François Villon, 1901, p
Go ogle
Chiez maistre Pierre Pathelin,
Et la recevray je pecune;
Je happeray la une prune
A Lout le moins, sans rien despendre. (Path., 500-505)
Même le berger Aignelet, quand il cabasse et rôtit allégrement les moutons de son maître, est dans la belle tradition des Repues franches.
Mais entre le personnage de Pathelin et Villon il y a un rapport plus immédiat que celui qu'on entrevoit à travers la gesle goguenarde des Repues franches. Ce rapport, il nous semble l'apercevoir entre deux passages de Pathelin et deux passages de Villon. Aux vers 50-54 de la Farce, Guillemette dit à Pathelin:
à vray dire, sans clergise
Et sans sens naturel, vous estes Tenu l'une des chaudes testes Qui soit en toute la paroisse.
Or Villon parlant de lui-même dans la fameuse Ballade du concours de Blois (composée vers 1458) ne s'exprime guère autrement:
J'entens moult et nay sens ne scavoir.
L'idée avec son expression curieusement antithétique est bien la même dans les deux passages. Que le rapprochement soit conscient cela est d'autant plus vraisemblable qu'il existe une autre analogie entre un vers de cette même Ballade et un vers de Pathelin. Mais cette fois c'est Guillemette qui parle d'elle-même:
Je ris et pleure Ensemble. (Path., 7792-93)
« Je ris en pleurs », dit Villon.
Le lecteur ne doit pas se méprendre sur notre pensée : nous ne croyons pas du tout que Villon soit l'original de Pathelin.
Pathelin est un type composite, à la fois réaliste et général, conçu déjà à la façon des types classiques. Mais parmi les personnages qui ont fourni les traits dont il est composé :il semble qu'on puisse compter Villon. Il y a du Villon dans Pathelin comme dans Panurge.
Ceci reconnu, nous nous sentons tout à fait libre pour déclarer avec le meilleur des juges que la Farce de Pathelin « n'a rien à voir avec Villon! ». Nous ajouterons seulement qu'elle n’a rien à voir avec Villon comme auteur. Et c'est précisément, entre autres raisons, parce que la Farce de Pathelin contient certains aspects de la personnalité de Villon qu'elle ne saurait être de lui. Ces aspects en effet appartiennent déjà au Villon légendaire, nous oserons dire au Villon posthume. En ce sens nous avons dans Pathelin le premier état de cette légende de Villon que les Repues franches devaient exploiter à satiété. Ces Repues franches, on les a naturellement attribuées à Villon ?. Cette attribution fausse est, croyons-nous, la source première de l'hypothèse qui fait de Villon l’auteur de Pathelin. Or pas plus que Villon ne se fût décrit luimême comme l'écornifleur sordide des Repues franches il ne se fût décrit comme l'avocat véreux et le trompeur berné de Pathelin. Berné, Villon n'accepte de l'être qu'en amour, ce qui est une tradition et presque une élégance. Villon est un lyrique ; ses vers sont faits de confidences et d’ironies qui sont des confidences encore. S'il eût fait Pathelin, il y eût mis sur sa personne et sa vie bien plus que les quelques traits qu'on peut y relever, mais il n'y eût pas mis ces traits-là. Sans doute
1. Pierre Champion, François Villon, 1913, t. II, p. 165, note 2. 2. Par exemple Pierre Grognet :
Maistre François nommé Villon Bien sçavoit rimer sur billon Tant jours ouvriers comme dimanches Quant il cherchoit ses repues franches.
(De la louange et excellence des bons facteurs) La même année (1532) Galiot du Pré dans son édition des Testaments de Villon y joint les Repues franches avec d'autres pièces. Mais il a bien soin de distinguer ces autres productions de celles de Villon en spécifant après les Testaments : « Fin des œuvres de Villon ».
Go ogle
il se confesse dans ses vers avec une franchise brutale mais sous laquelle il y a tant de tendresse égotiste et de pitié de soi-même |! Comme nous sommes loin de la malice olympienne avec laquelle l’auteur de Pathelin a décrit son héros ! Villon s'est vu et s'est montré au lupanar, au cachot et au gibet mais jamais il ne se serait attaché lui-même au pilori de Pathelin :
Souviengne vous du samedi, Pour Dieu, qu'on vous pilloria'. (Path., 486-87)
En somme l'attribution de Pathelin à Villon n’est qu'un mythe épisodique de la légende de Villon après 1463. L’intérêt privilégié et quasi pathétique des traits villonesques de Pathelin vient de ce que nous avons ici un état de la légende posthume, mais mordant, en quelque sorte, sur le vivant.
