‹ L'autobiographie de J.B. WinslowChapitre 6 sur 8 · II · texte numérisé non relu

II

deffenseurs du sens figuré démontroient très clairement. Il remarque que Jesus-Christ n’a pas dit : Moti corps est ici^ ou : Mon corps est sous ceci ou avec ceci^ mais simplement : Ceci est mon corps^). Ainsi, ce qu’il veut donner aux fideles, n’est pas une substance qui contienne son corps, ou qui l’accompagne, mais son corps sans substance étrangère. Il n’a pas dit non plus : Ce pain est mo?i corps ^ qui est l’autre explication de Luther, mais il a dit : Ceci est mo7i corps, par un terme indéfini pour montrer que la substance qu’il donne n’est plus du pain, mais son corps.

Et quand Luther expliquoit Ceci est 77ton corps, c’est à dire le pain est mon corps réellement et sans figure, il détruisoit, sans y penser, sa propre doctrine ; car on peut bien dire avec l’Eglise que le pain devient le corps, au même sens que Saint Jean a dit, que l’eau fut faite vin aux Noces de Cana en Galilée^), c’est à dire par changement de l’un en l’autre. On peut dire pareillement, que ce qui est pain en apparence est en effet le corps de Notre Seigneur ; mais que du vrai pain, en demeurant, fut en même tems le vrai corps de Notre Seigneur, comme Luther le prétendoit, les deffenseurs du sens figuré lui soutenoient, aussi bien que les catholiques, que c’est un discours qui n’a point de sens et concluoient qu’il falloit admettre, ou avec eux un changement moral, ou le changement de substance avec les papistes.

N°. 34. Ainsi LtUher, qui se glorijîoit d' avoir lui seîd 7nietix deffendu le sens littéral que les theologie7is catholiqites, étoit bien loin de son co)7ipte, puisqtdil n avoit pas 77îh7ie C077ipris le vrai fonde77tent qui no7is attache à ce sens, ni entendu la nature de ces propositions qui opèrent ce qu' elles énoncent. Jesus-Christ a dit à cet ho77i7ne: Ton fils est vivant (Joan.

1) Matth. XXVI 26, Marc. XIV 22, Luc. XXII 19, / Cor. XI 24. — Voir: E. d. S. R., article Cène (Sainte), II p. 775 ss.

2) Jo. II 9-

50-, 51) ; Jesus-Christ a dit à cette femme: Tu es guérie de ta maladie (Luc. XIII 12) ; en parlant il fait ce qu'il

dit; la nature obéit ^ les choses changent^ et le malade devient sain. Mais les paroles ou il ne s' agit que des choses accidentelles, com77îe sont la santé et la maladie, n opèrent aussi que des changemens accidentels. Ici où il s' agit de substance, puisque Jesus-Christ a dit: Ceci est mon corps, ceci est mon sang, le changement est stibstantiel ; et par un effet aussi réel qu'il est surprenant, la substance du pain et du vin est changée en la substance du corps et du sang. Par conséquent, lorsqu'on suit le sens littéral, il ne faut pas croire seulement que le corps de Jesus-Christ est dans le mystère, mais encore qu'il en fait toute la substance; et c est à quoi nous condinsent les paroles memes, puisque Jesus- Christ n'a pas dit: Mon corps est ici, ou: Ceci contient mon corps, mais: Ceci est mon corps; et il na pas meme voulu dire: Ce pain est mon corps, mais Ceci, indéfiniment. Et de meme que s'il avoit dit, lorsqu'il a changé l'eau en vin: Ce qu’on va vous donner à boire, c’est du vin, il ne faudroit pas entendre qitil auroit conservé ensemble et I eau et le vin, mais qu'il auroit changé l'eau en vin: ainsi quand il prononce que ce qu'il présente est son corps, il ne faut millement entendre quil mêle son corps avec le pain, mais qu'il change effectivement le pain en son corps^).

N°. 35. Fazite de l'avoir entendu, ce graitd deffenseur du sens littéral tomboit iiecessaire^nent dans tine espece de sens figîiré. Selon lui Ceci est mon corps vouloit dire: Ce pain contient mon corps, oti: Ce pain est uni avec mon corps; et par ce moyen les zuingliens le forçoient [à reconnoître]

1) Le MS. a; Ltic. XIII ii,

2) La fin du § 34 ne se trouve pas chez Winslow. Elle dit ; Voilà où nous menoît le SC71S littéral, de P aveu même des zttingliens, et ce que jamais Luther n' avoit pu entendre.

3) Les mots entre [ ] ne ne trouvent pas dans le MS.

dans cette expression la figtire grammaticale^ qui met ce qui contient pour ce qui est contenu^ ou la partie pour le toiU. Ptiis ils le pressoient en cette sorte: S'il votes est permis de reconnoitre dans les paroles de l' institution la figure qui met la partie potir le tout, pourquoi voulez-votts notis empêcher d'y reconnoitre la figure qui met la chose pour le signe? Figure pottr figure, la métonymie que nous recevons vaut bien la synecdoque que vous admettez. Ces messieurs étoient humanistes et gratntnairiens. Tous lettrs livres furent bientôt remplis de la synecdoqtie de Luther et de la métonymie de Zuingle : il falloit que les protestatis prissent parti entre ces deux figures de rhétorique ; et il demeuroit potir constant qu'il ny avoit que les catholiques, qui, également éloignés de l'une et de l'autre et ne connoissant dans l' eucharistie ni le pain, ni un simple signe, établissoient purement le sens littéral.

N°. 36. On voyoit ici la difiference qu'il y a entre les doctrines qui sont introduites de nouveati par des autetirs particuliers, et celles qui viennent naturellement. Le changement de substance avoit rempli comme par hii-même l' Orient et r Occident, entrant dans tous les esprits avec les paroles de Notre Seigneur, sans jamais causer aucun trouble, et sans que ceux qui l'ont cru aient jamais été notez par l' Eglise comme 7iovatetirs. Quand il a été contesté, et qu' 07i a voîilu détour^ier le sens littéral avec lequel il avoit passé par toute la terre, no7i-seule7nent l' Eglise est de77teurée fer77ie, 7nais encore 07t a vu ses adversaires co77ibattre pour elle, e7i se combattant les U7is et les autres. Lmither et ses sectateurs protivoie7it invi7icible7uent qu'il falloit rete7iir le sens littéral; Zuingle et les sie?is 7ie prouvoient pas avec 77toi7is de force, qu'il ne pouvoit être retenu sans le cha7ige77ie7it de substa7ice: ainsi ils ne s' accordoient qu'à se prouver les U7is aux autres qiie r Eglise, qu'ils avoient quittée, avoit phts de raiso7i qiLe

chacun d' eux. Par je ne sçais quelle force de la vérité^ tous ceux qui l' abandonnoient en conservoient quelque chose., et l' Eglise qui gardoit le toiU gagnoit la victoire.

N°. 37. De là il suit clairement que l' interprétation des catholiques., qtii admettent le changement de substance., est la phis naturelle et la plus simple., et parce qu elle est suivie par le plus grand noinbre des chrétiens., et parce que des deux qui la combattent de differentes maniérés., V un., qui est Luther^ ne s y est opposé que par esprit de contradiction et en dépit de P Eglise., et P atitre., qin est Zuingle., demeure d'accord qtte s'il fazU recevoir avec Luther le sens littéral., il fazit aussi recevoir avec les catholiques le changement de szibstance.

Après cela je rappellai ce que j’avois écrit dans une lettre précédente et reproché de mauvaise foi les sectateurs de la Confession d' Ausbourg, en ce que dans la suite de leur, ainsi nommé, Livre de Concorde^') ils discutent expressément que leur foi en ceci est fondée sur la vérité et la toutepuissance de Jesus-Christ, y ayant même fait imprimer en lettres majuscules ces deux qualitez, qu’il faut se tenir au sens littéral et captiver la raison et les sens, &c., et que cependant ils interprètent les paroles du divin Instituteur par des additions particulières pour les accommoder avec leur prétendue union sacramentale et consubstantiation. Et comme mon pere dans ce même paragraphe avoit regardé ce reproche comme injuste, je lui fis souvenir de ce que j’avois dit après, sçavoir que ce n’étoit pas seulement à cause de cela que je leur avois fait ce reproche, mais encore parce que dans leur même Livre de Concorde ils n’ont pas craint de dire que les principaux des anciens docteurs de l’Eglise, Chrysostome, Cyprien,

i) Liber Concordiœ fut publié pour la première fois en 1580. Sur son origine et sur son contenu, voir: E. d. S. R. III p. 348 ss.

ii;

Leon I, Grégoire, Ambroise et Augustin attestent avec un grand consentement la même chose avec eux ; ce qui est cependant très faux. Et pour faire encore sentir plus vivement leur esprit de contradiction et la raison de les soupçonner de mauvaise foi, je rapportai ici ce qu’ils disent de plus dans leur Concorde^ sçavoir, qu’ils rejettent et condamnent unanimement le dogme, que les paroles du Testament ne doivent pas être entendues comme elles sonnent, étant obscures, et qu’à cause de cela il faut chercher leur vrai sens dans d’autres endroits de l’Ecriture.

Dans le second paragraphe mon pere m’avoit demandé, quel rapport l’eau de Cana ou la verge d’Aaron, dont j’avois parlé dans une lettre précédente, avoit avec le dogme de l’eucharistie. Je lui répondis que c’étoit uniquement pour montrer le même langage dans d’autres endroits de l’Écriture, où les choses réellement changées en autres choses très differentes ont été appellées comme elles l’avoient été auparavant, car il y est dit; que la verge d’Aaron devoroit, &c. ^), qu’on ne pouvoir pas boire l’eau du fleuve qui étoit devenue sang®); que le maître d’hôtel goûta l’eau qui étoit faite vin®). J’ajoutai que je les avois allégués pour montrer l’invalidité de la prétendue preuve de leur consubstantialité par les passages de Saint Paul^ où le corps de Jesus-Christ est appellé pain, &c.)^), et là-dessus je citai seulement les nombres 32 et 39 du IL livre de V Histoire des que l’espace

du papier ne permettoit pas alors de rapporter tout au long.

Mon pere avoit encore pour soutenir la prétendue union sacramentale cité de Saint Paul (/ Cor. X 16) le mot grec

1) Exod. VIT 12.

2) Exod. VII 17 SS.

3) Jo. II 9-

4) I Cor. XI 29.

5) Oenv. compl. de Bossuet.^ publ. par Lâchât.^ XIV p. 8i et p. 86.

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xotyMvt'a, co7nmunicatio . Pour réplique je répétai simplement de ma lettre précédente, que les anciens luthériens, auteurs de leur Livre de Concorde^ y expliquent ce mot, non comme les luthériens modernes par une prétendue union du corps et du pain, &c., mais par la communication ou participation à ceux qui reçoivent^). Et comme il avoit encore objecté que l’on ne peut pas conclure validement du pouvoir au vouloir, j’y répondis en rapportant les paroles suivantes de M. de Meaux dans son Exposition^ n°. X p. [...]^): Ainsi n'ayant point à nous mettre en peine comment il exécutera ce qu'il dit, nous nous attachons précisément à ses paroles. Cehd qui fait ce qu'il veut, en parlant opère ce qu'il dit: et il a été phis aisé au Fils de Dieu de forcer les lois de la nahtre pour vérifier ses paroles, qu'il ne nous a été aisé d' accommoder notre esprit à des interprétations violentes, qui reîiversent toides les lois du discours.

Le troisième paragraphe de la lettre de mon pere étoit pour disculper Luther de la finesse ou ruse que je lui avois attribuée dans sa version allemande de deux passages du Nouveau Testament. Le premier de ces passages étoit de Saint Luc XXII 20 : Hic calix est novum testamentum

in sangvine meo, qvi pro vobis fundetur. L’autre étoit de Saint Jeait II 9 : Ut autem gustavit architriclinus aqvam vinum factam.

Selon l’original grec du premier passage Qvi pro vobis ftindetur, ces mots se rapportent au mot calix et non pas

1) Forrmda Concordice, VII 35 ss.

2) Le numéro de la page est peu lisible dans le MS. Peut-être faut-il lire 49, peutêtre 99. — Oeuv. compl. de Bosstiet, pzibl. par Lâchât, XIII p. 76.

