‹ L'auteur de la farce de PathelinChapitre 3 sur 67 · LES DONNÉES · texte numérisé non relu

LES DONNÉES

« Mais sur tous me plaist celuy qui composa la Farce de Maistre Pierre Patelin, duquel encore que je ne. sçache le nom, si puis-je dire que cette Farce tant en son tout, que parcelles, fait contrecarre aux Comedies des Grecs et des Romains ! ». |

Ainsi parlait vers 1560 le bonhomme Pasquier. Avec Littré qui appelle l’auteur de Pathelin « quelque Molière du xv° siècle » on n’a jamais mieux dit la valeur de la célèbre farce et l'intérêt qu'il y aurait à en connaître l'auteur. Ces pages ont pour objet d'apporter une solution neuve à ce vieux problème. |

Mais ce problème est-il aussi vieux qu'il le paraît? Il y a tantôt cinq siècles qu’on ignore l’auteur de Pathelin, mais combien y a-t-il de temps qu'on s’est vraiment efforcé de le découvrir ? Si on ne confond pas l’âge d'un problème avec l'âge d'une « ignorance » on verra que la question séculaire de l'auteur de Pathelin est en fait une question neuve.

Tout d'abord, il n'y a pas lieu de s'étonner que l’auteur lui-même ne se soit pas fait connaître : Pathelin est une farce, et aucune des farces du xv° siècle n’est signée. Pourtant, étant donné la célébrité exceptionnelle et presque immédiate de Pathelin, la persistance de son auteur à cacher son nom a quelque chose aussi d’exceptionnel. Il peut y avoir dans cette discrétion un indice que nous examinerons en temps et lieu. Pour le moment il suffit de constater que l'auteur de Pathelin

1. Estienne Pasquier, Recherches de la France, Amsterdam, 1723, t. I, p. 699.

en ne signant pas formellement son œuvre n'a fait que suivre la tradition de l’époque et du genre.

Dire le peu de raisons que l’auteur de Pathelin avait de se révéler, c'est dire le peu de raisons que ses contemporains avaient de chercher à le découvrir. Leur incuriosité était complice de son silence. Il en eût été autrement s'il se fût agi d'une œuvre à la fois célèbre et subversive. Mais ce n'est pas le cas de Pathelin où les types ne sont pas (du moins visiblement) des personnalités. Ainsi les contemporains de Pafhelin l'ont écouté comme ils lisaient Les Quinze Joyes et les Cent Nouvelles nouvelles sans se soucier de savoir à quel écrivain ils devaient leur plaisir. Pourtant il a pu, il a dû y avoir des contemporains qui ont su le nom de l'auteur, et si ce dernier eût appartenu à un milieu très libre, très ouvert, il n’est pas probable que le secret — même s'il y avait personnellement tenu — lui eût été si bien gardé.

Ce nom que le xv° siècle nous a tu par discrétion, le xvi* siècle qui l'ignorait n’a pas cherché à le connaître. Ce n'était pas par indifférence pour Pathelin puisque ce dernier fut édité près de vingt fois à cette époque. Mais, quoi qu'il en soit, dès 1512, dans le Veferator de Connibert !, qui est une traduction en vers latins de Pathelin, il n’est fait aucune mention du nom de l’auteur de l'original. De même dans l’avant-propos d'Yves Morel et dans les diverses poésies liminaires qui accompagnent cette édition, on ne voit pas trace d'une allusion à l’auteur primitif. Environ vingt ans après le Veterator on parle de Pathelin comme s'il était lui-même l’auteur de la farce qui porte son nom. Geoffroy Tory dans son Champ Fleury écrit : « Je remetz le bon estudiant à Maistre Pierre Patelin et aultres bons autheurs en francois ». Il peut

4. « Veteralor » (Maistre Patelin) und « Advocatus », zwei Pariser Studentenkomôdien aus den Jahren 1512 und 4532, éd. Johannes Bolte, Berlin, 1901. [Lateinische Literaturdenkmäler des xv. und xvi. Jahrhunderts, 15.] Ni l'édition de 1512, ni celle de 1543 ne portent la mention Petri Blancheli qu'on a cru y lire, nous ne savons pourquoi. Voir O. E. A. Dickmann, Maistre Pierre Patelin, Hamburg, 1875,

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y avoir là d'ailleurs plutôt une façon elliptique de s'exprimer qu'une attribution formelle. C'est bien ainsi, nous semble-t-il, qu'il faut interpréter un témoignage de la même époque, celui de Pierre Grognet dans sa Louange et excellence des bons facteurs qui bien ont composé en rime tant deçà que delà les monts. Après avoir nommé toute une série d'auteurs « louangeables », Grognet s'arrête, à court de nom, devant celui de la Farce de Pathelin et dit assez piteusement :

Quant au regard de Pathelin Trop praticqua son pathelin.

L'année 1538 marque le point de ralentissement des éditions de Pathelin (qui ne sera plus publié que quatre fois au xvi* siècle), et l'année 1542 marque le point d'arrêt des éditions de Villon. Ainsi la désaffection pour les « espisseries » et les « farsseries » du vieux temps n'a pas attendu le fameux manifeste de Du Bellay. Cependant il faut distinguer ici entre le grand public et les érudits. Chez ces derniers, à l'époque même où la Pléiade triomphe le plus largement, la curiosité pour le moyen âge littéraire est aussi vive que dans la génération qui précédait Ronsard. Elle est même plus méthodique. Les Estienne, Claude Fauchet, Pasquier, la Croix du Maine, du Verdier se sont faits les annalistes de la littérature du passé. Ces humanistes et ces adrairateurs de Ronsard éprouvaient autant de goût pour Pathelin que les Geoffroy Tory et les Pierre Grognet du temps de Marot. Pourtant chez aucun d'eux nous ne trouvons trace d’une investigation de notre problème. Seul Pasquier s'est préoccupé, comme nous le verrons ailleurs, de rechercher la date de Pathelin. Mais comme tous les érudits de son temps il s'est résigné à en ignorer l’auteur.

