VARIÉTÉS ET COMPLICATIONS DE LA MÉMOIRE ALTERNANTE
Ces oublis et ces retours de la mémoire si frappants dans le somnambulisme se présentent quelquefois avec un degré de complication plus grand qu'il est très utile de connaître. Un mème sujet n’entre.pas toujours dans le même état somnambulique ; il entre dans des états variés qui sont bien tous analogues au sommeil hypnotique, mais qui ne sont pas identiques entre eux. Il arrive alors que, suivant l’état où il a été amené, il présente une mémoire différente, se souvient ou ne se souvient pas de tel ou tel autre état où il a été précédemmment. En un mot, les perturbations que le somnambulisme ordinaire amène dans la mémoire du sujet quand il est revenu à l'état de veille, un autre somnambulisme pourra les produire également quand le sujet rentre dans le premier état. |
Voici une observation très curieuse publiée d’abord dans Ja bibliothèque du magnétisme, puis étudiée de nouveau dans le traité du somnambulisme de Bertrand’. Une ; jeune fille de treize
* { Bertrand. Traité du somnambulisme, 1823, p. 318.
ou quatorze ans tombait dans différents états nerveux distincts de la veille, dans des crises nerveuses, du somnambulisme naturel et du somnambulisme artificiel ou magnétique. « Quoique la malade eût le libre exercice de son intelligence dans tous ces différents états, elle ne se souvenait dans son état ordinaire de rien de ce qu’elle avait fait ou dit dans chacun d’eux; mais ce qui paraîtra étonnant, c’est que, dans le somnambulisme magnétique dominant pour ainsi dire sur toutes les espèces de vies dont elle jouissait, elle se souvenait de tout ce qui était arrivé soit dans le somnambulisme, soit dans les crises nerveuses, soit à l’état de veille. Dans le noctambulisme, elle perdait le souvenir du sommeil magnétique et sa mémoire ne s’étendait que sur les deux états inférieurs. Dans les crises nerveuses, elle avait de moins le souvenir du noctambulisme; enfin dans l’état de veille, comme au plus bas degré, elle perdait le souvenir de tout ce qui s'était passé en elle dans les états supérieurs. » Le docteur Herbert Mayo cite un cas de quintuple mémoire : l’état normal du sujet était interrompu par quatre variétés d'états morbides dont il ne conservait pas le souvenir au réveil, mais chacun de ses états présentait une forme de mémoire qui lui était propre !. J’ai moi-même signalé, en mai 1887?, un phénomène de ce genre que j'observais pour la première fois sur Lucie; après le somnambulisme ordinaire, elle avait un second somnambulisme dans lequel elle présentait une mémoire complète de tous ses états psychologiques, mêmedeses crises d'hystérie. Au réveil de ce nouvelétat, elle rentrait dans le premier somnambulisme et ne gardait alors aucun souvenir de ce qui venait de se passer : elle retrouvait au contraire le souvenir de ce second somnambulisme lorsque je l'y ramenais. M. de Rochas , la même année, remarque le même fait sur son sujet Benoist : « Si l’on continue cette application sur Benoist (l'application de l’aimant sur un sujet qui a déjà traversé un somnambulisme et qui est en léthargie), on détermine un cinquième état qui ressemble à l’état somnambulique en ce que le sujet reprend possession de ses facultés intellectuelles; sa mé-
1 Appendix lo the report on mesmerism. Proceedings S. P. R., 1882, 288.
? L’anesthésie systématisée et la dissociation des phénomènes psychologiques. Revue philosophique, 1887, I, 449.
$ De Rochas. Les forces non définies, 1887, à l'Appendice.