3) Le MS. a: v. 22. — Cf. le texte grec; Tovro to Trori^piov vt xaivyi Six^-,^x>i èv tw

ctl\j.ûLTi HOU, TO vTTsp vfjLÜv {^Novu77i Tcsta7nentu7n Græce ed. C. Tischendorf,

I, Lipsiæ 1869, éd.). — Cf. le texte latin: Hic est calix novum testa77ientu77i in

sangvine meo, qvi pro vobis fundetur (Vulgatef. — Cf. le texte allemand de la traduction de Luther : Das ist der Kelch, das nette Testa77ient in meinem Blut, das für ettch vergossen wird.

aux mots sangvine meo ; car le participe du grec, auquel le pronom relatif et le verbe du latin répondent, est au nominatif, comme le mot calix^ et non pas à l’ablatif, comme celui qui signifie sangvine; de sorte que la traduction purement littérale de ce passage selon le grec seroit : Hic est calix novum testa7nentum in sangvine nieo pro vobis fîtndejidus ou fuszis^ au nominatif et non pas f^lndendo ou fuso à l’ablatif. L’expression en grec est favorable à la transsubstantiation, de même que l’interprétation du latin selon cette expression ; car comme on ne peut attribuer l’effusion pour nous qu’au sang de Jesus-Christ, on ne peut pas non plus attribuer au calice de l’eucharistie cette effusion sans croire que ce calice ne contient alors que le précieux sang auquel le vin, qui y étoit auparavant, est totalement changé. Dans la version allemande de Luther, le mot qui signifie calice est masculin, celui qui signifie sang est neutre ; et le pronom relatif y est neutre comme le mot qui signifie sang, au lieu que dans^) le sens littéral ou grammatical du grec le pronom relatif devroit être masculin comme le mot qui signifie calice. Par ce moyen il a caché à ses adherens le sens littéral du grec, qui étoit contraire à sa doctrine particulière.

J’avois dans ma lettre allégué pour preuve de ruse ou finesse de Luther en ceci la traduction allemande qu’il a faite du passage ci-dessus rapporté de Saint ^ean^). L’expression latine aqvam vinum factam est une version purement littérale de l’expression grecque. L’un et l’autre marquent assez le changement actuel et réel de l’eau en vin ; néanmoins dans l’une et l’autre le vin est encore appellé eau après ce changement. Luther a trouvé à propos de traduire en allemand ce passage par des mots qui signifient en latin :

1) Le mot dans ne se trouve pas dans le MS.

2) yo. II 9. — La traduction de Luther dit: Als aber der Speisemetster kostcde dcn Wein^ der Wasser gewesen war^ iind wuszte nicht^ von wanncn er kam^ etc.

Vinum, qvod aqva fuerat ou fuit^ au lieu de suivre le grec et le latin, conforme au grec, en retenant le nom d’eau après son changement en vin, et a par là trouvé le moyen d’éluder l’interprétation que les catholiques donnent aux passages de Saint Paul^ où, en parlant du corps de Jesus-Christ dans l’eucharistie, il le nomme pain. Voilà la finesse ou ruse dont j’avois accusé Luther et dont mon pere a cru pouvoir le justifier dans ce paragraphe de sa lettre et la faire passer au contraire pour simplicité.

Je répliquai à cela que les expressions de ces deux traductions de Luther, étant simplement considérées, ne présentent rien contre la vérité en general ; mais que la notoriété publique de son zele pour sa doctrine contraire à la transsubstantiation ne permettoit pas de faire passer pour simplicité cette maniéré de traduire, surtout après l’aveu public qu’il avoit fait dans une lettre : que si quelqu’un avoit pu lui trouver dans l’Écriture le moyen de nier la réalité, il lui auroit fait plaisir, en ce que cela lui auroit pu servir à faire de la peine aux catholiques, qu’il appelle papistes^). Il eût bien voulu^ dit M. de Meaux dans \ Histoire des variations 1. II n°. i)^), pouvoir donner atteinte à la réalité; et chacun sçait ce quil a déclaré lui-mème dans la Lettre à ceux de Strasbourg, où il écrite qu’on lui eût fait grand plaisir de lui donner quelque bon moyen de la nier, parce que rien ne lui eût été meilleur dans le dessein qu’il avoit de nuire à la Papauté.

1) Epist. ad Argentin. — Voir la note suivante.

2) Le MS. a; 1. i, n. i. — Voir Oeuv. compl. de Bossuet.^ ptibl. par Lâchât.^ XIV p. 50. — Voir aussi Epist. ad Argentin, àa.ns Martini Lutheri Opéra omnia.^sni\X&hergæ., VII, 1557, feuille 501b, ss. On lit dans le passage en question, feuille 502 a: Quod si Carolstadius aut alius qtiispiam ante quinqtieitnium mihi persiiadere potuisset in Sacrainento prœter panent vinum esse nihil.^ ille magno bénéficia.^ me sibi deuincttim redidisset. Bossuet continue, toujours en citation, parce que rien ... a la Papauté. Mais cette phrase ne se trouve pas chez Luther.

Le quatrième paragraphe de la lettre de mon pere étoit sur l’article de la Confession cT Ausbourg^ où il est dit qu’une sainte Eglise sera perpétuellement permanente, et que c’est une assemblée dans laquelle la parole de Dieu est enseignée droitement (recte), et les sacremens administrez droitement (recte)'^').

J’avois demandé à mon pere dans ma lettre précédente comment on peut accorder avec cette définition des protestans le langage qu’ils tiennent ensuite de la même Confession sur la communion sous une espece, qui avoit été pendant si longtems établie et pratiquée dans l’Eglise : sçavoir qu’il faut excuser l’Eglise, que ce n’a été sa faute, qu’elle ne pouvoit pas faire autrement étant privée de la jouissance de l’autre espece, et que c’étoit la faute de ceux qui étoient dans cette privation. J’avois là-dessus demandé, et si cela n’étoit pas avoir l’apparence de la pieté et d’en nier la vertu, et si l’on pouvoit regarder une telle religion comme un vrai culte de Dieu.

Mon pere y a répondu à la maniéré ordinaire des protestans, qui croient se tirer d’affaire par une distinction entre l’Eglise universelle et une Eglise particulière, &c. Pour expliquer comme la réponse de mon pere donnoit lieu de penser que je ne lui avois pas assez fait sentir en ceci l’esprit contradictoire et l’instabilité des protestans, je me contentai de confronter un peu plus en detail leur susdit langage avec le dit article de leur Confession et de lui faire observer que cet article marque expressément la durée perpétuelle d’une sainte Eglise ; d’une Eglise visible, par la prédication de la parole de Dieu et par l’administration des sacremens^) ; d’une Eglise infaillible, par la droiture ou justesse de cette prédication et de cette administration. Après quoi je lui représentai

1) Conf. Atig.^ art. VIL — Voir p. 53, la note.

2) Ibid.^ surtout les articles V, VII et XIII.

de la même Confession et de leurs autres livres symboliques les endroits évidemment contradictoires à cet article sur l’Eglise. Je rapportai encore les remarques de M. de Meaux là-dessus dans son Histoire des variations.

Dans ce même quatrième paragraphe mon pere avoit avancé comme en passant: i°. Que l’Eglise romaine, étant mere et maîtresse de toutes les Eglises qui sous un même pasteur universel professent partout la même doctrine de foi et admettent partout les mêmes sacremens, est véritablement universelle, comme le marque le terme de catholique. 2°. Que les orientaux avoient abandonné la transsubstantiation. A quoi je répondis en le faisant souvenir que V Apologie authentique de leur Confession dit expressément le contraire de l’Église grecque et qu’elle cite là-dessus le Canon de la messe des grecs ^). 3°. Que la religion des protestans avoit été conservée sous la papauté même. A quoi je répondis:

(M. Winslow a laissé ici en blanc sa réponse).

Le cinquième paragraphe roule sur la même matière que le quatrième, mais à l’occasion d’un autre sujet particulier. En Dannemarc on fait tous les ans par tout le royaume une espece d’anniversaire par une oraison ou priere particulière très longue que le pasteur récite en chaire après le prône ou sermon au milieu de la Haute Messe (lequel nom ils conservent toujours) la fête de Tous les Saints, qu’on y célébré aussi le i novembre. Cette priere, qu’on nomme Jubilée évangélique, commence par rendre grâces à Dieu d’avoir donné son Fils, qui s' est asse7nblé perpétuellement par le Saint Esprit une sainte Eglise dans laquelle son très saint no7n put être co7tnu droite77ient (recte), et le culte s'en faire dans la vraie foi pour le salut, ce qu'il a aussi (dit-on ensuite) partictiliere77tent fait connoître, quand il délivra, il y

l) Apologia Confessionis, art. X.

a cent . . . ans^ son Eglise chrétienne de la prison et des tenebres papistiques^ et fit si favorable77ient allumer derechef la vraie lumière de son Evangile^'). J’avois déjà par une lettre de 1701 indiqué à mon pere dans cette priere prétendue jubilée évangélique le même esprit contradictoire ou de contradiction que je lui avois fait remarquer en même tems dans la Confession d' Ausbourg. Je l’avois aussi indiqué la même année 1701 à mon frere Nicolas Bruno, porteur de cette derniere lettre de mon pere, pendant qu’il étoit encore en Hollande avant son arrivée en France, et cela par deux lettres differentes dont la seconde étoit une réplique à sa réponse à ma première. La réponse de mon pere dans ce cinquième paragraphe de sa lettre étoit à peu près semblable à celle de mon frere, qui prétendoit qu’une bonne définition pouvoit faire disparoître le contradictoire que je prétendois y trouver.

Ainsi pour répliquer à mon pere, je pris le parti de lui rapporter en latin ce que j’avois écrit là-dessus en danois à mon frere de la maniéré suivante : Vous rendez grâces à Dieu d' avoir donné son Fils qui s'est perpetuelle7ne7it assernblé (voilà une durée perpétuelle et une succession non interrompue depuis le tems du Fils de Dieu) par le Samt Esprit (voilà l’assistance perpétuelle du Saint Esprit, esprit de vérité, et non pas d’erreur) une sainte Eglise (voilà la sainteté perpétuelle d’une Eglise, non pas d’une Eglise invisible, suivant leur prétendue distinction, mais d’une Eglise) dans laquelle Votre^ très saint nom put être conmt droitement (recte) (voilà une Eglise perpétuellement visible, perpétuellement incapable d’induire en erreur) et le culte s'en faire dans la vraie foi pour le salut (la voilà enfin perpétuellement telle qui ne peut pas non plus se tromper ou errer, en un mot: infaillible).

i) Voir p. loi note i.

Après cela vous continuez votre priere, mais avec un langage tout different quoique par la même bouche, en disant à Dieu : Ce que Vous fîtes aussi connaître particulièrement quand Vous délivrâtes^ il y a cent et .. . ans, Votre Eglise chrétienne (ce nom marque l’Eglise universelle, et non pas une Église particulière) de la prison et des tenebres papistiques. Ce langage n’est il pas entièrement contraire à celui par lequel vous avez dit d’abord, sçavoir : Que le Fils de Dieu s'est perpetuelle7nent assemblé zine sainte Eglise, &c. ? Et quand vous fîtes allumer derechef la vraie lumière de votre Évangile, comment ceci s’accorde-t-il avec une sainte Eglise perpétuellement assemblée par le Saint Esprit dans laquelle le très saint nom de Dieu put être conmi droitement (recte) et le culte s' en faire droitement (recte) dans la vraie foi pour le salut? Certainement la prétendue distinction entre l’Église universelle et particulière ne sert point du tout ici ; car ces derniers mots addressés à Dieu, Votre Eglise chrétienne, expriment l’Église universelle, de même que ceux que vous aviez d’abord employés dans cette même priere en disant à Dieu : Votre Fils qui s' est perpetuelle)ne7it asse7nblé une sainte Eglise, &c. Certainement ni les autres distinctions usitées parmi vous, ni distinctions quelconques ne sont pas capables de faire disparoître ce contradictoire de votre prétendue Oraison jubilée évangélique.

Le sixième paragraphe de la lettre de mon pere étoit sur le baptême des petits enfans que j’avois allégué dans la mienne parmi d’autres articles touchant la nécessité de la tradition pour montrer que les protestans, ne pouvant pas en prouver la validité par l’Écriture Sainte seule et sans la tradition, et étant baptisés dans leur enfance, n’ont aucune certitude d’être baptisés, ni par conséquent d’être chrétiens ; car on lit seulement dans l’Écriture que Notre Seigneur, en instituant le baptême, a commandé aux apôtres d’enseigner

et de baptiser^), ajoutant que celui qui aura cru et sera baptisé, sera sauvé, &c. ^). On y lit que les apôtres ont ensuite d’abord enseigné et ensuite baptisé ceux qui avoient cru. Voilà ce que l’Ecriture en rapporte et d’où les protestans ne peuvent, selon leurs principes, prouver par elle seule le baptême des petits enfans qui ne sont pas en état de pouvoir être instruits, ni de pouvoir donner marque d’avoir cru : de sorte que les protestans ne peuvent pas non plus par la seule Ecriture réfuter les anabaptistes, qui allèguent contre le baptême des petits enfans ces mêmes passages pour prouver leurs dogmes sur la nécessité de ne baptiser personne avant l’âge capable d’instruction, et sur celle de rebaptiser ceux qui auront été baptisés sans avoir été instruits auparavant.

Mon pere m’a répondu là-dessus par cinq ou six numéros séparément, sçavoir :

1°. Que Notre Seigneur en mettant la prédication avant le baptême avoit eu égard à l’Église qui seroit constituée, et non pas à l’Église qui est constituée, et que les apôtres n’auroient commencé par baptiser les enfans sans en avoir auparavant instruit et baptisé les parens, ou peres ou meres.

