‹ L'auteur de la farce de PathelinChapitre 67 sur 67 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Pathelin est une farce sans nom d'auteur: sans date ni lieu. Sur le nom on a fait toutes sortes de conjectures dont aucune n'a été retenue ni ne méritait de l'être. On a négligé le seul témoin qui ait quelque chose à dire au sujet de l’auteur : l'œuvre elle-même.

Pour la date on a été mieux renseigné. La plupart des érudits modernes l'ont située vers 1460. En fait Pathelin vient avant 1469, puisqu'un document daté de 1469 y fait allusion ; d'autre part il vient tout près de 1464 si on admet, d'après les solides raisons de Holbrook, que le grand hiver attesté à cette date est celui-là même auquel fait allusion dans la Farce la « grand froidure » de « cest yver ». Diverses présomptions critiques nous ont paru renforcer cette date. Ainsi la Folie des gorriers, autre farce, qui contient une allusion formelle aux troubles de 1464-65 contient aussi des traces vives de Pathelin.

Par son lieu d’origine Pathelin se rattache au pays normand. La langue de l’auteur le suggère. Elle ne fait, il est vrai, que le suggérer et n'autorise aucune localisation certaine. Mais dans le bon français central de l’auteur se décèle une pointe d'accent normand. Les particularités linguistiques et phonétiques de Pathelin ont leurs équivalents surtout chez des auteurs ou dans des œuvres dont la provenance normande est avérée. En tout cas rien dans la langue de Pathelin n'exclut la Normandie. Or c’est la Normandie qu’indiquent les données concrètes du texte de Pathelin. C’est en Normandie seulement et à l'époque de Pathelin que l’écu avait la valeur qu'il a dans les comptes du Drapier et de l’Avocat. C’est la Normandie drapière et avocassière qui donne son sens plein à la satire

qu'est Pathelin. C'est Rouen qui a marqué de son sceau corporatif le drapier et la draperie de Pathelin. Enfin, comme nous aurons à le redire, c'est un manuscrit normand qui nous livre la source textuelle la plus riche de Pathelin.

Sur la région où Pathelin a été joué pour la première fois nous ne savons rien. Il se peut (cela nous semble même probable) que son auteur normand ne l'ait pas destiné à un auditoire normand. Mais nous ne croyons pas davantage qu’on doive chercher du côté de Paris.

Par le lieu social, c'est-à-dire par le milieu, Pathelin ne se

rattache pas à la Basoche. Celle-ci ne l’a pas marqué de son empreinte et ne l'a jamais revendiqué. Pathelin vient non du Palais mais de l'Église, sent non le robin mais le prêtre. C'est un prêtre qui a écarté de cette farce les grasses cornardies et les brocards profanes auxquels un facteur laïque se serait complu. C’est un prêtre, un prêtre amusé et un peu inquiet, qui a eu l’idée de faire dire à Pathelin dans son délire tout plein de sens : |

Et fault-il que le prestre rie Quant il deüst chanter sa messe ?

C'est un prêtre qui a mis dans Pathelin d'autres allusions discrètes mais précises à la vie religieuse. C'est un prêtre qui y a mis son expérience confessionnelle des feintes du monde, son mépris des valeurs séculières. C'est un solitaire narquois et dur qui a voulu le triomphe du berger et l’a fait seoir au haut bout de la table comme l'hôte le plus chétif et le plus méprisé. Par sa morale Pathelin n’est pas un paradoxe cynique, c'est une parabole. L'auteur ne fait que dire en riant ce que disait en criant le moine Olivier Maillard.

Clerc par ses sentiments, l’au teure Pathelin l’est aussi par sa culture et ses lectures. C’est un lettré, quasi un humaniste. Mais c’est aussi un versificateur et un styliste sans pair. Il sait composer, ordonner, choisir. Il a un don de simplicité et de clarté. Par là il tranche, il s’isole des facteurs et rhétoriqueurs de son temps. Quand il a fait Pathelin 1l n’en était

sûrement pas à son coup d'essai. Il avait du métier, un passé, un nom. Mais il avait aussi des raisons d'être discret et de ne pas ajouter à sa réputation celle d'avoir fait Pathelin.

Il semblerait que de données aussi précises le nom de l’auteur devait aisément sortir. En fait il n’en n’est pas ainsi.

