HYPOTHÈSE INCONCILIABLE AVEC LA DÉCISION DE LA COMMISSION BIBLIQUE
Au jugement des exégcles catholiques qui se rallient à cette hypothèse, le Pentateuque tout entier est vraiment mosaïque, non pas au sens rigoureux suivant lequel Moïse l'aurait rédigé en tout ou en majeure partie, ni en ce sens purement conventionnel qui fait appeler Code Napoléon un code auquel Napoléon lui-même n'a pas mis la main et qu'il a seulement promulgué, mais en un sens suffisamment objectif qui a été heureusement formulé en ces termes par le P. Durand : « Le Pentateuque contient nombre de documents vraiment rédigés par Moïse, et il est en son entier l'expression autorisée de sa Loi *. »
Cette interprétation de l'authenticité mosaïque du Pentateuque n'est qu'une application du principe du progrès législatif. Si la loi civile des Israélites au temps de Moïse n'était qu'une approbation des coutumes du temps, si l'adaptation de la loi religieuse aux mœurs des Israélites s'est faite alors sans rien brusquer dans leurs
I . L'étal présent des études bibliques en France, dans les Etudes, 5 février 1902, p. 352.
usages ', on peut admettre que Dieu n'a pas figé son peuple dans r immobilité, et qu'il a plutôt favorisé que gêné chez lui le développement des lois. D'autre part, la rédaction des livres, telle qu'elle se pratique chez les Orientaux, facilitait ce développement et ces changements. Elle n'est jamais fermée. Le livre, comme la pensée, est un bien public et commun. Si c'est une exagération de prétendre qu'un Oriental ne copie pas un livre sans le mettre à jour, c'en serait une autre de croire que le copiste se borne à quelques modifications de détail. La liberté dans l'emprunt et dans la retouche est la règle de l'emploi et de la reproduction des sources. Le travail de rédaction se poursuit donc après la publication du livre qui ne sort pas tout rédigé des mains de l'auteur. Une série de remaniements vient le compléter et le parfaire. Les scribes changent quelque chose dans les livres quand ils compilent les mémoires et les documents. En Israël, ils faisaient ce travail de transcription, d'adaptation et de complément sous l'influence de l'inspiration divine, par conséquent sans que le livre perdît rien de son caractère sacré. Or ce qui est possible a été une réalité. On constate dans le Pentateuque plusieurs législations successives ; il en faut conclure que la loi divine a évolué et a passé par différentes phases, en s'accomniodant aux besoins du peuple et à des situations nouvelles. Le code de l'alliance était réellement l'œuvre de Moïse. Le Deutéronomc n'en est qu'un développement et une adaptation postérieure ; il est donc bien réellement, lui aussi, l'œuvre de Moïse. Les prêtres de Jérusalem, qui l'ont rédigé, avaient le droit de promulguer
1 . Ces conclusions sont admises par les exégcles conservateurs, voir Lesètre, art. Loi mosaïque, dans le Dictionnaire de la Bible, t. iv, col. 334-337.
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une loi au nom du Seigneur. Ils l'oni fait dans l'esprit de Moïse, le premier législateur. La loi nouvelle qu'ils introduisaient était donc à la fois une loi divine et une loi mosaïque. Il en est de même des prescriptions du code sacerdotal. Bien que postérieures à Moïse et dans leur rédaction et même dans leur thème spécial, elles ne sont qu'une conclusion normale de la législation mosaïque. Elles sont donc mosaïques, et le Penlateuque, quoique de rédaction récente, n'a fait que mettre en œuvre des éléments très anciens, contemporains de Moïse et, môme pour une part, antérieurs à Moïse. C'est donc très justement c|u'il est dit l'œuvre de Moïse '.
