‹ L'auteur de la farce de PathelinChapitre 66 sur 67 · Monumenta Conciliorum, t. 11, ch · texte numérisé non relu

Monumenta Conciliorum, t. 11, ch

son attitude contre le pouvoir spirituel du Pape que Guillaume Joceaulme avait fait scandale : « Cet orateur connu pour son intempérance de langue avait développé devant les pères [du Concile de Sienne] la comparaison suivante : De même que la Vierge eut deux époux, l’un qui lui commandait, le Saint- Esprit, l’autre qui la servait, Saint-Joseph, de même l'Église a deux époux, l'Esprit Saint qui la gouverne, le Pape, qui lui obéit ». Et il avait ajouté : « A l’Église appartient de diriger, de gouverner le Pape, de l’instruire de tout ce qui touche à la foi, de ce qui est nécessaire au salut ! ». Or un passage du Martyrologque des faulses langues de Guillaume Alecis nous renseigne bien clairement sur ce que le moine de Lyre pensait des « damnables langues » qui parlaient ainsi sur « la papalité ».

Voyant et escoutant, considerant et advisant la malle voulenté de ces damnables Langues, je fus moult esmerveillé et pensif a mon cueur, comment la terre peult soustenir si enormes blasphemes de gens simples et povres d'entendement, lesquelz contre la puissance du dieu en terre machinent et font tant de murmurations. Adonc, moy esprins d'ung aspre couraige, mon sang esmeu pour la foy catholique soustenir, je leur donnaÿ responce en mon couraige, disant ainsi : « Faulses Langues mauldictes et interdictes, qui blasmez et dictes injures contre le pouoir du Sainct Siege apostolique, qui du Dieu tout puissant est ordonné et estably, considerez vous point la tressaincte et haulte dignité que le Dieu souverain, luy estant sur terre, donna a sainct Pierre, alors qu'il le constitua premier pape de Rome ? Considerez, povres Langues mauldictes, que qui va contre le Sainct Siege apostolique est en la foy mauldit, interdit et excommunié. Pourquoy doncques murmurez vous ? Certes vostre mauldicte voulenté ne procede tant seullement sinon d’ardant feu d’avarice qui vous restraint a donner aux povres et a l'augmentation de saincte Église ? ». |

Quand Guillaume Alecis écrit « qui va contre le Sainct Siege apostolique est en la foy mauldit, interdit et excommunié » il emploie les expressions mêmes qui, dans une dénonciation par

. Noël Valois, Le Pape et le Concile, vol. I, pp. 39-40. . G. A.,t. If, p. 327.

devant le Concile, ont été appliquées au moine anti-papiste Guillaume Joceaulme : « ...sub pena excommunicacionis…. appellatus iniquitatis filius... ei interdicens predicacionis officium.…. ! ». En grand réaliste qu'il est, Guillaume Alecis ne voit pas dans l'attitude prise par les Guillaume Joceaulme contre la Papauté une simple opinion théologique, mais 1il la regarde comme inspirée par l’avarice. C’est, pense-t-il, la crainte de voir aller au Saint-Siège les dons qu'ils voudraient pour eux qui souffle la révolte dans ces mauvais esprits. Ainsi une des caractéristiques premières du Guillaume de Pathelin, sa convoitise, se retrouve dans ce reproche d'avarice que l’auteur du Martyrologque fait aux tendances du Guillaume Joceaulme de l’histoire. L'expression que Guillemette aux vers 164-65 de Pathelin applique au drapier, « il estoit si ardant de demander », n'est-elle pas très proche de cette « ardante avarice » dont le Martyrologque accuse les ennemis de la papauté ? À ces gens qui contestent la primauté du Pape, ce « dieu en terre », Guillaume Alecis attribue l’arrière-pensée de vouloir refuser leur dû aux pauvres. Par ce trait nous ne sommes pas du tout loin de Guillaume Joceaulme le drapier qui ne prise « ung festu » les povres gens. À propos précisément de l’expression que nous venons de citer il y a lieu de peser les vers où elle se trouve :

Mais vous ne prisez ung festu, ‘ntre vous riches, povres hommes !

Le DRAPPIER

Et, par le saint sang bieu, nous sommes Plus povres.

PATHELIN Ouay ! a Dieu ! a Dieu ! (326-29) Dans la réponse que le drapier fait à Pathelin les clercs du

1. Monumenta Conciliorum, t. Il, ch. xxvr, pp. 214-146 : mai 1429.

xv° siècle, qui savaient que ce nom de Guillaume Joceaulme avait été bruyamment porté par un moine franciscain, trouvaient un arome satirique qui s’est évaporé au cours des siècles. Le vœu essentiel, le vœu de pauvreté des fils de saint François n'est-il pas évoqué ici par l'homonyme du franciscain Joceaulme quand il se dit (suivant lés principes du Maître d'Assise) « plus povre que les povres » 1?

Si on doutait encore que le souvenir satirique du franciscain Guillaume Joceaulme vienne ainsise superposer dans Pathelin à la caricature de Guillaume Joceaulme le drapier, nous n’aurions qu'à renvoyer le lecteur aux vers 7143-45 de Pathelin où il est question de ce dernier :

Luy qui est si tresmescreant !

Il est en luy trop mieulx seant Qu'ung crucifix en ung monstier.

Guillemette, parlant du mauvais tour qui vient d’être joué à Guillaume Joceaulme, dit que c’est bien fait pour lui et que cela lui va encore mieux qu'un crucifix dans un monastère. Or cette évocation retrouve toute l’âcreté de son sel si on garde présente à l'esprit l'identité de nom du drapier et du moine franciscain. En.effet, un des griefs que les autres ordres pouvaient faire aux franciscains c'était de’ substituer l'image de leur patron à l'image du Christ. Dans le frontispice historié du Liber conformitatum du franciscain Barthélemy Albizzi de Pise (1399), saint François était représenté en croix, tenant la place du Christ et adoré comme tel par un franciscain à genoux. Cette icone de saint François est le plus vivant commentaire du brocard où Pathelin, à propos de Guillaume Joceaulme, l’homonyme de notre franciscain, rappelle que le crucifix, l'image du Crucifié, du Vrai, est indispensable dans un monastère.

1. Qu'on se souvienne que saint François, fils de drapier, a été luimême drapier dans sa jeunesse. On prétend même qu'avant sa conversion il se serait montré dans le commerce pecuniarum cautissimus conquistor. Acta Sanctorum, octobre, t. IT, p. #81, col. 2.

En somme, Guillaume Joceaulme le drapier de la farce de 1464 est bien avant toute chose un drapier, type d’une classe avec laquelle le clergé normand et l’abbaye de Lyre en particulier sous l'abbé Louis d'Harcourt (1463-79) a rompu plus d'une lance. Mais le nom que l’auteur a donné à ce drapier drape par surcroît un autre Guillaume Joceaulme, celui de l'histoire, le cordelier subversif dont les opinions étaient en horreur au bénédictin conservateur, Guillaume Alecis. Ce dernier avait la partie belle pour faire coup double. Il n'y a pas manqué.

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