‹ L'auteur de la farce de PathelinChapitre 8 sur 67 · Elliott Monographs, 5 (1917), pp. 96-97 et passim · texte numérisé non relu

Elliott Monographs, 5 (1917), pp. 96-97 et passim

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prenait brusquement figure d'un humoriste narquois à qui on pouvait fort bien donner par-dessus le marché la Farce de Pathelin qui n'était à personne. Quoi qu'il en soit, c'est La Sale en tant que prétendu auteur des Quinze Joyes et des Cent Nouvelles nouvelles que Génin a en vue, et c'est à ces deux ouvrages qu'il emprunte la plupart des rapprochements qu'il fait avec Pathelin. Le malheur est tout d'abord quil n'est pas du tout prouvé que La Sale soit l’auteur des Cent Nouvelles nouvelles et que pour les Quinze Joyes il est à peu près prouvé qu'il ne l’est pas!. D'ailleurs, même si La Sale était le prosateur des Quinze Joyes et des Cent Nouvelles, il ne s'ensuivrait pas qu il pût être le poète de Pathelin. Le seul spécimen que nous ayons de ses vers est parmi les plus lourds et les plus froids d'une époque qui abonde en platitudes glacées ?. Cependant si des rapports réels existaient entre les ouvrages en prose de La Sale et les vers de Pathelin, la thèse de Génin tiendrait debout. Ces rapports, Génin s'est efforcé de les établir en réunissant une quarantaine de rapprochements, les uns historiques, les autres littéraires ou grammaticaux. Nous allons voir ce qu'il en faut penser. Pour ses rapprochements historiques, Génin part de prémisses assez singulières. 11 recule la date de l’action de Pathelin jusque sous le règne du roi Jean vers 1356. Pour cela, il s'appuie sur les vers 2176-80 de la Farce et sur l’équivalence monétaire qu'ils impliquent entre les écus et les solz. Comme Génin reconnait que la date de composition de la pièce doit se placer vers 4460, il croit avoir affaire à un auteur qui aurait volontairement reculé dans le passé l’époque où se passe l'action de son œuvre. Or, Génin trouve un exemple de ce « vieillissement » dans Antoine de La Sale dont le Petit Jehan de Saintré débute par ces mots: « Au temps du Roy

1. L'auteur des Quinze Joyes se dit lui-même homme d'église, ce que La Sale n'était pas. Voir Nève, Antoine de La Salle, 1901, et l’article de Raynaud sur le livre de Nève, Rom., t. 33 (1904), p. 107. Voir aussi Bédier et Hazard, Lit. fr. ill., article déjà cité de Foulet, p. 108.

2. Ce poème, la Journée d'onneur et de prouesse, est daté, dans le texte lui-même, de 1459.

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Jehan de France... » Il s’agit comme on voit de ce même roi Jehan ouquel Génin avait déjà pensé en raison de l'indice monétaire. De là à conclure qu'il s'agit aussi du même auteur, il n'y a qu'un pas que Génin franchit avec prestesse. Malheureusement, ce calcul des monnaies (qui est le seul argument que Génin puisse offrir) est une base mouvante. En effet, l'équivalence des écus et des soiz telle que nous la donnent les vers de Pathelin se retrouve précisément à l'époque que Génin lui-même admet pour la composition de l’œuvre !. Que devient dès lors la conjecture de Génin, et à quoi bon ce «décalage» de plus d'un siècle qu'il suppose entre l’action et la composition de Pathelin?

Ailleurs, toujours dans l'ordre de ses rapprochements historiques, Génin opère avec une curieuse fantaisie: par exemple, rencontrant au vers 1519 de Pathelin une allusion à Jean de Noyon, il s'en empare pour en faire le fou du roi Jehan parce qu'il a trouvé une pièce d'archive dans laquelle figure parmi les gens de ce prince un « Fol Jehan » (lequel ne s'est jamais appelé « de Noyon »). Par contre, Génin n’hésitera pas à signaler des rapprochements avec des personnages contemporains non plus de l’action mais de la composition de la pièce. Par exemple dans les deux mots « vuacte vuille » du jargon flamand de Pathelin, il voit une allusion à Watteville, nom d'une famille bourguignonne connue dont un membre « pouvait » se trouver vers 1460 à la cour de Génappe où La Sale aurait composé Pathelin. De même Génin, à propos du vers 259, « Quel lé a il? — Lé de Brucelle », fait observer que Génappe est à quelques lieues de Bruxelles! Mais alors de quel droit considérer cet indice comme plus probant que l'allusion (bien plus marquée) à Rouen :