moire et la plupart de ses sens sont même hypéresthésiés, sauf la yue; il perd au réveil le souvenir de ce qui s’est passé dans cet état, mais il le retrouve lorsqu'on l’y ramène... » Enfin M. Gurney !, dans une étude très curieuse, montre que certains sujets ont « des stades de mémoire distincts qu’ils traversent pendant leur sommeil hypnotique. » Ces états de mémoire sont un peu différents de ceux que je viens de signaler; chaque état de conscience ne conserve en effet le souvenir que de lui-même. Voici comment l’auteur exprime ces phénomènes délicats : « Après avoir amené un état particulier de sommeil que nous appellerons l’état À, nous causons d’une chose quelconque avec le sujet. Celui-ci est alors amené à un état plus profond, l’état B, et si on veut continuer avec lui la conversation précédente, il se trouve tout à fait incapable de s’en souvenir, et même de se souvenir que quelque chose lui a été dit. On commence alors avec lui une nouvelle question en le priant de se la rappeler, après quoi on le ramène à l’état À. Il ne peut se rappeler ce que l’on vient de lui dire dans l’état B, mais continue la conversation commencée dans le premier état A, dans lequel il se retrouve. Mené de nouveau à l’état B, il se rappelle de même ce qui lui a été dit dans cet état, mais a oublié ce qui a été imprimé en lui dans l’état À. Eveillé, il ne se souvient de rien de ce qui lui a été dit?. » L'auteur a constaté ainsi trois états de mémoire * pendant le sommeil hypnotique, ce qui faisait, pour ce sujet, en tenant compte de la mémoire pendant l’état de veille, quatre formes de mémoire différentes.
Reprenons nous-mêmes sur nos sujets l'étude si curieuse de ces variations de la mémoire. Comme ces phénomènes sont extrêmement complexes et très difficiles à décrire clairement, nous demandons la permission d’user d’une notation conventionnelle. Autrefois, nous avons désigné le sujet dans chacun de ces états par des prénoms différents et nous avons dit : état de Léonie, état de Léontine, ete., pour les états successifs d’une même personne. On nous a fait remarquer avec raison les con-
{ Edm. Gurney. Stages of hypnotic memory. Proceedings S. P. R., 1887,
? Gurney. Loc. cit., 515.
fusions qui résultent d’un semblable procédé. A l'exemple de M. Azam, nous dirons donc maintenant état 1, état 2, état 3 du même sujet pour désigner les phases par lesquelles il passe, et pour désigner le sujet dans ces états nous dirons, ainsi que M. Jules Janet l’a très bien proposé, le prénom du sujet avec un numéro d'ordre correspondant à l’état dans lequel il se trouve : ainsi, Lucie 1, c’est le sujet Lucie en état de veille ; Lucie 2, c’est le même sujet dans le second état qui est ici le somnambulisme ordinaire. La suite de notre travail fera voir de plus en plus combien l'emploi de ces notations est justifié. J'ai commencé par endormir simplement Lucie de la manière ordinaire, et j’ai constaté, à propos de ce second état, les phénomènes de mémoire propres à toutes les somnambules. Un jour, à propos d’une suggestion que je voulais lui faire et qui ne réussissait pas, j'ai essayé de la faire dormir davantage, espérant augmenter ainsi le degré de suggestibilité du sujet. J’ai donc recommencé à faire des passes sur Lucie 2, comme si elle n'était pas déjà en somnambulisme. Les yeux qui étaient ouverts se fermèrent, le sujet se renversa et sembla s'endormir de plus en plus. Il y eut d’abord une contracture générale qui ne tarda pas à se dissiper, et les muscles restèrent flasques comme dans la léthargie, mais sans aptitude aux contractures provoquées; aucun signe, aucune parole ne pouvait amener le plus léger mouvement. C’est là cet état de syncope hypnotique que j'ai déjà signalé, je l’ai revu souvent depuis et, chez certains sujets, 1l m’a paru former une transition inévitable entre Les divers états psychologiques. Après une demi-heure de ce sommeil, le sujet se redressa de lui-même, et les yeux d’abord fermés, puis ouverts, sur ma demande, il se mit à parler spontanément. Le personnage qui me parlait alors, Lucie 3 suivant notre convention, présentait à tous les points de vue une foule de phénomènes extrêmement curieux !. Je ne puis pour le moment en signaler qu'un seul, c’est l’état de la mémoire. Lucie 3 se souvenait parfaitement de sa vie normale, elle se souvenait également des somnambulismes provoqués précédemment et de tout ce que Lucie 2 avait pu dire; en outre, elle pouvait me raconter en détail ses crises d’hystérie, ses terreurs devant des hommes qu’elle voyait cachés
1 Voir, pour les modifications de la volonté qui survinrent, le chapitre suivant.
dans les rideaux, ses somnambulismes naturels pendant lesquels elle avait été se préparer à diner ou faire son ménage, ses cauchemars, etc., toutes choses dont ni Lucie 1, ni Lucie 2 n'avaient jamais présenté le moindre souvenir. Il fut assez long et difficile de réveiller alors ce sujet, après un passage de quelques minutes au travers de la syncope déjà décrite. IT se retrouva en somnambulisme ordinaire, mais Lucie 2 ne put pas me dire alors ce qui venait de se passer avec Lucie 3; elle prétendit avoir dormi sans rien dire. Quand je ramenai plus tard et plus facilement le même état, Lucie retrouva immédiatement ces souvenirs en apparence disparus.