Ce nom nous ne l'aurions probablement jamais su si un indice | privilégié ne nous avait permis de l'accrocher. Parmi les auteurs auxquels on peut penser pour Pathelin il s’en trouve un qui, lui, a plus que les autres et avant les autres pensé à Pathelin, un auteur dont les œuvres connues sont pénétrées de la Farce anonyme. Cet auteur est Guillaume Alecis, né vers 1425 et disparu vers 1486, qui fut moine à Lyre et écrivit, entre autres poèmes, le Blason de faulses amours et les Faintes du monde. À dire d'experts c’est entre 1460 et 1470 que cet écrivain, célèbre en son temps et aujourd'hui oublié, fut à l'apogée de son talent. Il a été un des tout premiers versificateurs dé son temps, le seul de son temps qu'un artiste comme La Fontaine ait imité. On l'a plusieurs fois et non sans raison comparé à Marot. En fait il est en avance sur son temps par ses dons d'aisance, de clarté et de simplicité. Les œuvres connues comme étant de lui accusent beaucoup d'humour et de réalisme. Il a le sentiment du dialogue animé et de l’action vivante. Sa jeunesse toute mondaine dont il nous a confessé les frasques et les farceries avait enrichi ce moine agressif et narquois d’une riche et intime expérience du monde et de son faux métier. Cette expérience coule à plein bords dans ses œuvres, surtout dans son Blason et ses Faintes. Sa conception de la société et de la justice laïques est très exactement celle de Pafhelin, et de ce dernier on peut dire qu'il n'est qu’une page empruntée au dossier des Faintes du monde. :

Cela est si vrai que ce n'est pas seulement par l'esprit mais à la lettre que Pathelin est contenu dans les Faintes du monde de Guillaume Alecis. Dans les Faintes on trouve pour la premiére fois en littérature le mot même de « pathelin » et on l'y trouve accolé au mot « blason » qui évoque l’œuvre la plus célèbre de Guillaume Alecis. On y lit aussi les allusions les plus

anciennes, les plus nombreuses, les plus littérales aux thèmes, aux expressions et aux personnages de la farce anonyme. Telles de ces allusions s’accusent à dessein, se juxtaposent avec la plus étrange précision aux vers de Pathelin. Quand dans ses Faintes Alecis cite Pathelin, il le fait comme jamais personne ne l'a fait avant lui ni depuis, ni n'aurait eu l’idée de le faire. Les vers de ses Faintes jouent sur les vers de Pathelin avec une familiarité profonde, unique. Pourquoi ? La réponse est d'autant plus évidente que le jouet de ce jeu singulier est une œuvre anonyme.

Du reste, si dans les Faintes du monde Guillaume Alecis montre qu il connaît son Pathelin sur le bout du doigt, on peut dire que Pathelin connaît son Alecis de la même façon. Par ses sources écrites Pathelin se rattache à l’abbaye du moine Alecis. On trouve dans le texte de la Farce les marques d’un vieux manuscrit sur lequel Alecis a laissé les siennes, c'est-àdire sa signature, son ex-libris, des vers de sa main. Par ses sources vivantes Pafthelin tient de même à l'abbaye de Lyre qui « se mêlait » de draperie, qui se mélait surtout d'avocasserie et de procès sans fin. De cette abbaye de Lyre Pathelin porte le sceau. Les allusions, les brocards, les noms mêmes de la Farce viennent à la lumière et à la vie quand on les rapproche de l'histoire de l’abbaye de Lyre et du moine Alecis.

Ainsi j'accuse — sans aucune indignation d’ailleurs — Guillaume Alecis d’être l'auteur de Pathelin et de ne s'être caché qu'à demi. Et je dirai au bon moine ce que le drapier dit à Pathelin lui-même lorsqu'il a reconnu en lui l’auteur du méchef :

Je vous congnois a la parolle, Et a la robe, et au visaige… C'estes vous en propre personne, Vous de vous; vostre voix le sonne.

Dans l’activité littéraire de Guillaume Alecis Pathelin vient, croyons-nous, entre le Débat de l’'omme et de la femme, c'està-dire après 1461, et les Faintes du monde. Notre sentiment est que dans leur gestation les Faintes sont contemporaines de

Pathelin mais qu'elles ont été achevées et publiées peu après.