C'est ung tres bon drap de Rouen, Je vous prometz, et bien drappé. (192-93)

4. Voir le compte rendu de Foulet sur l'Étude de Holbrook dans la Romania, t. 45 (1919), pp. 5##-46, et plus loin notre étude sur le lieu d'origine.

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Voilà pour les rapprochements historiques que Génin croit pouvoir établir entre les œuvres et la vie de La Sale d'une part et Pathelin de l’autre. Quant aux rapprochements littéraires et grammaticaux, si on se reporte aux notes de son édition, on verra que pas un de ces rapprochements n'est topique, que tous portent sur des mots isolés ou des expressions qui n’appartiennent en propre n1 à La Sale ni à Pathelin mais sont du patrimoine verbal du xv* siècle tout entier. À s'appuyer sur ces rapprochements, ce n'est pas le seul La Sale mais tous les auteurs de son temps qui ont pu écrire Pathelin 1. |

Enfin, il est une dernière objection qui à elle seule nous dispenserait de toutes les autres. Quel âge avait La Sale à l'époque où Génin lui-même place avec une exactitude relative la composition de Pathelin? En 1460 La Sale avait soixante-douze ans. Lui-même nous apprend dans le prologue de La Salade qu'il était né en 1388. Or, Génin se trompe de dix ans quand il le fait naître en 1398 et qu'il écrit : « Anthoine de La Sale aurait produit ce petit chef-d'œuvre à 62 ans; Molière en avait 53 lorsqu'il écrivit le Malade imaginaire ».Ce n’est pas 62 ans ni même 72, mais en réalité plus de 76 que La Sale aurait eu, car la date de Pathelin doit être, comme nous le verrons, fixée après 1464. Si Blanchet qui avait cinq ans au moment de Pathelin aurait dû pour l'écrire s’y mettre un peu tôt, La Sale avec ses soixante-seize ans s’y serait pris bien tard ! Pathelin n’est pas plus d’un vieillard presque octogépaire que d’un enfant, pas plus de La Sale que de Blanchet.

Nous en avons fini maintenantavec la partie négative de notre travail. En effet, nous jugeons inutile de nous escrimer contre la fable de Pathelin-auteur. L'examen de toutes ces théories nous a montré que toutes pêchent par le même vice : la raison pour laquelle on a pensé comme auteur de Pathelin à tel

1. Voici des exemples : présence commune dans les ouvrages de La Sale (ou à lui attribués), et dans Pathelin, de tournures syntactiques comme quelque paine que, qui ne le pour si on ne le, faire entendant

que pour faire entendre que, pour rien que, etc.; coexistence de mots comme galler, hober, avoy.

ou tel écrivain n'a pas été la considération des éléments internes et organiques de l'œuvre, mais seulement le besoin ‘d’attacher à une œuvre célèbre un nom connu. En d’autres termes, ce n’est pasde l’œuvre telle quelle qu'on est parti. De là vient que toutes les attributions proposées négligent ou contredisent les témoignages directs que l’œuvre nous offre sur l'identité de son auteur : les uns en proposant Jean de Meung ou Guillaume de Lorris vont à l'encontre de l’âge de l’œuvre ; d’autres, avec leur Blanchet et leur La Sale, vont à l'encontre de l’âge de l’auteur ou tout au moins de l’âge qu’accuse la verdeur de son génie. Aucun, pas même Génin, n’attache l’importance qu'il faut aux données que la Farce peut nous fournir sur le temps, le lieu d'origine, le milieu moral et social de l'écrivain, et sur les habitudes intellectuelles que révèlent sa manière et ses sources. Or, c’est à ces données négligées et essentielles : date, lieu, milieu et tempérament moral et littéraire de l’auteur, que nous nous attacherons. C’est d'elles que nous tirerons les matériaux dont notre thèse va se construire sous les yeux du lecteur. |

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