Cette observation si curieuse, que je croyais alors plus inconnue qu'elle ne l'était réellement, m'inspira le désir de recommencer la même expérience sur un autre sujet également très intéressant, sur Léonie. Cette personne a un premier somnambulisme, étatde Léonie 2, très facile à produire ; attendons d’abord que cet état soit bien complet et bien développé, ce qui n’a lieu qu’au bout de deux ou trois heures. Essayons alors d’endormir Léonie 2 comme si elle était une personne normale et employons pour cela les mêmes procédés auxquels elle est habituée, attouchements du pouce, passes, etc... Léonie 2 peu à peu cesse de parler, s'endort profondément et finit par tomber en léthargie. Continuons les passes malgré la léthargie ; le sujet pousse un soupir et parait se réveiller; mais ce réveil singulier est très lent. Les sens semblent se réveiller l’un après l’autre : le sens musculaire d’abord, car le sujet garde maintenant les membres dans la position où ils sont mis, le tact ensuite quand un objet mis dans la main provoque un mouvement, la vue enfin quand le sujet voit et imite les mouvements qui sont faits devant lui. Ces phases cataleptiques déjà décrites dans le chapitre précédent sont bien ici, comme nous l’avons vu, des formes de la conscience à l'état naissant. En effet, si nous continuons les passes surtout sur la tête pendant la catalepsie même, l’état du sujet se transforme et la catalepsie se développe en un somnambulisme nouveau. Le sujet qui était dressé pendant la catalepsie s’est peu à peu renversé, il a doucement fermé les yeux et semble dormir profondément.
Ni la pression des tendons comme dans la léthargie, ni la friction de la peau comme dans le somnambulisme ne pro-
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voquent de contractures, les bras restent encore dans la position où je les mets si j'insiste quelque peu. La figure est pâle, les yeux enfoncés et les lèvres serrées avec une expres-
sion de sévérité et de tristesse qui ne lui est pas habituelle. Cet
état semble se rapprocher de la catalepsie dont il n’est que le développement; mais il y a une différence capitale, c’est que le sujet peut maintenant comprendre la parole etrépondre.llparle, il est vrai, d'une manière singulière, il commence par répéter mes questions comme dans -l’écholalie cataleptique, mais il répond ensuite. « M'entendez-vous, lui dis-je. — M’en-ten-dezvous, oui-Mon-sieur, » répond-elle après un instant de silence. Cette parole n'existe pas toujours, car il y a, dans ce second som-
nambulisme, comme dans le premier, des alternatives de veille et de sommeil qui ne se distinguent d’ailleurs l’une de l’autre que
par la présence ou l'absence de la parole. Sion parvient à maintenir ce même état pendant quelque temps, une heure par exemple, ce qui est difficile, l'intelligence semble grandir, le sujet, que nous pouvons appeler maintenant Léonie 3, répète moins les questions et y répond davantage. Nous pouvons constater, comme pour Lucie 3, des faits psychologiques intéressants sur lesquels nous reviendrons, mais il faut maintenant étudier
seulement l'état de la mémoire. 1° Le sujet dans cet état se
souvient de tout ce qu'il a fait ou entendu dans les somnambuq
lismes du même genre; 2 le sujet se souvient facilement de ce
qui a été fait pendant l’état de veille par Léonie 1; 5° enfin le sujet dans cet état se souvient du somnambulisme ordinaire et des actions de Léonie 2. Je croyais avoir amené pour la première fois cet état de Léonie 3, mais elle me raconta qu'elle s'était autrefois fréquemment trouvée dans ce même état quand elle avait été endormie par M. le D' Alfred Perrier, qui l'avait trouvé comme moi en essayant d'approfondir le sommeil de Léonie 2. Cette résurrection d’un personnage somnambulique disparu pendant vingt ans était fort curieuse et je lui ai naturellement conservé, quand je lui parle, le nom de Léonore qui lui avait été donné par son premier maître. C’est pour éviter les confusions que nous la désignerons ici sous le nom de Léonie 8.