Ainsi, à part l'évocation falote d’un Pathelin-auteur, le xvi* siècle n’est responsable d'aucune des attributions que nous aurons à discuter, mais certains passages mal lus des auteurs de la Renaissance ont pu suggérer telles de ces attributions à des érudits moins prudents et plus modernes.

Au xvu siècle, qui, en général, a partagé le dédain de la Pléiade elle-même, Pathelin ne sera réédité que deux fois, et Villon ne le sera plus du tout !. Cela n'empêche pas d’ailleurs Pathelin de revivre non seulement dans Molière où nous avions bien des raisons de l'attendre, mais dans Sorel, dans Cyrano de Bergerac, dans Scarron, dans La Fontaine et, à la fin du siècle, dans Le Sage et Dancourt. Cependant, chez les auteurs qui intéressent l'historique de notre problème, c’est-àdire chez les érudits du xvu siècle, nous ne trouvons pour ainsi dire rien. Les grands lexicographes comme Du Cange (à qui l'on doit beaucoup pour l'intelligence de Pathelin), comme Naudé, comme Borel, comme Moréri, n’ont pas eu, en ce qui concerne les questions historiques que pose la Farce, plus de curiosité que Furetière, qui dans son Dictionnaire (éd. de 1694, art. Patelin) se contente de dire qu'elle « était fort estimée par Pasquier ». C'est à travers l’auteur des Recherches plutôt que d’une prise directe et personnelle que le xvu* siècle a connu Pathelin. À peine si, à la fin du siècle, on peut compter pour une hypothèse la méprise d'Urbain Chevreau qui, à la suite de Tory et de Grognet, fait de Pathelin un écrivain. Cette méprise d’un érudit en général minutieux etexact est d'ailleurs plus riche de sens que lui-même ne pouvait le savoir, car il attribue au dit Pathelin le Blason de faulses amours : « J'ai lu, dit-il, dans François Villon... et dans le Blason des Fausses Amours de Pathelin...? » Et ailleurs : « Pathelin a dit qu'un discours plaisait ferriblemènt pour faire entendre qu'il estoit merveilleusement agréable ». Or ceci est une allusion évidente

1. Il y a des exceptions à cette incompréhension, et l'histoire de la connaissance du moyen âge littérairé au xvri° siècle est encore à faire. Patru, qui fut un véritable directeur intellectuel de conscience pour Boileau, Racine et La Fontaine, écrivait que Villon pour la langue « avait le goût aussi fin qu'on pouvait l'avoir pour son temps ». Quant à la Fontaine dont nous verrons qu'il a imité le Blason de faulses amours, le Père du Cerceau nous dit qu'il « connaissait fort bien Villon et qu'il avait trouvé à profiter de ses œuvres ». (Gaston Paris, François Villon.) - Enfin on sait la sympathie éclairée de La Bruyère pour le vieux langage et les vieux auteurs.

2. Urbain Chevreau, Œuvres meslées, 1697-1700, pp. 464 et 469.

aux vers suivants du Blason (lequel est, comme on sait, de Guillaume Alecis) :

Plus respondoit

Plus habondoit

Son parlement,

Dont me plaisoit

Ce qu'il disoit

Terriblement.

(Le Blason de faulses amours, 1429-34)

Cette méprise d'Urbain Chevreau vient sûrement de ce que Galiot du Pré en 1532 et, après lui, tous les éditeurs du xvi° siècle ont imprimé le Blason avec Pathelin.

Au début du xvir siècle Brueys et Palaprat dans l'Avocat Pathelin (1706) rendent au public la vieille farce accommodée au goût du jour avec une intrigue amoureuse et un mariage. Voltaire, indûment généreux ce jour-là, concède à ces deux auteurs du génie pour une œuvre qui n’est d'eux que dans ses parties faibles. Cette opinion de Voltaire, tout autant que la façon dont Brueys et Palaprat ont compris leur travail d'adaptateurs, montre combien le sentiment de l'identité et de la valeur propre du Pathelin original s'était perdu !. Les Frères Parfaict ont consacré à Pathelin une intelligente et vivante notice. Mais ils se contentent, en ce qui concerne notre problème, de dire : « On ignore absolument le nom de l’auteur de cette farce, et le temps de sa représentation ? ». Tout aussi prudents, l'abbé Goujet et l'abbé Massieu s’abstiennent de toute hypothèse. Il n’en est pas de même de Godar de Beauchamps qui dans ses Recherches sur les Théâtres de la France (1735) écrit que Pierre Blanchet « pourrait bien être l’auteur du Pathelin ». 11 ne donne d'ailleurs aucun argument à l'appui

1. F. Génin, Maistre Pierre Pathelin, Introduction, pp. 75-76.

C'est encore de Pasquier et de son appréciation sur Pathelin que Brueys et Palaprat se réclament dans la Préface de l’Avocat Pathelin. Ils ajoutent cependant qu'ils ne sont pas aussi admirateurs de la Farce que lui, « mais il est vrai que cette pièce est un fumier dont on peut tirer de l'or ». Frères Parfaict, Histoire du th. fr.,t. XIV, p. 414.

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