Pour répliquer à ceci je demandai en récrivant à mon pere, où l’Écriture dit cela, et j’ajoutai que selon cette idée on n’auroit pas pu dans ces commencemens baptiser les enfans de ceux qui n’ont pas voulu se convertir ni être baptisés eux-mêmes.

2°. Qu’étant dit dans les Actes des Apôtres^ chap. XVI V. 15, que Lydia a été baptisée et sa maison ; et Saint Paul ayant dit dans la Epitre aux Corinthiens, chap. I v. 16, qu’il avoit baptisé la maison de Stéphane, on peut en con-

1) Matth. XXVIII 19, Marc. XVI 15, Luc. XXIV 47, Jo. XV 16.

2) Marc. XVI 16, >. III 18, 36.

dure que les petits enfans, qui auroient fait partie de ces maisons, auroient été baptisés.

Ma réplique fut que, sans la tradition, on n’en peut rien conclure, quand même on y auroit trouvé ajouté le mot toute {toute la maison), puisque l’Ecriture emploie le même langage dans les occasions où il est évident que la totalité n’y étoit pas. Par exemple Saint Jean^ chap. IV v. 53, dit que le pere, à qui Notre Seigneur avoit répondu que son fils vivoit, crut lui-mème et toute sa maison^ ce qu’on ne peut pas appliquer aux enfans de la maison qui n’étoient pas encore en état d’entendre cette nouvelle et de croire. Ainsi dans le Livre des Rois^ chap. I v. 21, il est dit qu’Elcana, mari d’Anne, monta et toute sa maison^ quoique dans le verset suivant il soit dit qu’Anne ne monta pas, &c. J’avois encore cité deux autres passages, sçavoir Genese, chap. XLV V. 1 6 : Pharaon et toute sa maison^ et du IV^ Livre de Moyse^ chap. XX v. 30 : Omnis mziltitudo . . . per cunctas familias.

3°. Qu’en la Genese^ chap. XVII v. 10, Dieu avoit commandé de circoncire les enfans pour être de son alliance-, qu’ainsi le baptême, qui a succédé à la circoncision et a été institué en sa place, doit aussi être conféré aux enfans.

Ma réplique fut qu’il n’y a pas en cet endroit la moindre mention d’enseignement avant la circoncision, au lieu que dans Saint Matthieu et dans Saint Marc Notre Seigneur a fait expressément mention d’enseignement avant le baptême, et que d’ailleurs la circoncision étoit en general commandée pour un âge incapable d’être enseigné.

4°. Qu’en Saint Jean^ chap. III v. 5, Notre Seigneur a fait mandement severe en disant: Amen^ amen dico tibi^nisi qvis renatus ftierit^ &c.; que cela comprend tous sans exception, et par conséquent les enfans aussi.

Ma réplique fut que les anabaptistes y répondroient que

Jesus-Christ en présence de la multitude du peuple, où sans doute il y avoit de petits enfans, puisqu’on en amenoit dans les occasions, a dit aussi : Nisi mand^lcaveritis ^ âfc. ; et si l’on répliquoit aux anabaptistes que par le passage de Saint Paul, i Cor. XI 28^): Probet autem seipsu7n homo, et sic de pane illo edat, et de calice bibat, âfc., l’eucharistie n’est que pour les adultes, et non pas pour les enfans, les anabaptistes répondroient toujours que, selon le commandement exprès de Jesus-Christ d’enseigner et de baptiser, et selon l’execution précise de ce commandement par les apôtres enseignans et baptisans, dont l’Ecriture parle uniquement et très expressément, il faut absolument enseigner avant de baptiser.

5°. Qu’en Saiîit MatthieiL, chap. XIX, et Saint Marc, chap. X®), Notre Seigneur a dit expressément: Sinite parvulos, et nolite prohiber e eos venir e ad 7ne : talium est enim regnum cœlorum, et qu’on ne peut présenter à Jesus-Christ les enfans que par le baptême.

Je répliquai à cela que dans ces deux endroits de Saint Matthieu et de Saint Marc il n’y a la moindre marque d’égard au baptême. Notre Seigneur y parle des enfans qu’on lui présentoit [ppperebant') pour en demander la bénédiction, et qui sans doute avoient été circoncis, puisqu’il est dit : Talium enim est regnum cœlorum ; car ceux-là n’étoient pas tels par le baptême qui n’étoit pas encore institué. J’y ajoutai qu’il ne sert de rien de dire à l’occasion des mots offerebant qu’à présent on ne peut plus offrir les petits enfans à Jesus-Christ que par le baptême, car on peut aussi les offrir après le baptême.

Comme après ces cinq réponses mon pere m’avoit marqué

1) Jo. VI 54.

2) Le MS. a : i Cor. 2. v. 28.

3) Matth. XIX 14, Marc. X 14.

avec une certaine assurance que je pouvois voir par là que l’incertitude attribuée aux protestans par rapport à leur baptême n’étoit qu’une incertitude masquée, incertitudo larvata^ je répliquoi simplement que ce que je venois de dire sur chacune de ses réponses montroit évidemment que cette incertitude n’étoit pas masquée, mais réelle pour ceux qui prétendent prouver par la seule Ecriture le baptême des enfans. Et j’y ajoutai qu’on leur peut dire la même chose par rapport à l’aspersion, dont ils se servent au lieu de l’immersion qui est si clairement rapportée dans les baptêmes, dont il est parlé dans l’Écriture, et comme le nom originaire le marque. Mais^ continuai-je, à nous catholiques^ pour n en avoir pas cette incertitude et pour en être très certains^ il suffit de dire avec Saint Augustin : Consvetudo matris Ecclesiæ in baptizandis parvulis neqvaqvam spernenda est, neqve ullo modo superflua deputanda, nec omnino credenda, nisi apostolica esset traditio^). J’y ajoutai encore tout au long ce que M. de Meaux en dit aux protestans dans sa première Instruction sur les promesses de Jesus-Christ à son Eglise'^) : Il nous suffit d'être baptisés^ coinme nous I enseigne celle [I Eglise] à qui Jesus-Christ a dit: Je suis avec vous. Vous répondrez: Nous le sommes aussi ^), nous le recevons aussi de la même sorte, et nous ne sommes non plus en peine de notre baptême que vous. C'est ce qui nous szirpre^id^ que vous ayez la même assurance sans \en\^) avoir le même fondement. Ou suivez la parole à la rigueur^ oîi cessez de vous fier à tin baptême que vous n'y trozivez pas. Que si vous reconnoissez la foi des promesses et l'autorité de l' Eglise, reconnoissez- la

1) s. Augustini de Genesi ad Utteram libri XII, 1. X chap. 23.

2) Oeuvr. compl. de Bossuet, publ. par Lâchât, XVII p. 126 — 127.

3) Les mots Nous le sommes aussi ne se trouvent pas chez Bossuet, en tout cas pas dans l’édition de Lâchât.

4) Le mot en ne se trouve pas dans le MS.

en totU^ et suivez-la dans V eucharistie, ainsi que dans le baptême. Pourquoi mesurez-vous à deux mesures? Pourquoi marchez-vous d'un pas [incertain]^) da^is les voies de Dieu? Usqve qvo claudicatis in duas partes? [III Reg. XVIII 21)^).

Je marquai après cela à mon pere que, si l’étendue de ma lettre présente ne m’en avoit pas empêché, j’aurois ajouté à ceci l’excellente démonstration que le même illustre prélat donne de la tradition et de la pratique de l’Eglise dans les choses qui s’observent nécessairement, même par les protestans, par rapport (circa) au baptême et à l’pucharistie, quoique sans (prœter) l’Écriture. C’est dans son traité Sur la communion sous les deux especes, part. II n° 6, que cette démonstration se trouve, laquelle il conclut de cette maniéré®): Ainsi, sans le secours de la tradition, on ne sçauroit comment consacrer, coinme^it donner, C07nme7tt recevoir, ni efi un mot comme7it celebrer le sacrement de I eticharistie, non plus que celui du baptè^ne ; et cette discussion 7ious peut aider à e7itendre avec co7nbien de raison Saint Basile a dit (Basilius, De Spiritu Sancto, c. XXVII), qti e7i rejeta7it la tradition non écrite on attaque l’Évangile même, et on réduit la prédication à de simples mots^), dont on ne comprend point parfaite77ient le sens.

A la fin de ce sixième paragraphe, mon pere, comme à l’occasion de ce que je venois de lui écrire de l’incertitude des protestans sur leur baptême, m’objecta l’incertitude connue par les catholiques au sujet du salut éternel, et me cita làdessus le XIIE canon de la VI® session du Concile de Trente,

1) Le mot incertain esi remplacé dans le MS. par quelques points.

2) III Reg. XVIII 21 (Vulgate). — Le MS. et Bossuet donnent : XVIII 23, et Bossuet cite ; Usquequo claudicatis inter duas vias.

3) Oeuvr. compl. de Bossuet, publ. par Lâchât, XVI p. 329.

4) Basilii Magni Opéra, Parisiis 1637 — 38, II p. 351. De spiritu sancto liber, c. XXVII : Nam si consuetudines qtiœ scripto proditce 7ion sunt, tanquatn haud multum habentes momenti conemur reiicere, imprttdentes grauisshnum Euangelio detrimetUum inferenms, imo potius ipsam fidei prædicationem ad nuduni nomen contrahemus.

confronté avec l’article XX de la Confession d' Ausbour g.

J’y répliquai par ces paroles de M. de Meaux dans son Exposition^ n°. VIP); Cette esperance \en Jesus-Chrisf\ est si forte^ qu elle fait sentir aux enfans de Dieu^ qui marchent fidèlement dans ses voies^ une paix qui surpasse toute intelligence, selon ce qua dit l’Apôtre^). Mais encore que cette esperance soit plus forte que les promesses et les menaces du monde ^ et qu elle sujfise pour calmer le trouble de nos consciences, elle ny éteint pas tout à fait la crainte, parce que si nous sommes assurés que Dieu ne nous abandonne jamais de lui-mème, nous ne sommes jamais certains que nous ne le perdrons pas par notre faute, en rejetant ses inspirations. Il lui a plu de temperer par cette crainte salutaire la confiance qu'il inspire à ses enfans, parce que, com7ne dit Saint Augustin: Telle est notre infirmité dans ce lieu de tentation[s] et de périls, qu’une pleine securité produiroit en nous le relâchement et l’orgueil®)- au lieu que cette crainte, qui selon le précepte de l'Apôtre*) (Phil. II 12) nous fait operer notre salut avec tremblement, nous rend vigilans, et fait que nous nous attachons avec une humble dépendance à celui qui opéré en nous par sa grâce le vouloir et le faire suivant son bon plaisir, comme dit le meme Apôtre (Ibid. v. if).

Je rapportai encore pour réplique les paroles suivantes du même prélat dans \ Histoire des variations, 1. III n°, 39 et 40®): Au reste ce qu'on nous oppose, que par l'incertitude où nous laissons les co7isciences afiiigées nous les jetons dans le trouble ou meme dans le desespoir, n'est pas véritable; et il faut bien que les luthériens en conviennent par cette rai-

1) Le MS. a: n°. VIII. — Oeuvr. compl. de Bossuet, publ. par Lâchât, XIII p. 66.

2) Epist. ad Philip. IV 7-

3) S. Augustini ad Marcellinum de civitate Dei libri XXII, 1. XIX chap. 10.

4) Bossuet a; saint Paul au lieu de P Apôtre.

5) Oeuvr. compl. de Bossuet, piibl. par Lâchât, XIV p. 121 — 22.

son: car quelqu' assurés qtiils se vantent d'ètre de leur jtistijîcation, ils n osent pas s' assurer absolument de leitr persévérance, ni par conséquent de letLr béatitude éter7ielle. Au contraire ils coyidamnent ceitx qui diseiit qu'on ne petit perdre la jtistice tme fois reçue^'). Mais en la perdant, on perd avec elle tout le droit qu on avoit comme jtistifié à V héritage éternel. On 71 est donc ja77tais assuré de ne pas perdre ce droit, puisqu' on n'est pas assuré de 7ie pas perdre la justice à laqtielle il est attaché. On y espere néanmohis à ce bienheureux héritage : on vit heureux da7is cette douce esperance, selo7i ce que dit Saint Paul: Nous réjouissant en esperance! (Rom. XII T2Y'). 071 peut do7ic sa7is cette assurance der7iiere, qtii exchit toiite sorte de doute, jouir du repos que V état de cette vie nous peut permettre. — N°. 40 : . . . Encore que pour 7iourrir Ihzmiilité da7is nos cœurs 7ious soyons toujoiirs C7i crahite de notre côté, tout 7ious est assuré d7i côté de Dieu ; de sorte que 7iotre repos e7i cette vie co7isiste daiis une fer77ie co7ifia7ice e7i sa bonté paternelle, et da7is un parfait aba7idon à sa haute et incomprehe7tsible volo7ité avec ime profonde adoration de son hnpenetrable secret.