Le caractère le plus important de ce nouveau somnambulisme ne s’observe que lorsqu'il est terminé. En effet, on fait cesser cet état de différentes manières : le sujet retombe en léthargie, puis se réveille en somnambulisme ordinaire, état de Léonie 2.
Celle-ci reprend la conversation au point où elle a été interrompue avec elle dans le même état et n’a jamais le moindre souvenir de ce qui s’est passé dans l’état de Léonie 3. Gette perte de souvenir n’est pas causée par la léthargie intermédiaire, car Léonie ? se souvient de toute sa vie à elle, quoiqu'elle ait été coupée par de nombreuses léthargies. En un mot, Léonie 2 ne se souvient pas plus de Léonie 8 que Léonie1, tout éveillée, ne se souvient du somnambulisme. Cet état de Léonie 3 est donc bien un nouveau somnambulisme par rapport à l’état de Léonie 2, comme celui-ci en était un par rapport à la veille.
La description de ces deux sujets serait suffisante pour faire comprendre ce phénomène de mémoire et nous ne parlerions pas de nos études sur un troisième sujet, Rose, si cette personne n'avait présenté les mêmes phénomènes avec un degré de complication bien plus grand, et si elle ne nous donnait l’occasion d’insister sur un point important : l’analogie des phénomènes naturels de l’hystérie et de divers états somnambuliques. Cette femme, lorsqu'on l'hypnotise, peut présenter quatre formes de somnambulismes distinctes les unes des autres. La mémoire dans ces différents états semble dépendre de conditions très complexes et varie de l’un à l’autre; les deux premiers états s'ignorent réciproquement, quoiqu’ils aient tous deux le souvenir de la veille; le troisième et le quatrième se superposent comme les somnambulismes successifs de Lucie et de Léonie, le dernier état présentant le souvenir de tousles autres et de la vie tout entière. Mais, en dehors du somnambulisme, la vie de cette personne présente un grand nombre d'accidents hystériques très variés, des crises convulsives, des délires hystériques qui se prolongent quelquefois pendant des journées entières et dont elle ne garde aucun souvenir, en outre des amnésies, des oublis singuliers qui ont déjà été souvent décrits. Il lui arrive d'oublier complétement, sans que l’on sache pourquoi, des parties importantes de sa vie qui avaient cependant paru normales. Ainsi, un jour, après une crise, elle perd la mémoire des trois semaines qui ont précédé. Eh bien, le souvenir de l’un ou de l’autre de ces états oubliés revient facilement, quand elle rentre dans certaines périodes déterminées de son somnambulisme artificiel. Ainsi le souvenir du délire hystérique est complet pendant le second somnambulisme; mais le souvenir des périodes de la vie attein-
tes par l’amnésie, n’est pas encore revenu. Il n’est récupéré d’une manière complète que dans la quatrième période, pendant laquelle la mémoire du sujet ne présente plus aucune lacune particulière. Ce retour des souvenirs nous permet, je crois, d’assimiler les états ainsi réunis par la mémoire : le deuxième somnambulisme de Rose serait un état psychologique analogue à son délire hystérique, et son quatrième somnambulisme serait un état analogue à ces périodes de la vie qui sont subitement oubliées. C’est là une hypothèse qui ne s'appuie, jusqu’à présent, que sur un caractère, celui de la mémoire, et que nos études vont justifier de plus en plus.
La description de ces mémoires alternantes, quoiqu’elle soit faite d'une façon superficielle sans entrer dans les détails, peut paraitre compliquée et obscure. Nous sommes convaincus cependant que la psychologie doit quitter un peu les généralités abstraites et entrer dans ces détails, si elle veut devenir un jour une science utile et pratique. Üest grâce à la connaissance de ces divers états psychologiques des hystériques que l’on peut guérir leurs paralysies et leurs contractures, et il faudra entrer dans des études bien plus ardues, si on cherche un jour le véritable traitement moral de la folie qui est bien plus compliquée que l’hystérie. Mais, dans cet essai, 1l nous a suffi de montrer que l’oubli au réveil et la mémoire alternante n’appartiennent pas simplement au somnambulisme ordinaire, mais qu’ils se retrouvent avec beaucoup de variations dans beaucoup d'états et permettent de constater bien des variétés de somnambulisme.