Enfin l'attribution à Villon porte en elle-même la contradiction qui la condamne : si Villon eût été l'auteur d'une œuvre si populaire dès ses débuts, le silence qui se fait précisément à cette époque sur le compte du pauvre François serait inexplicable. Si le poète qui se nomme lui-même « le bien-renommé Villon » avait composé Pathelin, iln'y aurait eu aucune raison pour que le fait fût ignoré, et beaucoup de raisons pour qu'il fût connu largement et tout de suite. Bien qu'aucun des éditeurs de Villon ne lui ait jamais attribué Pathelin, bien qu'aucun des critiqueset deshistoriens modernes ne retienne cette hypothèse, elle est pourtant une de ces idées qui, nées en l’air, continuent d'y flotter encore. Mais si nous l’avons réfutée c'est surtout que cette réfutation nous permettait d'enregistrer sur les rapports vrais entre Villon et Pathelin quelques faits qui ne seront pas sans utilité pour la suite de notre expasé. ®
4. Outre l’ouvrage classique de Pierre Champion, voir les quelques lignes pénétrantes que Foulet consacre à Villon dans Littérature française illustrée de Bédier et Hazard. Foulet relève la fierté de Villon, son obsession attristée de l'énneur, et il doute avec raison que Villonse soit représenté lui-même dans le rufian de la Ballade à Margot.
L'attribution de Pathelin à Pierre Blanchet est un exemple de la façon dont le problème de l’auteur de Pathelin a été le plus souvent traité. On a tiré argument pour cette hypothèse d’un texte qui contient le peu que nous savons de Pierre Blanchet, mais qui ne contient pas du tout l'attribution en question et qui, bien interprété, contient même le contraire. C’est l'Épitaphe de Blanchet par Jean Bouchet (cité dans la Bibliothèque française de Goujet, t. XI, p. 336):
Hardy sans lettre, et fort joyeulx comique, Luy jeune estant il suivit le Palais,
Où composait souvent Rondeaux et Laiz, Faisoit jouer sur échaffaulx Bazoche,
Et y jouoit par grand art sans reproche,
En reprenant par ses satyrics jeux
Vices publics et abus oultrageux..
Or quand il eut quarante ans, un peu plus, Tous ces esbats et jeux de luy forclus,
Il fut fait Prestré, et en cet estat digne...
Il demeura vingt ans... |
Nous fusmes trois que ses exécuteurs nomme... Après mourut, sans regret voluntiers,
L'an mil cinq cens dix-neuf, à Poictiers
Dont fut natif. Priez donc Dieu pour l'ame Du bon Blanchet, qui fut digne qu'on l'ame.
Si digne qu'il fut d'être « amé », le bon Blanchet ne put, d'après le témoignage même de son ami et exécuteur testamentaire Bouchet, composer Pathelin. Un calcul très simple établit en effet qu'aux termes de cette épitaphe il est né vers 1459, ce qui lui donnerait une dizaine d'années à l’époque où nous avons déjà, dans la lettre de rémission de Louis XI, un témoignage de l'existence de Pathelin. Passons.
Une chose pourtant mérite de nous arrêter dans cette attribution à Pierre Blanchet. En effet le vers où il est dit qu'il « faisoit jouer sur échaffaulx Bazoche » est toute la fondation de l'hypothèse: « Pathelin est un jeu de Bazoche: Blanchet faisait des jeux de Bazoche: donc il a fait Pathelin ». Nous ver-
rons plus loin' ce qu'il faut penser du premier terme de ce syllogisme incongru. Pour le présent contentons-nous de souligner que, pas plus que l'auteur du Veterator de 1512, le juriste Bouchet, pourtant féru de la gloire de son ordre, n’a jamais fait allusion à l'origine basochienne de la célèbre farce ?.
On peut dire que le problème de l'auteur de Pathelin a été envisagé sérieusement pour la première fois en 1854, l'année où Génin dans l'introduction et les notes de son édition de Maistre Pierre Patelin mit en avant Antoine de La Sale3. L'édition de Génin a des mérites que Holbrook, dans son Étude sur Pathelint, a reconnus avec justice, mais le mieux qu'on puisse dire de la thèse de Génin, c’est qu’il s’est laborieusement trompé: il s’est efforcé de trouver un luxe de raisons sérieuses pour étayer une opinion à laquelle un motif assez futile l'avait amené. Ce motif, c’est le regain de popularité dont Antoine de La Sale se trouva jouir à l'époque où Génin écrivait. Quelques années auparavant on avait découvert sur un manuscrit des Quinze Joyes de Mariage une énigme où le bibliothécaire Pottier crut déchiffrer le nom de La Sale. L'année même où il publia son édition de Pathelin, Génin appuya et compléta cette lecture de la charade dans un article de l’Afhenaeum de 1854. 11 était donc déjà, de ce fait même, intéressé dans l’exhumation de La Sale comme auteur méconnu d’une œuvre célèbre. Comme d'autre part on attribuait déjà les Cent Nouvelles nouvelles à La Sale, celui-ci