Le septième et dernier paragraphe de la lettre latine de mon pere étoit pour donner quelqu’interprétation favorable à ce que j’avois allégué du Gra7id Catechis7ne de Luther (un des livres symboliques et authentiques de la religion ou Église luthérienne en general, et très recommandé par luimême dans le corps même de ce Catéchisme sous le titre de Bible des Laïcs), sçavoir les grossieretez, impertinences, injures et infamies qu’il y répand non seulement contre les religieux et nommément contre les carmes et les chartreux, mais aussi contre le Saint Siégé ^). Mon pere voulut me faire

1) Conf. Aug. XII 7.

2) Le MS. a; Rom. 13. v. 12.

3) Catech. maj. I 74, 90, 93, 118—20, 144, 158, 197, 213—16, 278, 314. II 43, 44. III 25. IV n— 13, 48, 51.

entendre que Luther n’avoit ici égard qu’à quelques particuliers blâmables. Je lui répondis qu’il avoit parlé à tous en general puisqu’il dit expressément omnes. Et quant au Saint Siégé, je remontrai à mon pere qu’il sçavoit fort bien le grand respect que Jesus-Christ marquoit si expressément dans l’Évangile pour la Chaire de Moyse, en ordonnant de faire ce que ceux qui y étant assis disoient, quoiqu’il blâmât très fort ce qu’ils disoient et faisoient ailleurs^). Je n’avois pas pu dans ma lettre précédente, pour mieux faire faire attention à la furie extravagante de Luther, m’empêcher de rapporter en particulier, quoiqu’avec peine, l’expression basse, honteuse, pour ne pas dire blasphémé, dont il se sert en parlant des religieux carmes, &c., dans ce Grand Catéchisme et cette prétendue Bible des Laïcs, sçavoir que tous^ Cfc.^ âfc. ne sont pas dignes de présenter devant [Dieu], coram Deo, et tout l’univers matellam . . Et comme mon pere, en me répondant là-dessus, selon toute l’apparence pour pallier en quelque façon cette expression impertinente, m’avoit cité de l’Écriture . . . , je lui représentai dans ma réplique l’extrême différence de ce passage d’avec la basse et honteuse expression de Luther dans sa prétendue Bible des Laïcs. Je dois cependant remarquer ici à cette occasion que des livres appeliez symboliques, qui composent le corps authentique de la doctrine luthérienne, publié sous le titre de Pia Concordia^ sçavoir la Confession P Ausbourg, son Apologie, les Articles de Smalcalde, le Grand et le Petit Catéchisme de Luther, la Solide Répétition, Cfc., le clergé de Dannemarc et de Norvège n’en admettent par ordre exprès de leur roi que

1) Matth. XXIII 2 SS.

2) Les lettres suivantes sont illisibles dans le MS. — Cat. maj. I 118: Ubi vero miserandi UH et œrumnosi manebunt hommes, qvando coram Deo et tmiverso mundo extreme confundentiir, collati ad iinum aliqvem pnerum, qvi hoc in prœcepto vixerit, cogenturqve fateri, sese ctim omni vitce suœ ratione et operibus non dignos esse, qvi illi vel matellam porrigant t

la Confession d' Ausbour g, non changée, non variée, imprimée en 1530, et le Petit Catéchisme de Luther^). Et comme par la même occasion je m’étois souvenu avec une espece d’étonnement que dans mon tems la plupart des étudians en théologie à Copenhague paroissoient ne pas avoir connoissance particulière de ce corps de livres symboliques et qu’on n’en faisoit presque pas mention, je finis ma réplique latine ainsi : Sane alhim illud in Universitate patriæ de libris symbolicis silentium mirari no?i desmo.

Mon pere avoit ensuite, comme une espece de récrimination, allégué des ouvrages scandaleux et malhonnêtes de quelquesuns des nôtres; à quoi je répliquai simplement, que nous détestons très fort aussi ces écrits détestables des nôtres, en disant : Verum aliter se rem habere cztm Bibliis istis Laïcorttm^ eoritmqve authore^ res ipsa loqvitur.

Enfin mon pere termine le septième paragraphe en m’exhortant de lire les plaintes, Qvcerelas coiidaliorum poritificiorum de dissoluta olim clericorum vita^ et entre autres celles de Saint Bernard®) et de Gerson®).

Je répliquai à cela, que le très célébré évêque de Meaux en avoit déjà parlé dans l’avertissement sur la seconde édition de son Exposition^ Cfc. comme aussi dans son Histoire des variations des Eglises protestantes^)^ en citant ces mêmes plaintes de Saint Bernard, de Gerson et d’autres illustres auteurs avec leurs admonitions là-dessus addressées au peuple.

1) Danske Lov. II I.

2) Voir surtout les ouvrages suivants de Saint-Bernard: De consideratione libri F, Epistola XLII seii tractatus ad Henricu77i Sc7ione/ise/7i A7'chiepiscopu77i de moribus et opicio episcopo7'U77i^ et Liber de vita et rebus gestis S. Malachiœ^ Hiberniæ episcopi.

3) Gerson (Jean Charlier) (1363 — 1428), dès 1395 chancelier de l’Université de Paris. Réformateur zélé de l’Eglise, Gerson prit une part active aux conciles de Pise et de Constance tout en affirmant la supériorité des conciles sur le pape. — D. E. d. S. E. V p. 567 ss.

4) Oeuvr. compl. de Bossuet^ publ. par Lâchât^ XIII p. 22.

5) Ibid. XIV p. 18 SS.

au clergé, aux évêques et aux papes mêmes, et qu’après cela il dit, 1. I n°. 2 de cette Histoire: Ainsi pour atitoriser cette réformation prétendue^ on a ramassé avec soin ce qtte les auteurs ecclésiastiques ont dit contre les desordres et du peuple et du clergé^'). Mais c'est une illusion manifeste^ ptiisque de tant de passages qu on allégué^ il ny en a pas un seul où ces docteurs aient seulement songé à changer la foi de l'Eglise; à corriger son culte^ qtii consistoit principalement dans le sacrifice de V autel; à renverser l'autorité de ses prélats^ et principalement celle du pape^ qui étoit le btU où tendoit toute cette nouvelle réformation^ dont Ltdher étoit l' architecte. Je priai aussi mon pere en même tems de remarquer dans la sess. du Concile de Trente ces mots : Ad reformationem cleri et poptili christianii et de lire le chapitre de la V® session du même Concile^ âfc. ; et je finis ma réplique par ces paroles de M. de Meaux dans l’avertissement sur son Exposition vers la fin : Je ne veux point reprocher ici aux prétendus réformez les abus qtii sont parmi eux. Cet ouvrage de charité ne permet pas de semblables récriminations . Il nous suffit de les avertir que., pour nous attaqtier de bonne foi., il faut combattre., non les abiis que nous condamnons aussi bien qu eux., mais la doctrine que nous soutenons. Que si en I examinant de prés., ils trouvent qu elle ne donne pas un assez libre champ'^') à leurs invectives., ils doivent enfin avouer qu on a raison de leur dire qtie la foi que nous professons est plus irréprochable^') qu'ils n avoient pensé. J’y ajoutai encore du même endroit les paroles qui se trouvent un peu avant celles-là, sçavoir : Il ne sert de rien apres cela . . .

1) Bossuet a; du clergé meme.

2) Oeuvr. co7iipl. de Bossuel, publ. par Lâchât., XIII p. 29.

3) Bossuet a: un champ assez libre.

4) Le MS. a ; impénétrable.

de nous objecter^ m ces pratiques quils prétendent ge7ierales^ 7ii les sentmiens des docteurs particuliers. Car sans exanimer ces faits inutiles, il suffit de dire e7i tin mot que les pratiques et les opinions, quelles qzt elles soient, qui ne se trouvent) pas conformes à l'esprit et atix decrets du, Co7icile, ne font rien à la religion, 7ii aiL corps de l' Eglise catholique, et ne petivent par conséquent, de I aveu meme des prétendtis réformez, donner le momdre prétexte de se séparer de ^tous""), pîiisque personne n'est obligé, ni de les approuver, 7ii de les suivre.

Quant aux additions séparées qui suivoient immédiatement ces sept paragraphes de la même lettre latine de mon pere en voici l’idée avec mes réponses.

La première addition : Sur ce que j’avois écrit que Luther avouoit lui-même avoir appris du Diable, &c., mon pere répondit que Luther n’a pas reconnu Malum Ge7imm, le mauvais genie, pour son informateur, mais qu’il a dit, qu’ayant été tenté de Satan, il en a profité en plusieurs choses®). Ma réplique fut que la seule lecture de la relation, qu’il en a laissée exprès dans ses ouvrages imprimez, suffiroit pour en juger, et que dans cette même relation il avoue encore formellement: 1°. Qu’il étoit encore papiste, 2°. qu’il n’avoit nulle connoissance de Jesus-Christ, ni de la vraie foi, 3°. qu’il avoit reçu du Diable une doctrine, jusqu’alors inconnue à l’Église, dans la foi et l’intention de laquelle il avoit jusqu’alors célébré les messes. J’ajoutai à ma réplique ces paroles de M. de Meaux dans son Histoire des variations, 1. IV n°. 17^): Il me suffit d'avoir re^narqué que Dieu, pour la

1) Bossuet a: trouveront.

2) Bossuet a ; d'avec nous.

3) Von der winckelmesse vnd Pfaffen Weihe. D. Mart. Luther, Wittemberg 1533. Voir les oeuvr. compl. de Luther, éd. allem. de Wittemberg, vol. VII, 1554, feuille 479 SS. et éd. de Erlang, vol. XXXI, 1842, p. 308 ss.

4) Oeuvr. compl. de Bossuet, publ. par Lâchât, XIV p. 154.

confusion ou plutôt pour la conversio7i des ennemis de l’Église^ ait permis que Luther tombât dans un assez grand aveuglement pour avouer, non pas qui! ait été souvent tourmenté par le démon, ce qui pouvoit lui être C07U7nun avec plusieurs Saints ; mais, ce qui lui est particulier , quiL) ait été converti par ses soins, et que V Esprit de mensonge ait été son maître dans les'^) principaux points de sa Réforme. — C'est en vain, continue M. de Meaux, qu'on prétend ici que le démon ne disputa contre Luther que pour le jeter dans le desespoir, en le convainqzia^it de son crime ; car la dispute n'est pas tournée de ce côté-là. Lorsque Luther paroît convaincii et n avoir plus rien à répondre, le démo7i ne presse pas davantage, et Luther croit avoir appris une vérité quil ne sçavoit pas. Si la chose est véritable, quelle horreur d'avoir un tel maître! Si Luther se l'est imaginée, de quelles illusions et de qiLelles noires pensées avoit-il l'esprit rempli! Et s'il l'a inventée, de quelle triste aventure se fait-il honneur!

La seconde addition : Mon pere y avoit allégué, pour prouver les prétendues erreurs de la version Vulgate du Nouveau Testament, la préface de celle de l’abbé de Marolles^). Je répondis que mon pere n’auroit jamais fait cette objection, s’il ne s’étoit pas fié au rapport de quelques autres, et que pour lui montrer leur mauvaise foi, j’avois transcrit moi-même tout au long les paroles mêmes de cet abbé là-dessus.

La troisième addition étoit une objection sur l’invocation des Saints, à laquelle je répondis par ces paroles de M. de Meaux dans son Exposition, âfc., n°. 4^) : Jamais aucun catho-

1) Le MS. a: c'est qu'il.

2) Bossuet a : un des au lieu de les.

3) Michel de Marolles, abbé de Villeloin, (1600 — 1681) publia en 1649 une traduction en français du Nouveau Testament, basée sur la traduction latine d’Erasme. Des raisons ecclésiastiques l’obligèrent à renoncer à publier une traduction de l’Ancien Testament. — Les Mémoires de Michel de Marolles, Paris 1656 p. 178.- — B. é/i XXVII p. 40. — Realencyklopadie fur protestantische Théologie und Kirche, Leipzig, III, 1897, P- 135-

4) Oeuvr. compl. de Bossuet, publ. par Lâchât, XIII p. 58 — 59.

ligue n a pensé que les Saints connussent par eux-mémes nos besoins^ ni meme les désirs pour lesqtiels nous leur faisons de sécrétés prières. L'Eglise se contente dl enseigner avec totite l'antiquité., qice ces prières sont profitables^^ à cetix qui les font., soit que les Saints les apprennent par le ministère et le co7nmerce des anges., qui suivant le témoignage de V Ecriture sçavent ce qui se passe parmi nous, étant établis par ordre de Dieu esprits administrateurs pour concourir à l'œuvre de notre salut, soit que Dieu 7nème leu'^ fasse connaître nos désirs par une révélation par ticti lier e ; soit e^ifin qiL'il leur en décotivre le secret dans son esseiice infinie, où toute vérité est comprise. {Qvomodo non vident omnia (Sancti) qvi videnteirt omnia vident, dit Saint Bernard.) Ainsi l'Eglise n a rÙ7i décidé szir les differens moyens dont il plaît à Dieu de se servir pour cela. — Mais qtiels qtie soient ces moyhis, continue le prélat, toifours est-il véritable qu'elle n attribtie à la créature aucmie des perfections divines, comme faisoie7it les idolâtres, puisqu' elle ne per7itet de reconnaître dans les plus grands Saints auc7in degré d' excellence qui ne vienne de Dieu, ni aucune considération devant ses yeux que par leurs vertus, ni auctine vertu qui ne soit un don de sa grâce, ni aucune connaissance des choses htunaines qiie celle qu'il leur communique, ni aîicun pouvoir de 7ious assister qtie par leurs prières, ni enfin aucune félicité qtie par U7ie soimiission et une confor777ité parfaite à la volo7ité de DietE).