ÉTUDE SUR UNE CONDITION PARTICULIÈRE DE LA MÉMOIRE ET DE L'OUBLI DES IMAGES
Constater un phénomène n’est pas suffisant, il faut encore chercher à l'expliquer. D’où viennent ces changements d'états psychologiques ? Pourquoi cés oublis et ces retours bizarres de la mémoire ? Toutes les hypothèses possibles ont été proposées et les passer toutes en revue serait parcourir toute l’histoire du magnétisme animal. La plupart de ces théories ayant été déjà
92 Ie PARTIE. — AUTOMATISME TOTAL
résumées dans les ouvrages de Maury, de Despine, de Ribot, il nous suffira de citer les plus célèbres et de montrer combien elles tiennent peu compte des véritables éléments du problème, Les uns prétendent que l'attention a été trop faible pendant le somnambulisme et les phénomènes psychologiques trop légers !. Les autres disent, au contraire, que la concentration a été si forte et les phénomènes si violents, que l'esprit a été épuisé et ne peut plus au réveil reproduire cette même idée ?. Ces deux hypothèses se réfutentl’une par l’autre, ne tiennent aucun compte de la variété des phénomènes somnambuliques qui tantôt sont très forts, tantôt très faibles, enfin expliqueront bien difficilement le retour si parfait de la mémoire dans un nouveau somnambulisme. M. Despine, comme nous l’avons déjà vu, attribue cet oubli à la disparition totale du moi et de la conscience pendant l’état anormal : « On ne peut l’expliquer que par la non-participation du moi et de la conscience personnelle à cet acte, lequel est dû à l’activité psychique inconsciente, c’est-à-dire automatique du cerveau, pendant une suspension momentanée de l’activité consciente de cet organe ?. » Il y a peut-être quelque chose de vrai dans cette théorie de la disparition du moi; maïs en conclure que toute conscience est supprimée pendant le somnambulisme, cela nous semble vraiment paradoxal et inadmissible. Il y a plus à retenir, je crois, des théories de Maury * sur le rôle des associations d'idées dans ‘la mémoire; mais, comme il le remarque lui-même, l’oubli des somnambules ne peut pas s’expliquer entièrement par la rupture de la chaine des associations. Si, immédiatement après le réveil, elles n’ont pas toujours sous les yeux un objet ou un mouvement associé avec les actes précédents et qui les leur rappelle, il est cependant vraisemblable que, dans le cours de la journée, il leur arrivera de yoir des objets ou de faire des actes identiques à ceux qui ont été faits en somnambulisme. Pourquoi la puissance de l’association ne s’exercet-elle pas à ce moment pour réveiller les souvenirs. Léonie en somnambulisme à cueilli un bouquet de fleurs, quand elle est
Dugald Stewart et A. Lemoine. Du sommeil au point de vue physiologique et pathologique. 7
? Maury. Le sommeil et les rêves, 188.
$ Despine. Somnambulisme, 98.
# Maury. /bid., 206.
SÉNL 'E, d'en PU NA) CAPATE AS Ÿ 4) pY Ge Ses - Ur D V4 TA / NY : \
réveillée, je lui donne ce bouquet à emporter : pourquoi ne comprend-elle pas d'où il vient? pourquoi par association ne se souvient-elle pas de l’avoir eueilli ?
Quelques-uns des anciens magnétiseurs expriment aussi une idée très juste et dont nous lirerons profit quand ils parlent des changements de la sensibilité qui se produisent pendant le somnambulisme. « Dans tout sommeil, dit Bertrand! il existe une privation plus ou moins complète de la sensibilité et de la motilité des organes extérieurs... La sensibilité reflue à l’intérieur, le somnambule éprouvant de nouvelles perceptions fournies par les organes intérieurs, leur succession constituera une nouvelle vie différente de celle dont nous jouissons habituellement. » C'est à peu près une idée du même genre qu’exprimait M. Ribot quand il admettait des variations de la cœnesthésie ou sensibilité générale pendant le somnambulisme, variations qui deviendraient le centre des associations nouvelles et d'une nouvelle mémoire. Ces idées nous semblent vraies dans leur généralité, mais on conviendra qu’elles restent encore assez vagues et peuvent difficilement s'appliquer aux cas particuliers. C'est pour cela que nous essayerons d’esquisser à nôtre tour une explication de ces phénomènes bizarres d’oubli et de mémoire. Notre hypothèse ne sera pas plus définitive que les précédentes et elle n'a pas de prétention à être très générale. Elle est simplement destinée à expliquer les faits que j'ai p1 observer, et elle a cet unique avantage sur les précédentes d'être appuyée sur quelques observations et quelques expériences précises, faites dans de bonnes conditions. Pour expliquer les faits présentés par d’autres somnambules, il faudrait probablement élargir et transformer notre hypothèse, mais la direction générale en resterait probablement la même.