Cette explication de l'authenticité mosaïque du Pentateuque ne semhle pas répondre à l'idée que la tradition catholique a toujours eue de la part de Moïse dans la rédaction de ce livre. Elle suppose l'existence de documents législatifs postérieurs à Moïse, non rédigés par lui et insérés plus tard dans la suite des préceptes, réellement promulgués par Moïse. Elle est donc contraire à l'authenticité mosaïque du Pcntateuque, telle qu'elle a toujours été entendue dans l'Église. Elle ne peut se concilier avec la décision de la Commission bihlique. On ne pourra donc plus la soutenir.
I. Cf. J. Lajfrange, Les sources du Penlateucjue, dnns\!X Revue bilili(jue, 1898, t. TU, p. 1/1-21; La méthode historique, 2' cdit., Paris, igo'i, p. 172-182; \'an Hoonacker, Le lieu du culte dans In lèijishtlion rituelle des Hébreux, dans le Musèon, i8(j4, p. /|i3; V. Ermoni, Le Penlateuque et la nouvelle critique, dans la Science catholique, i5 mai 189G, p. Oo'i, G06 ; août i8r)0, p. 8g5 ; A. Lohy,- Ernest Ftenan, historien d'Israël, dans la Revue anfjlo-romaine, iSgG, t. 11, p. 387-388, 3g2-395; Eludes bibliques, Paris, igoi, p. 88, g'i-g?, 125-12G; U. Fracassini, L'ispirazione divina nell'antico Israele, dans la Rivista storico-critica délie scienze theologiche. Home, lyoS, t. i, p. 3i3-327.
CONCLUSION
Moïse est donc l'auteur du Pentateuque, mais rien n'oblige à soutenir qu'il l'a rédigé du premier mot au dernier. Sans parler des altérations du texte primitif et des gloses, plus ou moins nombreuses, qui ont pu être insérées plus tard et dans les récits liistoriques et dans les parties législatives, Moïse lui-même, pour composer la Genèse par exemple, a pu fort bien se servir de documents antérieurs qu'il a harmonisés en vue d'atteindre son but particulier de former une histoire des temps primitifs et de l'époque patriarcale. D'autre part, en racontant les événements contemporains et en rédigeant les lois qu'il promulguait au désert, il a pu employer des secrétaires ou scribes, tels que Josué nommément, qu'il chargeait de rédiger, sous son contrôle, les récits et les lois qu'il voulait introduire dans son livre. Ce recours à des sources antécédentes, cet emploi de mains étrangères expliquent non seulement les différences de style et de rédaction des parties du Pentateuque, mais encore des répétitions et certaines diversités de fond. Beaucoup des arguments des critiques y trouvent une solution suffisante, sans rien abandonner de l'enseignement traditionnel de l'Eglise.
Les exégètes catholiques, qui s'occuperont désormais de la question du Pentateuque, pourront résolument entrer dans cette voie, largement ouverte à leurs investigations. La critique textuelle les aidera à déterminer les altérations que le texte a subies au cours des siècles et les gloses qui ont été insérées dans le texte original. La critique interne, bien conduite, sous le contrôle de l'Église et réserve faite du jugement définitif de l'auto-
rite ecclésiastique, leur servira à fixer la part des secrétaires employés par Moïse et l'emploi, dans la Genèse, de documents antérieurs. Les observations des critiques signaleront à leur attention les parties où le texte primitif a souffert, les points qui semblent provenir de mains différentes, les passages où on peut trouver la trace des sources consultées. Les attaques des adversaires concourront ainsi à la solution du problème. On pourra discuter quelques-unes des conclusions émises par les exégètes qui entreront dans cette voie nouvelle ; on ne pourra plus, au nom de l'orthodoxie, nier le principe et barrer le passage à ceux qui tenteront d'en faire une juste et sincère application. La décision de la Commission biblique aura rendu ce service aux savants catholiques, et tout en réfrénant la licence de la critique, tout en ayant pour but d'empêcher les esprits imprudents et aventureux d'accepter, les yeux fermés, les hypothèses des rationalistes, elle aura assuré, dans les limites tracées, la liberté de la recherche scientifique.
TABLE DES 3IATIERES
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Avant-Propos 5