La quatrième addition rapportoit une calomnie contre le Concile de Trente, apparemment présentée par quelque mauvais antagoniste. J’y répondis, que le papier ne permettant pas de m’étendre davantage, il suffiroit pour cette fois de dire avec M. de Meaux dans sa première Instructio7i pasto-

1) Bossuet a; très profitables.

2) Bossuet a : divine au lieu de de Dieu.

raie des promesses de Jesus-Christ à son Église^ n°. XLII p. 144^): On tâche en vain de nous aigrir contre ce Concile: on en trouvera'^') la vraie deffense^ comme celle des attires conciles^ dans ses decrets et dans sa doctrine irréprochable^^.

Et comme mon pere avoit insinué que le Concile de Trente n’étoit pas reçu en France^), je finis ma lettre en lui prouvant au contraire la grande estime de l’Eglise gallicane pour ce Concile par l’approbation unanime qu’elle a donnée au livre de M. de Meaux intitulé Exposition de la foi de V Eglise catholique^ Cfc..^ dans lequel lui-même déclare d’abord qu’il ne s' arrêtera qti aux decrets du Concile de Trente . . . , et ce qu’il dira paroîtra manifestement confortne à la doctrine de ce saint Concile^').

Immédiatement après cela je dattai et signai ainsi : Lutetiæ Parisiorum. Dominica Lætare Anni 1^02. Jacobus Benignus Winslow. C’étoit alors le 26 mars.

Ayant ensuite en la présence de mon frere enveloppé et cacheté cette lettre, je l’addressai à mon pere, je la mis entre ses mains, et comme il m’avoit marqué son dessein de séjourner quelque tems à Paris, s’étant donné à l’étude de medecine, j’obtins de lui de se loger plus près de moi. Je lui donnai à lire de tems en tems et par intervalle les ouvrages de M. de Meaux, et ceux que je trouvois les plus convenables pour lui, entre autres les traités de controverses. Il les lut avec attention et avoua à la fin que mon changement de religion lui paroissoit bien fondé, et que de luimême il ne voyoit pas ce qu’on put dire de solide contre

1) XLII manque dans le MS. — Oeuvr. compl. de Bossuet., publ. par Lâchât.^ XVII p. 130.

2) Bossuet a: trouve.

3) Bossuet a ; irrépréhensible.

4) Voir: Martin Philippson., La Contre-Révohition religieuse au XV le Bruxelles

1884, p. 591 SS.

5) Oeuvr. compl. de Bossuet.^ publ. par Lâchât., XIII p. 51 et 52.

quelques-uns de mes motifs ; mais qu’il pourroit peut-être en trouver dans la bouche de mon pere à qui il avoit indispensablement promis de revenir et de ne se laisser arrêter par aucune raison avant de le voir et d’en parler à lui-même.

Cette lettre de mon pere fut la derniere que je reçus de lui et celle de mes répliques est aussi la derniere que je lui aie écrite, et non ayant pu après cela obtenir aucune nouvelle, ni sçavoir s’il l’avoit reçue, comment il l’avoit regardée, ce qu’il en avoit dit, &c., malgré les fortes instances, que j’ai faites pour cela de tems en tems par des lettres à mes freres, les ayant même averti expressément, que si on ne la lui donnbit pas, ou si quelqu’un empêchoit de la lui donner, on en seroit responsable au tribunal du Seigneur. Jamais on ne m’a répondu, ni même fait mention de mon pere dans les lettres qu’on m’a écrites depuis, quoique le dernier vivant de mes freres, à qui j’en avois demandé et redemandé des nouvelles, m’ait écrit sur d’autres differentes affaires peu de tems avant sa mort; et ce que j’ai trouvé fort extraordinaire, c’est qu’il m’ait annoncé la mort de tous mes autres freres, sans faire la moindre mention de mon pere ; car ce n’a été que par des nouvelles littéraires imprimées que j’ai appris la mort de mon pere, arrivée en 1705 au mois de février^), c’est à dire environ trois ans après la susdite lettre, que j’avois mise entre les mains de mon premier frere ici à Paris pour la lui donner. On pourroit soupçonner que ce silence continuel jusqu’à la mort de tous, avoit été concerté pour ne pas divulguer les impressions que mes solutions apologétiques auroient peut-être causées à mon pere, ayant été apportées par celui même qui m’avoit apporté sa lettre, qui m’avoit vu écrire la mienne, à qui j’avois entièrement ouvert mon cœur là-dessus, qui pendant son séjour à Paris avoit

i) Le père de Winslow mourut le 13 janvier 1705. — D. B, L. XIX p. 48.

vu ma conduite en plusieurs occasions, et enfin à qui j’avois donné pour emporter avec lui au pays plusieurs ouvrages concernans la religion catholique après les lui avoir fait lire ici. Ces pensées répondent à ce que feu mon protecteur et apôtre, M. Bossuet, m’a dit un jour sur ce que je lui dis de la science, de la pieté, de la régularité et de la charité de mon pere, sçavoir qu’en cas de mort, supposé que, par le commerce réciproque de lettres sur la religion, il mourût avec des marques de quelques bonnes dispositions, je pouvois conditionellement prier pour lui.

A l’égard de mon frere à qui j’avois donné ma lettre, il passa encore, ce me semble, environ une année à Paris. Il y vivoit assez solitairement avec toutes les marques de pieté selon sa religion et donnoit assez volontairement l’aumône aux pauvres catholiques. Je lui procurai de tems en tems de voir lui-même la conduite des bons catholiques et d’en entendre lui-même les maniérés paisibles, discrètes et solides de parler sur les veritez de la religion. Je lui fis faire particulièrement connoissance avec un bon prêtre allemand, nommé M. Muller, nouveau converti, excellent catholique, fort attaché à l’Hôtel-Dieu, où il avoit converti plusieurs malades religionnaires, même des plus rebelles. Et comme mon frere rejetoit la réalité de la conférence de Luther avec le Diable, ce même M. Muller nous conduisit un jour chez les minimes de la Place Royale, et nous fit avoir dans leur bibliothèque l’ancienne édition allemande des ouvrages de Luther^), où mon frere vit et lut la dite conférence si authentiquement rapportée par Luther même, qu’il n’en sçut que dire. Il s’en retourna ensuite à Copenhague où, ayant pris les degrez de docteur et exercé la medecine pendant peu d’années, il mourut de la peste. Il m’avoit cependant écrit quelque tems auparavant.

i) Voir p. 135, note 3.

qu’il avoit formé le dessein de revenir me voir à Paris, et cela pour des raisons dont il ne conhoit pas le rapport à la plume et que je croyois pouvoir attribuer aux restes de l’impression de la catholicité.

Je ne puis m’empêcher de rapporter encore ici que, comme pendant son séjour à Paris je n’étois pas encore desabusé de la bonne opinion que mon voyage à Port Royal des Champs avec feu M. Desprez m’avoit fait avoir de ce monastère, sans que j’en eusse encore la moindre idée du venin caché de cet endroit si édifiant en apparence, j’y menai une fois mon frere qui parut très touché de la grande simplicité et modestie de tout le monde, non seulement dans l’église, mais partout aux environs, car nous n’y vîmes personne en particulier.

Voici une autre rencontre plus salutaire : Mon frere, quelque tems avant son départ, m’avoit témoigné souhaiter que j’eusse une conférence sur la religion avec le prédicant ou ministre de l’envoyé de Dannemarc, successeur du prédicant ou ministre M. Krag ou Krahe^), dont j’ai parlé dans le récit de l’année 1700, et que cette conférence se fît chez M. Bornemann®), fils du premier évêque de Dannemarc, qui étoit alors à Paris, et qui vouloit que cela se fît seulement en présence des compatriotes ou d’autres de la même religion, et sans l’assistance d’aucun catholique. J’en parlai à mon apôtre, M. Bossuet, qui y consentit en me donnant des avis sur la maniéré de m’y comporter avec simplicité, fermeté,

1) Le MS. a: Kraj ou Krae. Urbain, /. c. p. 132, a; Krajonkroe. Cp. p. 44 et la note 2.

2) Henri (Henrik) Bornemann (1646 — 1710), évêque de la Sélande, avait trois fils. C’est l’aîné, Olaus (Ole) Bornemann (1673 — 1717) que Winslow a rencontré à Paris. 11 fut immatriculé dans l’Université de Leide comme étudiant de théologie, le 31 août 1697. Si Winslow ne le connaissait pas de Danemark il a probablement fait sa connaissance en Hollande. En 1701 (?) Bornemann fut nommé conseiller à la cour supérieure de la Sélande et, en 1703, conseiller de chancellerie. — - Jens Wo7-»i^ Fors^g til et Lextcon^ I p. 140. — Album Studiosoruin Academiae Lugduno-Batavae^zoX.’jâfi.

&c. Ayant là-dessus donné parole à mon frere, je reçus ensuite de la part de M. Bornemann un billet datté le . . . 1702 ^), pour m’avertir que la conférence projetée se feroit dans son appartement un tel jour, que le ministre, nommé M. Schrœdter^), s’y trouveroit, et que je n’y amenasse aucun catholique avec moi. Je m’y rendis, m’étant seulement muni, autant que je m’en puis souvenir, du Nouveau Testament, du Concile de Trente et de X Exposition de M. de Meaux. La conférence roula principalement sur deux articles : la justification et la transsubstantiation; et comme j’insistai toujours avec précision, sans me laisser aller à aucun écrit, et que je ne voulois point écouter quand on prenoit le change, elle ne dura pas longtems. Je fis d’abord sentir le mal-entendu des luthériens sur la doctrine de l’Église au sujet de la justification, en la lui rapportant en propres termes du Concile de Treiite et de V Exposition de la foi de M. Bossuet, de sorte que le ministre convint que ces expressions sur la confiance en la grâce de Jesus-Christ seule et non pas aux mérités propres de l’homme étoient irréprochables. A l’égard de la transsubstantiation, je représentai d’abord que les catholiques en se rapportant avec toute la simplicité d’une foi vive à la toute-puissance de Notre Seigneur Jesus-Christ et à la vérité des paroles qu’il a prononcées en instituant la sainte eucharistie, suivent précisément, expressément et uniquement par la doctrine de la transsubstantiation le sens littéral de ces paroles. Je fis ensuite sentir l’invalidité de la prétention des luthériens de pouvoir par leur dogme de consubstantiation ou union sacramentelle expliquer selon le vrai sens littéral ou le son naturel de la lettre (comme ils parlent) ces mêmes

1) Le MS. a; 1103. Sans doute il faut lire: iT02.

2) Le MS. a: Schr'ôder. — Gustave Schrœdter, né à Hambourg, ministre de la légation danoise en Espagne et en France, plus tard pasteur à Glückstadt. — Grosses Universal-Lexicon^ Leipzig und Halle, XXXV, 1743, col. 1228.

paroles contre le dogme des calvinistes. Le ministre, après avoir produit là-dessus les commentaires accoutumez des docteurs de sa religion, tenta de me persuader la justesse de leur prétention touchant le sens littéral des paroles de l’institution par cet exemple : Si quelqu’un, en présentant à un autre une bourse remplie d’or, disoit : Prenez ceci! C est de V or que je vous donne^ on entend bien que ce n’est pas la bourse, qu’il appelloit or^ mais ce qui est dans la bourse. Je demandois si ce n’étoit une figure de rhétorique de nommer le contenant pour le contenu, dictio jigurata continentis pro contento. Le ministre répondit simplement qu oui, et surle-champ, je ne sçais par quel transport extraordinaire à l’occasion de cet aveu inopiné, je me jetai à genoux devant toute la compagnie, en disant à haute voix Gloria Patri, &c., pour avoir fait avouer au ministre luthérien, que son explication étoit une diction figurée ; et en m’étant relevé, je lui marquai tout doucement ma pleine satisfaction et que j’étois très déterminé à en rester là sur cette matière. Làdessus étant prêt de s’en aller, je lui demandai si avec la simplicité de la vraie foi catholique romaine on pouvoit être sauvé, et comme il vouloit en remettre la réponse pour un entretien particulier, je le pressai si fort sur la conscience, qu’étant sorti de l’appartement et sur le point de descendre, il dit avec un ton embarrassé : Non. Ainsi finit la conférence, et personne ne m’en parla dans la suite.