Toute hypothèse, disent les logiciens, comprend trois parties : une observation fortuite, une suite d'idées et de raisonnements destinée à l'expliquer et des expériences instituées pour vérifier les conséquences de cette supposition. C’est cet ordre que nous suivrons dans l’exposition de nos recherches.
Une des femmes que j'ai étudiées le plus longtemps, Rose, avail présenté, avant d'entrer à l'hôpital, à peu près tous les accidents
1 A. Bertrand. 'railé du somnambulisme, 1843, 461.
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94 le PARTIE. — AUTOMATISME TOTAL
de l’hystérie la plus grave; elle avait eu, entre autres choses,
des pertes de mémoire singulières qui survenaient brusquement
à la suite d’une crise ou d’une sorte de léthargie et qui embras-
saient une ou plusieurs des semaines qui avaient précédé l’acci-
dent. Tout récemment, elle avait eu un accident de ce genre et,
à la suite d’un sommeil cataleptique ou léthargique qui avait été mal déterminé, elle avait totalement oublié les trois mois précédents. L'attaque léthargique étant arrivée à peu près subitement vers la fin de septembre après un intervalle où elle semblait se bien porter, cette personne s'était réveillée sans aucun souvenir des mois de juillet, août et de septembre. J'avais été tout naturellement très intéressé par cette amnésie naturelle et, à plusieurs reprises, au moyen du somnambulisme ou de la suggestion, j'avais essayé de raviver ces souvenirs; mais, je dois le dire, je n'avais eu aucun succès. Beaucoup plus tard, l’habitude d’être endormie et l'influence curieuse des passes amenèrent chez cette femme un grand nombre d’états somnambuliques divers séparés les uns des autres, comme je l'ai dit, par des périodes de syncope et de catalepsie. Dans une de ces périodes nouvelles qui venait de se produire, elle me dit un jour spontanément : « Vous m'avez souvent demandé ce qui s’est passé au mois d'août et au mois de septembre. Pourquoi donc n’ai-je pas pu vous répondre, c'était si simple; je le sais bien maintenant..., j'ai fait ceci et cela... etc. » Le souvenir des trois mois oubliés était totalement revenu, ainsi que je pus le vérifier. Mais dès que ce somnambulisme changea et que le sujet entra dans l’état de veille ou dans un autre somnambulisme, ces souvenirs disparurent de nouveau complètement. Qu'y avait-il donc de particulier dans cet état somnambulique survenu par hasard, pour que ces souvenirs réapparussent à ce moment et point à un autre ? Mon attention fut attirée par un phénomène particulier, important ou non, mais qui constituait la seule différence visible pour moi entre cet état et les autres. A l’état de veille et dans tous les autres états, ainsi que je le savais depuis longtemps, Rose était totalement anesthésique et sa conscience ne percevait aucune sensation tactile ou musculaire. Dans ce somnambulisme particulier qui amenait le retour des souvenirs, Rose recouvrait subitement la sensibilité tactile et musculaire du côté droit et devenait hémi-anesthésique. D'autre part, quand j'ai cherché des renseignements sur l’état du sujet pendant ces
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CHAP. es L’OUBLI ET LES DIVERSES EXISTENCES 95
trois mois dont le souvenir avait été perdu, j'ai appris qu'elle se portait assez bien et avait alors la sensibilité tactile au moins du côté droit. En effet, elle avait reçu alors une petite blessure causée par un coup de couteau au bras droit et en avait beaucoup souffert. Or, en ce moment, quand elle est éveillée, elle est . si insensible qu'elle ne souffre d'aucune blessure, même quand, dans ses crises, elle se fait de véritables plaies aux membres. Donc elle n’était pas pendant ces trois mois anesthésique comme aujourd’hui; elle sentait au moins du côté droit. Si nous comparons l’état dans lequel les souvenirs ont été acquis et l’état, qui est maintenant un somnambulisme particulier, dans lequel ces souvenirs sont restaurés, nous voyons que ces deux états ont un point commun qui leur est propre, l’existence de la sensibilité tactile et musculaire du côté droit.