Comme épisode de la vie de Guillaume Alecis la composition de Pathelin se place sous l’abbatiat de Louis d'Harcourt. Ce dernier occupa le siège de Lyre de 1463 à 1479. Louis XI l'exila de 1465 à 1467 pour sa participation à la Ligue du bien public. Ce Louis d'Harcourt qui fut évêque de Béziers, archevêque de Narbonne, évêque de Bayeux et patriarche de Jérusalem était un grand seigneur libéral, frondeur et lettré. Le moine Alecis se sentit sûrement plus à son aise sous la coupe bénigne de Louis d'Harcourt que sous la férule de son très impopulaire prédécesseur, l'abbé Guillaume le Bas. En tout cas c’est sous Louis d'Harcourt qu’Alecis put goûter de studieux loisirs dans la bibliothèque du monastère. De cela font foi les dates qu'il a inscrites sur les manuscrits de Lyre. D'autre part c'est sous Louis d'Harcourt que l'abbaye de Lyre soutint deux procès dont le rapport avec Pathelin semble bien probable : un procès de draperie et un procès contre Thibault curé de Saint-Mor (Path., 1138). Si on veut préciser, par rapport à l’histoire de Lyre, la date de Pathelin on peut dire qu'il a été composé après l'avènement de Louis d'Harcourt comme abbé de Lyre et avant son exil, c'est-à-dire entre 1463 et 1465. Pathelin exprimerait ainsi à sa manière cette révolte contre le régime embourgeoisé de Louis XI que Louis d'Harcourt expia de sa liberté. Le moine Alecis aurait été quelque peu le complice de son abbé, le grand seigneur rebelle. Si quelqu'un, à cette époque, a connu le secret d’Alecis et de Pathelin ce dut être l'abbé de Lyre, Louis d'Harcourt.

Pathelin est-il la seule farce qu'Alecis ait écrite ? Cette question se pose assez naturellement ici. Mais le moment n'est pas encore venu d'y répondre. Pour le présent il suffit d'avoir montré le sens dramatique obstiné qui se fait jour dans les œuvres avouées de Guillaume Alecis comme le Blason, les Débats, le Passe temps de tout homme et de toute femme et même le Dialogue du crucifix et du pèlerin. Notre homme nous apparaît comme un dramaturge réprimé qui, dans son Pathelin, — et peut-être ailleurs, — s’est donné carrière.

Autre question : Quelle a pu être l'attitude d’Alecis à l'égard de sa paternité de Pathelin ? Nous croyons que la réponse est dans la double personnalité de l’auteur de l'A B C des doubles : TH y avait deux hommes en lui, le moine et l’homme de lettres. Le moine n'aurait eu garde de trompeter à tout venant les fugues et les farceries de l'homme de lettres, mais l'homme de lettres, moins humble que le moine, craignait qu’un pillard de littérature s'emparât et se parât de son bien. En fait le moine a été plus heureux dans sa discrétion que l'homme de lettres ne l'eût souhaité. La postérité pour laquelle il avait risqué ses demi-aveux n’a pas su les entendre, n’a pas su même se souvenir du bon poète. Il se peut pourtant que la vérité ait été entrevue bien avant nous par un libraire de la Renaissance, Galiot du Pré, qui en 1532 publia dans le même volume Maistre Pierre Pathelin restitué à son naturel et le Blason de faulses amours de Guillaume Alecis. Mais Galiot du Pré n’a pas donné ses raisons.

En fait si on a ignoré si longtemps le lien de consanguinéité qui unit l’œuvre reconnue d'Alecis avec la Farce anonyme c'est qu’il fallait pour cela une étude attentive de l’une et de l’autre. Or il n’y a pas vingt ans que le reliquat littéraire — partiel — d’Alecis a été rassemblé par MM. Piaget et Picot et sa biographie esquissée par M. Guéry. Et il y a moins de temps encore que le texte de Pathelin a été exploré par MM. Jordan, Schumacher, Schneegans et surtout Holbrook. Ce sont ces érudits, entre autres, dont les travaux nous ont permis de trouver ce qu'eux-mêmes ne cherchaient pas.

Pour apprécier Pathelin il n’est pas nécessaire de savoir qui l'a écrit. Mais quand on le sait la vieille farce n'y perd rien. Et la vérité y gagne quelque chose. C’est pourquoi on nous saura peut-être quelque gré d’avoir péniblement épelé sur ce monument du Rire le nom de son bâtisseur génial et discret : Guillaume Alecis.

PROTAT FRÈRES, IMPRIMEURS, MACON (FRANCF). — MCMXXVI.

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