‹ L'autographeChapitre 10 sur 31 · RISC A RA, LA COMTESSE · texte numérisé non relu

RISC A RA, LA COMTESSE

LA COMTESSE

Je sais bien aise de vous trouver ici, monsieur le comte, je vous croyais déjà sorti. Vous allez venir avec moi, je suppose.

(Elle s’assied sur le canapé.)

RISC ARA.

OÙ m’em menez-vous, comtesse ?

LA COMTESSE

Chez ma cousine. Elle est forcée de garder le lit. Elle me Ta fait dire... Vous ne répondez pas...

RISCARA.

Je ne sais pas si vous l’avez remarqué, mais toutes les fois que madame de Rouvray, se disant malade, nous prie de passer chez elle, c’est pour nous demander de l’argent...

LA COMTESSE

Et quand cela serait... Lui ferez-vous un crime d’avoir été ruinée par son mari ?

RISCARA.

Hum ! les morts ont bon clos; Rouvray n’est pas là pour se défendre. Au train dont y va sa veuve, je serais plutôt tenté de, croire que c’est elle...

LA COMTESSE

Est-ce là l’affection que vous portez à ma famille?..

RISCARA, en riant.'*

Pourquoi m’intéresserais-je à votre famille? Vous n’avez pas pitié de la mienne..,

LA COMTESSE

Comment ?

RISCARA, passant devant elle.

Ce pauvre Flavio, il paraît que vous le traitez bien. Tout à l’heure, je l’ai trouvé là... accoudé dans une pose pleine de mélancolie... il aurait attendri des tigres^. (La comtesse fait un geste d’humeur.) Ah ! comtesse, un garçon qui s'était fait l’esclave de vos moindres caprices! un garçon qui a de si beaiiL cheveux noirs, de si belles dents, qui s’habille si bien... qui touche si agréablement du piano, et qui, lorsqu’il improvise... ma parole d’honneur! je ne sais comment il s'y prend, mais lorsqu'il improvise, il a l'air inspiré.

LA COMTESSE

Mais il est inepte...

^ La comtesse, Riscara.

SGÈXE !X.

RISCAftA,

Oh! j’avoue que dans la conversatius. . mais comptez combien je viens d’énumérer de qualités qui pourraient m'inquié-' er! il faut bien lui permettre d’avoir un petit défaut qui rassure... Tenez ^ comtesse, je viens vous p oposeï un arrange ment. Je ferai quelque chose pour votre cousine, faites quelqui chose poir mon cousin.,*

LA COMTESSE

Quoi donc?

RISCARA.

Remettez-vous à aimer la musique...

LA COMTESSE

Ehl qui vous dit que je n’aime plus?

KISCARA.

Autrefois, quand vous aviez entendu une romance, vous vous rappeliez toujours l’air et jamais les paroles... C’est tout le contraire aujourd'hui...

Que voulez-vous dire. Monsieur?

RISCARA, s’asseyant entre la table et le canapé.

Moi? rien. Laissons cela. Vous souvenez-vous, Henriette, de notre première rencontre? f/était à Naples, chez la princesse Pozzia; il se fît à votre entrée un murmure d’admiration. Ge fut un vertige général... moi-mème, qui pourtant ne suis guère prompt à l’enthousiasme, je fus ébloui, fasciné, et je fis pour vous tout ce qu’il m’était possible de faire à mon âge... je vous épousai...

LA COMTESSE

Comment, Monsieur..

RISCARA.

Je vous donne bien ma parole que si j’avais eu vingt ans de moins... mais je n’avais pas vingt ans de moins; donc, je vous épousai, et je vins avec vous à Paris. Là, ce fut bien im autre tapage. Vos perfections furent mises dans les journaux , pendant huit jours on ne s’occupa que de vous. Vous me rendrez cette justice, que je contemplai tous vos triomphes d’un oeil fort calme. Je vous laissai bien tranquillement jouer votre rôle de jolie femme, et je ne dis rien... mais aujourd’hui...

LA COMTESSE

Vous commencez à avoir peur?

RISCARA.

Peur?., et de quoi voulez-vous que j’aie peur, puisque c’es vous qui êtes ma femme? Non, comtesse, je n’ai pas peur, pour moi, du moins... Mais n’ai-je à m’occuper que de moi^^ne dois-je pas songera* vous? ne suis-je pas votre meilleur ami?*.

LA COMTESSE

Je ne vous comprends pas du tout...

Tant qu’il ne s'est agi que des victimes ordinaires de la co-

l’autographe.

quetlerie, je n’ai pas soufflé mot. Aujourd’hui, je vous vois vous attaquer à un homme de talent, et je suis obligé de vous dire : « Prenez garde I » A ce jeu-là, vous jouez votre tranquillité; vous ne savez pas ce que c’est qu’un homme dataient! C’est, une femme... et une femme cent fois plus femme que vous, qiv "êtes bien, cependant! C’est une coquette, et le ciel vous préserve, comtesse, de savoir par vous-même ce que c’est qu’une coquette. Vous pensez que les choses vont se passer comme avec tous ceux, que vous vous êtes amusée à désespérer? c’est une erreur. Ici, les rôles seront changés. Pendant que vous calculerez ce que les attentions d’un homme comme lui peuvent ajouter à votre réputation de femme à la mode, lui calculera ce que vos imprudences peuvent ajouter d’éclat à la célébrité de son nom. Vous serez pour lui quelque chose comme une réclame, comme une louange un peu plus irritante que les autres, comme une flatterie de plus ajoutée à toutes les flatteries qui caressent son orgueil. Vous ne larderez pas à vous en apercevoir; de là des mécomptes, des tourments que je voudrais vous épargner. Habituée à être l’astre autour duquel tout se meut, tout s’agite, vous vous indignerez de ne plus être qu’un rayon dans la gloire d’un autre; vous vous piquerez au jeu, à tout prix vous voudrez triompher... Le jour où vous vous flatterez d’avoir réussi, où vous penserez liavoii* fixé, où vous le croirez tout à vous... il s’occupera de reffet qu’il produit sur votre femme de chambre!

LA COMTESSE

Sur ma femme de chambre?

RISCARA.

Oui, comtesse, sur votre femme de chambre, et, pour peu que votre femme de chambre lui fasse un signe... ou paraisse ne pas faire attention à lui, il ne manquera pas de vous quitter pour aller à elle.

Par exemple!

RISCARA.

Vous ne me croyez pas? Vous avez tort. Les hommes de talent sont ainsi faits pour la plupart. Cela ne les empêche pas d’être sublimes à leurs heures.

LA COMTESSE, se levant.

Me faire croire que ma .femme de chambre...

RISCARA.

Cela vous indigne bien ! L’autre jour, au moment ou vous montiez en voiture, un lourdaud qui passait a laissé tomber jè ne sais quel compliment ; n’avez-vous pas souri?

LA COMTESSE

Moi, pas du tout...

RISCARA.

Si fait!..

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