Il y avoit, outre M. Bornemann et mon frere, entre autres M. Poggenberg ^), gentilhomme danois et beau-frere

l) Frédéric Poggenberg, douanier à Copenhague, épousa en secondes noces, en 1669 (?), Hélène Hansdatter Haagensen. Il eut avec elle deux filles et un fils. Une fille, Anne Marie, épousa, en i684(?), le professeur Jean (Hans) Wandal (voir p. 17, note i). Le fils s’appelait Frédéric comme le père; c’est lui, sans doute, dont Winslow a fait rencontre. — Progranwia funebre Univers. Hafn. (en souvenir de Frédéric Poggenberg, le père), Hafniœ IX April. JÔyq. — D. B. L. XVIII p. 249.

de M. Wandalinus, premier professeur royal en théologie à Copenhague, qui est appellé là communément Summus Theologus. Le souvenir de cette rencontre et de cette conférence aura peut-être fait faire des réflexions à mon frere après son retour au pays; et ce rapport qu’il en aura fait à mon pere et à la famille en aura peut-être aussi ébranlé quelques autres, comme on verra dans la suite de mon exposé. J’avois déjà écrit à ce même frere, lorsqu’il étoit encore en Hollande pour de là venir à Paris, l’histoire de mon entretien avec le ministre, prédécesseur de celui-ci, comme sur la conférence de Luther avec le Diable, &c. Il faut encore ajouter ici, que comme il m’avoit marqué que le susdit M. Bornemann souhaitoit fort de voir le contenu de ma lettre apologétique à mon pere, dont apparemment il avoit oui parler, je lui en donnai une copie pour ce monsieur, qui la garda et sans doute l’aura emportée avec lui au pays, où il s’étoit rendu peu de tems après, et y fut pourvu d’une charge honorable dans la chancellerie royale à Copenhague.

En cette même année, 1702, fut publiée la bulle du jubilé de l’Année sainte^), que le pape Innocent XII, prédécesseur immédiat de Clement XP), àvoit suspendu. M. de Meaux fit alors imprimer ses Méditations sur le jubilé^), qu’il me donna lui-même et que je garde encore. A cette occasion, je m’addressai au susdit nouveau converti danois qui étoit placé dans le Séminaire de Saint Nicolas du Chardonnet, comme j’ai dit ci-dessus, et je lui demandai, si parmi les

1) Winslow doit faire ici une erreur de date, car au 2 [3!] mai 1701, Ledieu note dans son yournal que le jubilé a été envoyé à Meaux, et le 27 décembre de la même année, il nous montre Bossuet préparant pour le carême prochain la réimpression de ses Méditations sur h jubilé. — Note àé Urbain.^ Le. p. 132. — Ledieu., l. c.W'ç. 181 et 259.

2) Innocent XII fut pape de 1691 à 1700, Clément XI de 1700 à 1721.

3) Les Méditations pour le temps du jubilé parurent pour la première fois en 1696, puis, après correction, en 1 702. — Oeuvr. compl. de Bossuet., publ. par Lâchât, V p. V et p. 355 SS.

prêtres qui gouvernoient ce séminaire il connoissoit en particulier quelque bon confesseur, bien reconnu pour tel ; car moi-même je n’avois aucune connoissance de ce séminaire, ni dans la paroisse. Il me nomma M, Courtin^) comme un des plus suivis, et me fit faire connoissance avec lui. A la première entrevue, ce bon prêtre me reçut avec tant de marques de paternité, qu’après qu’il m’avoit fait faire de nouveau une confession generale, je me mis avec la plus grande confiance entièrement sous sa conduite, et j’ai eu le bonheur d’y avoir été tout de suite pendant environ vingtdeux ans jusqu’à sa mort. Il m’ôta d’abord un livre intitulé Instruction sur la penitence, âfc. ^), dont on m’avoit dit que l’auteur étoit M. Trouvé, ce théologal de Meaux qui m’avoit présenté la première fois à M. Bossuet, évêque de Meaux, et qui auparavant avoit été vicaire de Saint André des Arts à Paris. Quelque tems après, si je ne me trompe, M. Courtin m’ôta le Nouveau Testament en trois colomnes, dont l’une contenoit la Vulgate, l’autre le grec et la troisième le françois, imprimé à Mons®), m’ayant averti que cette version françoise étoit censurée et deffendue. Il me fit à cette occasion connoître plus à fond ce qui regardoit Jansenius et ses sectateurs dont je n’avois eu qu’une legere idée par l’avertis-

1) Nicolas Courtin (1649 — 1724), né au diocèse de Chartres, entra dans la communauté de Saint-Nicolas-du-Chardonnet en 1673 ou 74 et fut définitivement agrégé à la communauté en 1682. Il est mentionné comme secrétaire en 1693. L’année suivante il terminait une vie manuscrite de Bourdoise (conservée à la Bibliothèque Mazarine) et rédigeait une édition des Sentences du fondateur; puis il rédigeait, en 1698, une autre vie de Bourdoise pour l’usage exclusif de la maison. Courtin est encore l’auteur de quelques essais de biographie demeurés inédits. — P. Schœnher^ L'Histoire du séminaire de Saint-Nicolas-du-Chardonnet 1602 — iço8^ Paris 1909, I passim.

2) Le livre de Simon Michel Trouvé Instructions sur les dispositions qu'on doit apporter aux sacremetits de pénitence et d' eucharistie parut en 1676 et fut souvent réimprimé.

3) Novum Testamentum Grœc'e^ Latine ex vulgata editione^ Gallic'e ex versions Montensi^ Montibus 1673. — Le Long^ Bibliotheca Sacra^ Parisiis 1723, I p. 46. — Voir Urbain^ Le. p. 133, note 4.

sement general de M. l’abbé de Saint André au commencement de ma conversion, comme j’ai dit ci-devant; et alors je compris aussi la source de la mauvaise idée que certaines personnes m’avoient donnée des jésuites, et qui avoit déjà été détruite par la lecture du traité du P. Dez, intitulé Réunion des protestans de Strasbourg^ &c., que feu M. l’abbé de Cordemoy m’avoit donné à l’occasion d’une dissertation d’un docteur luthérien contre le livre dont j’ai déjà parlé. Le Nouveau Testament en trois colomnes m’avoit été pour la première fois mis entre les mains par M. Ledieu, alors secrétaire de M. de Meaux ; et comme je croyois ces deux livres bons, sçavoir le Nouveau Testament et X Instruction de la penitence de M. Trouvé, je n’en avois jamais parlé à M. de Meaux, qui d’ailleurs m’avoit donné permission de lire les livres des protestans par rapport à mes rencontres avec eux. J’adore ce trait particulier de la divine Providence et de sa miséricorde envers moi, de m’avoir fait ainsi addresser à une communauté si catholique, et de m’y avoir fait trouver un si saint homme, directeur si expérimenté, après m’avoir aussi, l’année précédente, à la faveur du jubilé pour l’exaltation de Clement XI au pontificat, éloigné de celle où j’avois été exposé imperceptiblement à une nouvelle séduction. C’est l’exposé de ce trait de la divine Providence qui est la seconde raison que j’ai promis ci-dessus à la fin de l’histoire de l’année 1701 de rapporter de ma digression au sujet du nouveau converti danois du Séminaire de Saint Nicolas du Chardonnet.

Sauf à reprendre l’ordre chronologique de mon histoire, je rapporterai succinctement ici de suite les traits particuliers de la Providence et de la miséricorde du Seigneur arrivés à mon égard sous la direction de ce saint prêtre pendant le cours de vingt-deux ans, depuis le commencement jusqu’à sa mort. Avant ce tems-là mes livres ordinaires de pieté

étoient l’Écriture Sainte, X Imitation de Jesus-Christ'^') et les Prières ecclésiastiques de feu M, de Meaux. Peu de tems après me tomba entre les mains par pure rencontre inopinée X Introduction de Saint François de Sales ^), et comme ce petit livre me plut fort, sans que j’en eusse jamais eu la moindre connoissance, je le montrai à ce bon confesseur, qui en fut très ravi et m’en conseilla fort la lecture, laquelle aussi me fut alors très avantageuse, et la première qui m’inspira particulièrement la dévotion. M. Courtin eut grand soin de m’y entretenir en me faisant de plus en plus fréquenter les sacremens. Il me découvrit à mesure par des faits notoires le venin caché et le faux fond des apparences édifiantes de la secte de Port Royal. Il me fit sentir le danger et le malheur de lire sans permission épiscopale et de l’ordinaire du lieu les ouvrages des auteurs contraires à la religion catholique. Feu M. Bossuet m’avoit déjà donné cette permission à cause de mes rencontres avec mes compatriotes en matière de religion et avec autres protestans, néanmoins cela me fit la demander aussi à M, l’archevêque de Paris, alors M. le cardinal de Noailles, qui me l’accorda sans peiné.

M. Courtin avait une très grande dévotion pour la Sainte Vierge par rapport à la croyance de son immaculée conception et une confiance particulière aux prières du chapelet. Il m’insinua si bien l’une et l’autre que je les ai continuées sans interruption depuis tout ce tems-là, et cela d’autant plus que j’en ai senti très vivement et très visiblement des effets surprenans dans des occasions particulières, comme on verra dans la suite. Les marques frequentes de sa déference sans réserve et de son obéissance absolue aux décisions du Vicaire de Jesus-Christ, addressées à tous les fideles, me ren-

1) Thomas a Kempîs^ De imitatione Ckrîsti^ de la première moitié du XVe siècle.

2) {Saine') François de Sales^ Introduction a la vie dévote^ Lyon 1608.

doient de plus en plus particulièrement zélé pour cet article de la Profession de Foi que j’avois jurée entre les mains de feu M. Bossuet, évêque de Meaux, et dont la divine Providence m’a aussi fait voir la force miraculeuse dans des rencontres inopinées.

Au bout de quelques années, comme j’étois venu demeurer près du Séminaire de Saint Nicolas du Chardonnet, M, Courtin m’envoya un soir sur le tard prier d’aller au plus vite voir une personne dangereusement malade, qu’il disposoit lui-même alors à la confession. Y étant arrivé il me pria de bien examiner la malade pendant qu’il se tenoit à l’écart, nous tournant le dos. Je vis d’abord des efforts très violons pour vomir, après lesquels je fus très étonné de voir vomir des morceaux de ruban noir entremêlés de sang ou de caillots de sang, et cela à plusieurs reprises. Je quittai la malade et m’addressai au confesseur en lui marquant mon embarras par rapport aux vomissemens extraordinaires. Il resta toujours au même endroit à l’écart en tournant le dos et me pria seulement d’en bien examiner la suite. A peine m’en étaisje approché de nouveau que je fus effrayé de voir un visage en furie, la tête, les bras et le corps agitez par des mouvemens extraordinaires que je ne pouvois pas arrêter, et dont j’avois peine d’éviter les coups. Je fus en même tems encore plus étonné d’entendre des mots barbares et impertinens, de sorte que je quittai prise et m’addressai de nouveau à M. Courtin. Il me dit alors en particulier que la malade étoit vexée de possession depuis un certain tems, que son état ne se manifestoit pas à un chacun indifféremment, qu’à cause de cela il n’en parloit qu’à ceux qu’il voyoit s’en appercevoir et qu’il connoissoit être discrets. Mon étonnement augmenta très fort ensuite, voyant que la personne obeïssoit aux commandemens intérieurs et répondoit aux interrogations ou demandes purement mentales de M. Courtin,

sans qu’il en donna aucun signe externe. Il me pria de la voir de tems en tems sans en parler à personne, et me dit de ne rien craindre, de m’armer de la foi catholique, de l’eau bénite, du signe de la croix, de prières, &c. ; mais ce qui m’encouragea le plus et me confirma pour ainsi dire démonstrativement dans la foi de la religion catholique, étoit le pouvoir qu’il me donna expressément de me faire obéir en ce que je commandois mentalement avec foi, sans en donner la moindre marque externe, ni par les levres, ni par les yeux, ni par aucun geste, n’ayant uniquement en vûe que la gloire du Seigneur, l’abattement du démon, et le soulagement de la malade, dont une des plus grandes incommoditez étoit d’avaler de tems en tems, malgré elle, et sans s’en appercevoir, d’avaler par rencontre indifféremment toute sorte de choses comme clous, grands et petits, morceaux de verre, de fayence, de terrine, aiguilles, ferremens, pierres, cailloux, étoupes, coton, chapelets et ce qui est étonnant, tabatières garnies de tabac, coupes de fer blanc [considérables et souvent très aiguës et différemment] très pliées, chiffons d’étoffes, et ce qui étoit surprenant, une bonne partie de ces choses ainsi avalées, étoit d’un volume si gros et d’une forme si rabotteuse, piquante ou tranchante, que je ne l’aurois jamais cru, si je ne les avois vu vomir immédiatement après avoir visité tout le dedans de la bouche jusqu’au fonds de la gorge, sous la langue, entre les gencives et les joues, ce que j’observois toujours quand j’arrivois avant les efforts de vomir, ne faisant point cas de tout le reste sans cette précaution. C’est ainsi que je l’ai vû moi-même pendant le cours de plusieurs années vomir de tems en tems par des intervalles très irréguliers et souvent de peu de jours toutes les differentes choses que je viens de nommer et beaucoup

i) Les mots entre [] sont insérés plus tard dans le MS.

d’autres, desquelles j’en conserve plusieurs. Souvent même après avoir bien visité dans le dedans de la bouche, je prenois la précaution de faire avaler une tasse d’eau avant les efforts, pour m’assurer qu’il n’y avoit rien alors d’arrêté dans le gosier ou œsophagus. Mais voici un phenomene singulier: Quelquefois un moment après avoir visité très soigneusement le dedans de la bouche et fait avaler une bonne tassée d’eau, elle vomissoit une poignée d’étoupes ou de coton sans la moindre apparence d’avoir été touchée de l’eau, tout étant entièrement sec en dehors comme en dedans. Dans les accez et avant les efforts de vomir elle étoit toujours en furie, très agitée, entièrement hors d’elle-même, prête à battre et à mordre, jargonnant toute sorte de barbarismes de differentes langues, latin, italien, allemand, danois, &c. Malgré tous ces mouvemens j’eus en vertu de la foi catholique ordinairement le bonheur de la tenir comme en bride, en prenant les deux pouces de ses deux mains ensemble dans une de mes mains, pendant qu’avec l’autre main je visitois librement et entièrement la bouche et que je faisois ensuite avaler l’eau de la maniéré que je viens de dire ci-dessus, et tout cela sans qu’elle fut à elle-même, jusqu’à ce qu’elle eut tout vomi ce qu’elle auroit avalé par occasion ; car alors elle devenoit plus tranquille, revenoit à elle-même et restoit extrêmement abattue. J’ai donné à feu M. Courtin, à sa réquisition expresse, un certificat par écrit d’une bonne partie de ce que j’en avois vû avec toute sorte de précaution et je lui avois même donné plusieurs de ces differentes choses revomies; je n’ai pas sçu ce qu’on en a fait après sa mort.