Cette observation fortuite m'amena tout naturellement à supposer qu’il devait y avoir une relation entre l’état de la sensibilité et l’état de la mémoire. Les souvenirs acquis par une certaine sensibilité semblaient ne pouvoir être remémorés ou reproduits que si cette sensibilité subsistait dans le même état. Pour discuter la valeur de cette hypothèse et pour l'appliquer à des cas nouveaux, il me semble nécessaire de distinguer deux cas et d'étudier à part deux espèces de mémoires. Il ÿ a d’abord la mémoire élémentaire ou sensible, celle qui consiste simplement dans le souvenir de telle ou telle sensation particulière considérée isolément, et il y a ensuite une mémoire complexe ou intellectuelle, qui nous fournit le souvenir des idées compliquées et qui ne peut guère exister chez l’homme que grâce au langage. Ne nous préoccupons d'abord que de la première mémoire et cherchons à quelles conditions elle est possible.
La mémoire contient un élément très important, mais, en réalité, accessoire : c’est la reconnaissance et la localisation. Ces distinctions sont, comme le dit M. Ribot!, l'apport de l’intelligence dans la mémoire, rien de plus; elles ne constituent pas le souvenir. L'élément essentiel du souvenir est ici, comme on sait, la reproduction sous forme d’image de la sensation précédem-
ment éprouvée. Or, il est admis aujourd’hui, depuis les recherches . de Galton, que l'image est, avec une complexité ordinairement
Ribot. Maladies de la mémoire, 2.
RNA, On LE, SRE PSE Er NAN ET EN NT EEE nc | s 5 ‘ ÿ {
moindre, identique à la sensation. Pour que l’image puisse se produire et par conséquent pour que la mémoire puisse avoir lieu, il faut donc de toute nécessité que la faculté de sentir cette sensation existe encore au moins en partie. Un individu, qui aurait complètement perdu un sens et qui ne pourrait plus à aucun degré apprécier les sensations que ce sens procurait, aurait perdu en même temps toutes les images et par conséquent tous les souvenirs relatifs à ces sensations. Mais, dira-t-on, un homme devenu subitement aveugle par un accident conserve encore, quoiqu'il ne puisse plus rien voir, le souvenir des sensations visuelles. C’est que cet individu n’a perdu que l'œil, organe extérieur de la vision et non pas la faculté psycho-physiologique de voir. S'il avait perdu les centres nerveux de la vision, la faculté même d'apprécier les sensations visuelles, il n'aurait plus le souvenir d’avoir vu et, comme un aveugle de naissance, il ne saurait plus ce que c’est que voir. Il y a des individus de ce genre ; on peut montrer que les choses se passent ainsi dans les anesthésies hystériques.
Dans cette maladie, ce n’est pas l'organe extérieur qui est atteint, il est parfaitement intact ; ce sont les centres mêmes qui ne fonctionnent plus, ou du moins qui fonctionnent d’une manière anormale, comme nous le verrons plus tardt. Aussi, à l’inverse d’un aveugle par accident qui conserve les rêves et les hallucinations de la vue après la perte de l'œil, les hystériques qui ont une anesthésie complète et profonde ne conservent point . les hallucinations du sens qu'elles ont perdu. Examinons ce fait et montrons ensuite quelles conséquences il peut avoir pour l'exercice de la mémoire élémentaire.
