse d'Évreux. Il est temps de le montrer en ces lieux où va s'achever le cours de son œuvre et de sa vie. Le cadre en est charmant : « En la Vieille Lyre est une abbaye sur un costau que la rivière arrouse par la pié, accompagné de tout ce qui se peut dire, car il y a prairies, eaus, réservoirs, bois éloignés, bois enclos dans le parc et vignoble, et tout autour de belles campagnes... » Ailleurs encore le voyageur de jadis que nous citons ici se reprend d'admiration pour ce «célèbre et très beau monastère de l’ordre Saint-Benoist, dont les réservoirs et jardins sont fournis de l’eau de lad. rivière (La Risle). Le costeau audessus est planté de vignes, chose rare en ce quartier là de la Normandie, beau parc à aulte fustaye,
4, Charles d'Orléans, Poésies, éd. d'Héricault, t. I, p. 117.
muraillé, et beaus bastimens faits jadis par Guillaume fils d'Osbernus, et comte de Leycestre et de Breteuil, grand mareschal d'Angleterre, fondateur des Abbayes de Lyre et de Corneilles où il gist... C’estoit à la nouveauté qu'un duc de Normandie conquist l'Angleterre... Les armes de l’abbaye sont une lyre ou harpe ! ». |
Le vieux voyageur que nous venons de citer aurait pu écrire à propos des bénédictins de Lyre ce qu'il dit de leurs confrères de Jumièges : « Ils ont fort gentille librairie ». Cette bibliothèque de Lyre était même, au témoignage d'Emeric Bigot, la plus importante de toutes celles des monastères de la contrée *. Les bâtiments de l'antique abbaye fondée vers 1050 par Guillaume Fitz-Osbern ne sont aujourd'hui que des vestiges insignifiants et des ruines incertaines, .et les quatorze registres qui contenaient l’histoire intime de la maison ont disparu. Par bonheur la plupart des manuscrits. de la bibliothèque — 105 sur les 137 que dénombre le catalogue du xu® siècle et sur les 130 que l’érudit Montfaucon a connus — ont survécu et sont abrités maintenant à Paris, à Rouen et à Évreux 5.
Or les livres que Guillaume Alecis a pu lire sont encore avec les Livres qu'il a écrits les plus sûrs documents que nous : ayons à son sujet. Il a beaucoup hanté cette cité des livres de la vieille abbaye et il paraîtrait même en avoir été le gardien. Tout d'abord, comme nous le verrons, plusieurs des manuscrits portent sa signature avec des ex-libris menaçant d'anathème les larrons de livres. Il est de plus bien naturel que l'office de « librarius » ait été confié à ce lettré, à cet écrivain que son Blason de faulses amours avait rendu célèbre. Le bibliothécaire, dans la hiérarchie conventuelle, venait Juste au-dessous du sous-prieur. Il était en même temps gardien des archives et du sceau de l'abbaye et « can-
1. Du Buisson-Aubenay. Itinéraire de Normandie. Ed. Porée, 1911, pp. 127-29. Cette partie de l'itinéraire date de 1640 environ.