Ce seroit trop long de faire l’exposé de plusieurs autres évenemens extraordinaires, cependant je me sens obligé de rapporter les suivans quoiqu’hors de l’ordre chronologique.

I. Je me trouvai un jour chez la même malade ayant mis fort en cachette entre mes habits sur le côté gauche

de ma poitrine l’estampe de Clement XL En m’approchant d’elle, sa fureur recommença et elle me repoussa avec un air de souffrance, en criant : Palpa^ palpa (car c’étoit de cette maniéré bizarre qu’elle prononçoit toute sorte de mots dans ces accez) et en faisant des signes continuels pour

écarter ce qu’elle sentoit sur moi. Quelques momens après je m’écartai d’elle, en faisant plusieurs tours en differens

endroits de la chambre, et je mis avec toutes les précautions scrupuleuses pour qu’elle ne pût s’appercevoir de rien à la place de cette estampe celle d’un grand prélat appellant^). M’étant ensuite après quelques tournées trouvé près d’elle, il parut tout à coup sur son visage une très grande gaieté et après avoir crié avec éclats de rire ; Ami à moi^ ami à moi^ elle me surprit dans un clin d’œil, en fourrant subitement sa main dans mon habit, en arracha l’estampe qu’elle chiffonna sur-le-champ et la porta à sa bouche avec tout l’air ordinaire de la plus grande friandise pour l’avaler, si je ne l’en avois pas empêchée. Elle n’étoit pas la seule

à qui j’ai vû moi-même le portrait de Clement XI, quoique

bien caché, avoir causé des horreurs extraordinaires®).

2. Parmi les étrangers qui assistoient dans les cours d’anatomie que je faisois alors chez moi en particulier, il y eut un Constantinopolitain, nommé M. Coraza, le second de trois freres du même nom qui demeuroient tous les trois ensemble à Paris et s’y appliquoient tous à la medecine, qu’ils avoient tous très bien étudiée dans d’autres pays. Ils étoient grecs de religion, et l’ainé étoit comme le pere et le gouverneur

1) Appelants est un nom donné aux évêques et autres ecclésiastiques qui avaient

interjeté appel au futur concile de la bulle Unigenitus. — D. E, d. S. R. I p. 478

et VII p. 144 ss.

2) Cette expérience de Winslow se comprend facilement. Le portrait d’un homme

tellement pieux comme l’est le pape Clément XI, étant approché de la possédée, cause

de la terreur au diable qui la possède, tandis que le portrait d’un prélat appelant, c’est à dire d’un adversaire du pape et des jésuites, est bien accueilli par le diable.

des autres. Celui-ci, très sçavant, modeste, serieux, fort rangé et très curieux, me demanda un jour en particulier s’il y avoit ici des energumenes, et si j’en avois vu moi-même. Je répondis qu’il y en avoit, mais qu’ils paroissoient rarement et que ces vrais affligés évitoient eux-mêmes d’être connus au public. Il me pria ensuite de lui procurer l’occasion d’en voir. Je lui promis d’en faire mon possible, mais pour lui seul en particulier, comme m’ayant donné des marques de discrétion, et sans en parler à d’autres ici. J’avois déjà obtenu une fois, quoiqu’avec peine, la permission de mener ce bon prêtre allemand de l’Hôtel[-Dieu], M. Muller, chez la susdite vexée, qui d’ailleurs ne vouloit point du tout qu’on fît connoître son état à d’autres après deux ou trois qui l’avoient vue. J’obtins cependant [à] la fin, par la confiance qu’elle avoit toujours eue en moi, la permission d’y mener une fois un étranger que j’assurois être d’un grand-secret, qu’ainsi personne n’en sçauroit rien, et que pour plus de sûreté j’attendrois pour cela l’approche de son départ. J’avertis quelque tems après le Grec que j’avois trouvé une occasion de satisfaire à sa demande et que si c’étoit sa commodité, quoique la veille de son départ, je l’attendrois chez moi le lendemain sur les huit heures du matin. Je l’avertis en même tems que je ne pouvois pas absolument assurer d’y voir ce qu’il souhaitoit, puisque rien n’y paroissoit à certaines personnes, et qu’outre cela il falloit s’armer de patience en attendant quelquefois plus d’une grande demie-heure l’arrivée de l’accez. Il vint me trouver le lendemain à l’heure nommée et me dit, que ne devant partir qu’à dix heures il profiteroit de cet intervalle. Je l’y conduisis, et à peine y fûmes-nous entrés, que la malade, qui venoit d’ouvrir la porte, se mit sur une chaise basse toute en feu et en fureur avec un visage effroyable et des agitations très violentes à son ordinaire. Je dis à ce monsieur de ne pas avoir peur, et ayant com-

mandé mentalement à l’ennemi caché de ne rien troubler, je m’[en] emparai à mon ordinaire et mis les deux pouces de la malade en ma main gauche pendant que je visitai, que je laissois ce monsieur aussi visiter très à son aise tout le dedans et tous les recoins de sa bouche, et qu’après cela je lui faisois boire suivant ma coutume une bonne tassée d’eau. Je ne quittai ses pouces qu’au moment des efforts pour vomir qui arriv[oi]ent heureusement bientôt, et elle vomit avec une agitation extrême par ces efforts violens à plusieurs reprises des morceaux de terrine et, ce qui étonnoit fort le Grec, un gros tas de cotton entièrement sec non obstant l’eau qu’elle venoit de boire ; il ramassa tout et le mit dans sa poche.

Mais voici le plus extraordinaire, que je n’avois jamais vû auparavant et qui m’a fait encore pour ainsi dire trembler toutes les fois que j’y fais réflexion. Voyant ce Grec pleinement satisfait et convaincu, et voyant aussi que le reste du tems permettoit encore quelque chose, je me sentis très poussé à lui dire que s’il vouloit encore rester quelque tems, il pourroit peut-être encore voir quelque chose de plus, sçavoir que s’il vouloit se mettre en état de faire ici, pendant que nous y étions ensemble, une abstraction totale de lui-même par rapport à sa religion et s’unir intérieurement et du fond du cœur avec moi dans la foi catholique, principalement par rapport à l’article de la procession du Saint Esprit^), j’oserois esperer que ce qu’il voudroit alors commander mentalement, sans aucune marque externe, à cet esprit infernal, seroit exécuté. Il l’accepta d’autant plus qu’il m’avoit vû me faire obeïr ainsi, et que par là il étoit convaincu de la réalité de l’état des énergumenes ; je l’avertis derechef de ne rien craindre, de perseverer fortement avec l’intention proposée et de ne don-

l) Selon la doctrine de l’Eglise grecque le Saint-Esprit procède du Père seul; selon la doctrine de l’Eglise romaine il procède et du Père et du Fils (Spiritus Sanctus a Pâtre et Filio procedit). — D. E. d. S. R, IV p. 748 — 49 (article Filioquè).

ner ni par les levres, ni par le regard, ni par le moindre geste ou mouvemens particuliers aucun signe de ce qu’il trouveroit à propos de commander intérieurement par pure jussion mentale. Il étoit assis sur une chaise à quelques pas du côté gauche de la malade, et je portai ma chaise près de la porte, où l’ayant tournée d’un sens opposé à la malade et à lui, je me tins assis de façon que je ne pouvois nullement être regardé en face ni par elle ni par lui, et je me mis à dire mon chapelet sans aucun autre mouvement. A peine l’avois-je achevé que M. Coraza m’appella en me disant : Domine^ factum est qvod jussi^ à quoi sans me tourner pour le regarder je demandai: Qvid jussisti? Il me répondit, me tenant dans la même situation : Jussi^ ut oscularetur poplitem meum. Qvod jussi^ fecit. Là-dessus je me tournai vers lui et je le trouvai pâle au visage et comme interdit, me montrant comment la malade s’étoit prosternée à terre en tournant la tête sous son jarret pour le baiser. Nous sortîmes ensemble, et en nous accompagnant dans la rue je lui recommandai le souvenir de la force de la vraie catholicité qu’il avoit vûe si manifestement, et je le priai fort d’y faire réflexion. Là-dessus il prit congé de moi et s’en alla joindre ses freres pour partir. Je n’ai eu aucune nouvelle de lui depuis, excepté une lettre de politesse qu’il m’écrivit de Livourne quelque tems après. Son frère qui avoit assisté particulièrement à un de mes cours d’anatomie, vint environ six ans après à Paris en qualité de médecin avec l’ambassadeur turc, pere du dernier ambassadeur, mais il ne me donna aucune connoissance d’en avoir rien appris de son frère aîné.

J’avois encore vu sous la direction de M. Courtin plusieurs autres vexés et d’obsession et de possession^), qui tous évi-

i) Possession, en termes de liturgie, l’état d’un homme qu’on dit possédé par le démon.

toient d’être connus excepté à ceux dont il leur avoit assuré la discrétion. Il y avoit aussi en ce tems-là quelques autres pieux et sçavans serviteurs de Dieu très connus, qui avoient le don de discerner et de soulager ces sortes d’affligés, mais qui en usoient toujours en secret et avec permission expresse de M. l’archevêque, sçavoir M. Louvier^), chanoine de Saint Marcel, le R. P. Avrillon et le R. P. Raffron ®), tous deux minimes, M. Carpentier, prêtre habitué de la paroisse de Saint Germain l’Auxerrois, éleve de M. Louvier, M. ChevrolaP), prêtre du Séminaire de Saint Nicolas du Chardonnet, éleve et pénitent de M. Courtin. Ces messieurs agissoient pour la pluspart non seulement avec beaucoup de réserve, à cause de la multitude des incrédules même parmi les docteurs d’ailleurs connus pour bons catholiques, mais aussi avec beaucoup d’attention et de précaution pour ne pas se méprendre par la ressemblance des symptômes naturels de quelques maladies, des effets de l’imagination frappée, des fictions volontaires, &c. La connoissance particulière de ces messieurs avec qui j’avois eu le bonheur et l’honneur de converser m’avoit par-

La possession différé de l’obsession, en ce que, dans la possession, le diable est censé agir au dedans, et que, dans l’obsession, il est censé agir au dehors. — Dictionnaire de l'Académie Française^ Paris 1878. II p. 469.

1) François Louvier, prêtre du diocèse de Paris, le 1 1 avril 1703 a été pourvu du canonicat de Saint-Marcel vacant par la mort de Michel le Breton, suivant les lettres de nomination données par le cardinal de Noailles le 21 mars précédent.

2) Jean Baptiste Elie Avrillon (1652 — 1729), religieux minime, se distingua dans son ordre par ses sermons et par ses écrits ascétiques. Il connaissait le cœur humain et avait le talent d’en pénétrer les plus secrets replis. — B. U. II p. 519.

3) Claude Raffron, de l’ordre des minimes, vivait à la fin du XVIL et au commencement du X Ville siècles. Il a publié la Vie de François 6^//^', Paris 1691. — Le Long ^ Bibliothèque historique de la France^ Paris 1768 — 78, I p. 860, n°. 14060.

4) Jean Chevrolat, du diocèse de Langres, professeur de théologie au Séminaire de Saint-Nicolas-du-Chardonnet. Il succédait en 1732 (le 15 juillet) à Firmin Pollet dans la charge d’économe (supérieur) et restait dans cette charge jusqu’au 8 juillet 1738. Il joua un rôle dans la deuxième ruine de Port-Royal comme compagnon de Firmin Pollet, envoyé de l’archevêque, le cardinal de Noailles, au Port-Royal-des-Champs, 1707. — P, Schoenher^ l. c. I p. 309 et 327.

faitement appris que l’exercice de cette fonction demande nécessairement outre la science et l’experience beaucoup de pieté, d’humilité, de discrétion, de patience, une exactitude ponctuelle d’observer toutes les choses marquées là-dessus dans les rituels et dans les ouvrages authentiquement approuvés, et avec tout cela une conformité parfaite de vie et de mœurs aux statuts universels de la discipline ecclésiastique. Leur conduite continuellement conforme à tout ceci m’a fait évidemment comprendre que c’est la nécessité d’une telle exactitude ponctuelle et d’une telle régularité continuelle qui rend cette fonction si pénible et si gênante à plusieurs, et qui fait paroître aux mondains et aux prétendus esprits forts comme chimere son exécution et comme visionnaires ses deffenseurs, même les plus authorisez. J’ai été d’autant plus convaincu de cela, que plusieurs années après j’avois vû la diminution de ce don par quelque petite mondanité et sa cessation par quelqu’écart de la catholicité dans des personnes de ma connoissance particulière.

M. Courtin avoit parfaitement mis au fait de cette fonction feu M. Chevrolat que j’ai vû moi-même faire par là cesser entièrement une vexation diabolique dont la réalité m’avoit été parfaitement constatée par des preuves très évidentes réitérées pendant plusieurs jours de suite. Ce saint éleve de M. Courtin avoit été lui-même auparavant pendant un grand nombre d’années tourmenté d’une obsession réelle dont il avoit été délivré secrètement en 1718 par M. Carpentier, alors prêtre habitué à Saint Germain l’Auxerrois. Mais M. Carpentier environ vingt ans après ayant dit par inadvertance qu’il avoit guéri M. Chevrolat d’une possession et un prélat en ayant demandé la certitude de M. Chevrolat lui-même, il répondit qu’il n’avoit jamais été possédé. La rencontre de ce rapport d’une part, et de ce désaveu d’une autre part, causa un trouble très fâcheux dans une affaire

publique d’une grande conséquence, et elle devint une énigme très inquiétante à ceux qui connoissoient parfaitement la probité de l’un et de l’autre, sçavoir de celui qui avoit rapporté et de celui qui avoit désavoué. A la fin je ne pus m’empêcher d’en parler à M. Chevrolat dans sa derniere maladie. Il me dit seulement pour toute réponse, qu’il consideroit très fort M. Carpentier pour sa grande foi, mais qu’en ceci ce monsieur se trompoit, qu’il n’avoit jamais été possédé, et que quand même il l’auroit été il ne conviendroit nullement de le dire d’une personne qui est à la tête d’une communauté, &c.; car M. Chevrolat étoit supérieur du séminaire, quand on fit cette perquisition. Après sa mort j’en parlai aussi à M. Carpentier que je n’avois eu l’honneur de connoître que peu de tems auparavant, et qui m’avoit déjà tenu plusieurs fois le même langage. Là-dessus il me marqua que la foiblesse de feu M. Chevrolat étoit d’autant plus inexcusable dans une rencontre si grave, qu’il avoit lui-même signé le certificat de sa guérison. Il me le fit ensuite voir, et après l’avoir lû je demandai la permission de le copier. Il prit luimême sur-le-champ la peine de faire la copie et me la donna. Je lui montrai que dans ce certificat il n’y avoit point mention de possession comme on avoit rapporté, mais seulement d’obsession. Il avoua ingenuement (car il est très sincere) que c’étoit une méprise par oubli depuis tant d’années. Je fus extrêmement ravi du dénouement de l’énigme qui m’avoit toujours fait de la peine, et je garde toujours précieusement cette copie.

Je placerai encore ici par rapport à la même matière, quoiqu’hors de l’ordre chronologique, trois exemples de mon expérience.

L’ancien curé de la Sainte Croix, M. . . . , vint me consulter sur une maladie particulière de sa servante qui l’embarrassoit fort, de même que sa sœur et sa niece. Il me

pria de l’aller voir chez lui. Je le promis sans marquer le soupçon que son exposé là-dessus m’avoit occasionné. M’étant prémuni au cas de quelque chose d’extraordinaire, j’y allais, et à peine étois-je à la moitié d’un petit escalier qu’on m’avoit indiqué (car je n’avois jamais été là) pour monter à l’endroit où elle étoit couchée, quand j’entendis crier; Qu est-ce que ce bigot qui monte? Étant entré je vis la malade dans son lit avec des agitations terribles en criant toujours et menaçant et jurant de battre et de mordre, et en causant une très grande fatigue à la sœur du curé et à ses deux nieces qui la retenoient. Monsieur le curé lui-même y étoit aussi et feu M. Tournély^), ce célébré docteur et professeur de Sorbonne. On m’avertit d’être sur mes gardes, pour ne pas être mordu. Je répondis simplement que je ne craignois rien, et comme elle m’en menaçoit avec fureur, sa bouche ouverte en me tutoyant, je m’approchai en lui disant: Mors, si tu peux! Et je mis à l’étonnement de tous mon pouce entre ses dents en continuant de dire: Mors, si tu peux! On fut encore plus étonné de voir que malgré la même fureur et ses menaces elle ne serroit pas les dents. Monsieur le curé à côté de M. Tournély me demanda en particulier ce que j’avois fait pour cela. Je leur répondis que ce n’étoit pas moi, et en même tems je déboutonnai la manche de ma veste et leur montrai que c’étoit une relique dans un papier, que j’avois cachée et attachée là par précaution. Quelques jours après la malade fut prise à l’Hôtel-Dieu, où elle fut traitée dans toutes les formes ordinaires, mais sans aucun succez.

i) Honoré Tournély (1658 — 1729), né à Antibes, fut reçu docteur à la Sorbonne en 1686. Deux ans après il obtint une chaire de théologie à Douai. Après avoir joué un rôle peu flattant à la mystification de quelques jansénistes, il fut rappelé à Paris en 1692 et nommé professeur à la Sorbonne, poste qu’il occupa jusqu’en 1716. Erudit, laborieux, propre aux affaires, il était regardé comme un des docteurs les plus habiles de son temps. — B. U. XLII p. 47.

Pendant ce tems-là feu M. Vivant^) de Notre Dame me fit venir chez lui et demanda mon sentiment sur la possession qu’on y prétendoit comme aussi ma conduite en ces cas. Je lui répondis simplement que je ne sortois point de ma sphere, que je me bornois à les déclarer être au-dessus de la medecine, que j’en laissois le reste au jugement ecclésiastique et qu’à l’égard de ma conduite dans ces rencontres extraordinaires et souvent très équivoques j’examinois tout très attentivement avec une ferme foi catholique en general, et en même tems en particulier avec acte interne de dévouement à la créance de l’immaculée conception de la Sainte Vierge, à l’infaillibilité du vicaire de Jesus-Christ parlant à tous les fideles, selon la vraie obéissance qu’on m’avoit jurée sur les Saints Évangiles, par la Profession de Foi catholique. La malade s’échappa ensuite de l’Hôtel-Dieu, et ayant été rattrapée elle fut conduite à l’Hôpital General où l’on prétendoit la guérir par le fouet. En étant mise dehors deux ou trois mois après, elle subit inutilement ce remede. Elle s’en alla à Amiens, où elle fut guerie et délivrée par l’évêque, qui étoit alors, à ce me semble, M. de Sabatier®).

Voici le second exemple. Feu M. l’abbé Coüet®) de Notre Dame m’envoya un jour quérir avec un billet exprès pour me consulter sur une affaire particulière. Il me mit chez lui entre les mains un exposé très ample des symptômes extraordinaires d’une dame à Versailles et un abrégé du même

1) François Vivant (1663 — 1739), né à Paris, reçu docteur à la Sorbonne en 1688, devint curé de Saint-Leu et Saint-Gilles en 1697. Le cardinal de Noailles, avec qui il était de temps en temps très lié, le nomma successivement chanoine de Notre-Dame, pénitencier et grand vicaire. En 1730 il devint grand-chantre de Notre-Dame. — B. U. XLIII p. 685—86.

2) Pierre II de Sabatier, évêque d’Amiens à partir de 1707 jusqu’à sa mort en 1733. — Gams-i Set'ies Episcoporum^ p. 488.

3) Couet devint chanoine honoraire du chapitre de Notre-Dame de Paris en 1731. — Almanach Royal^ Paris 1753, p. 72.

exposé, me priant de les examiner en mon particulier chez moi et de lui en communiquer mon jugement; il me questionna en même tems à peu près comme l’avoit fait M. Vivant, et je lui tins aussi à peu près le même langage. Quelques jours après il m’écrivit de nouveau pour venir chez lui, et m’y étant trouvé, il me dit que la dame malade étoit arrivée à Paris, et qu’il souhaitoit fort que je pusse aller chez elle avec lui. Je le fis, et nous la trouvâmes allitée, la tête toute nue sur le bout du traversin et chargée d’une très grosse pierre de tournebroche, qu’on ôta alors et qu’on dit être pour elle un soulagement malgré sa grande pesanteur. M. Coüet, étant écarté à quelques pas du lit, se tourna vers elle et lui parla en grec pendant quelques minutes tout de suite. Aussitôt comme dans un clin d’œil, la malade toute seule fut entièrement emmaillottée tout autour par la couverture du lit et jettée à terre jusques sous le lit où elle resta aussi parfaitement couverte que si on l’avoit ensevelie exprès. M. Coüet, surpris de cela, fit de nouveau un discours en grec pour l’en faire revenir, et l’ayant continué quelque tems sans être obeï, il me dit: Allons nous en! Nous nous quittâmes en chemin sans nous être vûs depuis. Je conserve toujours les deux billets de M. Coüet et l’abrégé de la grande piece signée du mari de la malade, que je ne nomme point. Elle avoit été assistée dans ses peines à Versailles par feu M. l’abbé Pelissier^), Premier aumônier de feu M. le cardinal de Fleury^).

1) Probablement Jean Pelissier, chapelain servant par quartier de la reine, de laquelle Fleury était le grand aumônier. — L'Etat de la France^ 1736, Il p. 336 et 37.

2) André Hercule, cardinal de Fleury (1653 — 1743), né à Lodève. Il était évêque de Fréjus de 1698 jusqu’en 1715, où il fut nommé précepteur du futur roi Louis XV sur lequel il continuait à exercer une grande influence. Pendant très longtemps il gouvernait la France tout en refusant le titre de premier ministre. Fleury fut un homme supérieur, indépendant et désintéressé et protecteur des sciences et des lettres. — B. U. XIV

p. 234 SS.

Le troisième exemple. Il y avoit dans un quartier un peu éloigné une petite fille qui avoit des accez, des mouvemens très extraordinaires et des agitations qui ne paroissoient pas de maladie naturelle. On me pria de la voir par charité, ce que je fis et je fus en même tems convaincu du surnaturel sans en rien dire. J’avois déjà voulu engager feu M. Geoffroy^), professeur au Jardin royal, &c., comme ami et fort discret, à se transporter avec moi dans un endroit pour examiner ce que je lui avois dit me paroître au-dessus de la physique dans ces rencontres. Il me répondit qu’il ne voudroit pas voir ces choses sans être commis par quelques magistrats. Je proposai la même chose à M. Andry ^), ancien doyen de la Faculté de medecine de Paris, dont je connoissois non seulement la méfiance particulière dans de pareilles occasions, mais aussi son exactitude inviolable de garder un secret confié exprès comme tel. Je le menai avec moi chez la petite fille qui étoit logée dans un grenier, où nous la trouvâmes debout parmi d’autres enfans, et sans aucune marque d’incommodité. Quelques momens après par un commandement intérieur que je fis sans aucun signe externe,

1) Etienne François Geoffroy (1672 — I73i) naquit à Paris, fit pendant quelque temps ses études à Montpellier et, après des voyages en Angleterre et en Italie, vint terminer ses études de médecine à Paris. En 1707 il fut nommé professeur de chimie au Jardin royal, en 1709 professeur de médecine et de pharmacie au Collège de France, et en 1726 il fut élu doyen de la Faculté de médecine. Geoffroy fut un botaniste et chimiste supérieur. Outre de nombreux traités dans les Mémoires de l’Académie royale des sciences on lui doit la grande œuvre; Tractatus de materia medica^ qui n’a été publiée qu’après sa mort. — B. U. XVI p. 208.

2) Nicolas Andry (1658 — 1742), né à Lyon, commença par étudier la théologie et publia quelques ouvrages de philosophie. Dégoûté de la théologie, il étudia la médecine, fut reçu docteur à Reims, et, en 1697, à la Faculté de Paris. Un peu de mérite, et un grand talent d’intrigue, le firent connaître et réussir; il fut nommé successivement professeur au Collège royal, censeur, et collaborateur au Journal des savants. En 1724 il fut élu doyen de la Faculté de médecine, charge qu’il remplit très bien au commencement; mais plus tard il s’engageait d’une manière très peu heureuse dans différentes intrigues et finit par se rendre odieux à ses collègues. Pour les détails, et sur ses nombreux ouvrages, voir: B. U. I p. 685.

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