Rose fut, à un moment, anesthésique totale et en même temps dyschromatopsique des deux yeux, c'est-à-dire qu’elle nesentait le contact sur aucun point du corps et qu’elle ne distinguait aueune couleur ni par l'œil droit, ni par l’œil gauche ; elle voyait tous les objets gris et blancs. À ce moment, il m'était complètement impossible de lui faire éprouver aucune hallucination visuelle colorée ni aucune hallueination tactile. Si je lui suggérais de voir des fleurs, des costumes, etc., elle les voyait toujours gris et blancs ; si je lui suggérais un chatouillement, une douleur, une température anormale, elle ne sentait absolument rien. Au même
1 Cf., II° part., ch. nr.
moment, on pouvaitéveiller par un mot toutes les hallucinations auditives, ce qui prouve qu'elle était très suggestible. Je l’ai interrogée sur ses rêves et elle m’a assuré voir les objets .en rêve de la même manière que pendant la veille, gris et blancs, et ne jamais sentir aucun contact. Chez ce sujet, les images avaient complètement disparu en même temps que les sensationst.
Inversement, quand on arrive, ce qui est quelquefois possible, à provoquer une hallucination malgré l’anesthésie du sujet, on fait réapparaitre en même temps la sensibilité normale. Il faut aussi remarquer que, chez certains sujets dont l’anesthésie est peu profonde et d’origine récente, les suggestions peuvent réveiller les images sensibles, surtout par l'intermédiaire d’autres images qui ont été conservées ?. Par exemple, Marie est depuis quelques jours anesthésique totale : je lui suggère qu’une chenille court sur sa main ; elle affirme ne rien sentir. Je lui dis de regarder et de voir la chenille : elle la voit et en même temps la sent: l’image visuelle a réveillé l’image tactile. Mais ce qui est intéressant à constater, c'est qu'en même temps tout le bras est devenu réellement sensible et que Marie sent maintenant toutes les piqûres et tous les contacts. L'image sensible n’a pu être évoquée sans ramener la sensation réelle, et cette observation montre d’une manière inverse la dépendance entre l’image et la sensation.
Cherchons maintenant quelles conséquences un pareil phénomène peut avoir sur l’état de la mémoire : il est facile de comprendre et de vérifier par l'expérience que cette perte des images amène la perte de tous les souvenirs qui s’y rattachent. Un des premiers symptômes qui nous prouvent, je crois, cette perte des souvenirs, c’est l'indifférence bien connue des hystériques pour tout ce qui dépend de leurs anesthésies ?. Il me semble que, si je me réveillais un matin sans aucune sensation tactile ni musculaire, que si je perdais tout d’un coup, comme Rose, la sensation des couleurs et ne distinguais plus dans l’univers que du noir et du blanc, j'en serais épouvanté et que j'irais de
:Ce phénomène ne se produit pas tout à fait de la même manière et présente des difficultés d’interprétation particulières quand on expérimente sur des hémi-anesthésiques: nous en parlerons plus loin, [®° part., ch. nr,
* Cf. Paul Richer. Op. cüt., 710.
Cf. D° A. Pitres. Des anesthésies hystériques. Bordeaux, 1887, 26. PIERRE JANET 7
98 Le PARTIE. —— AUTOMATISME TOTAL
suite demander du secours. Ces femmes, au contraire, trouvent leur état si naturel qu’elles ne s’en plaignent jamais. C'est moi qui, à la suite de quelques essais, ai fait remarquer à Rose qu'elle ne distinguait aucune couleur, elle n’en savait rien. Quand j'ai montré à Lucie qu’elle ne sentait aucune douleur ni aucun contact, elle m’a répondu : « Tant mieux .» Quand je l'ai amenée à constater qu’elle ne savait jamais la position de ses bras sans les voir et qu’elle perdait ses jambes dans son lit, elle m’a répondu : « Mais c’est tout naturel, du moment que je ne les vois pas; tout le monde est comme cela.» En un mot, elles ne peuvent pas faire de comparaison entre une sensation ancienne dont elles ont complètement perdu le souvenir et leur état présent, et elles ne souffrent pas plus de leur insensibilité que nous ne souffrons de ne pas entendre « l'harmonie des sphères célestes ». Quand une hystérique, comme Marie, se plaint d’être insensible, c’est qu'elle ne l’est pas totalement; quand l’insensibilité est complète, l'absence de souvenirs est aussi complète.
Il est assez facile de vérifier maintenant ce point par des expériences précises : on pourrait faire éprouver à ces personnes une sensation déterminée quand elles sont bien sensibles, attendre que le cours de la maladie les rende anesthésiques et voir si elles ont alors conservé le souvenir de la sensation précédente. Mais l’expérience serait ainsi bien longue et bien difficile à surveiller. Il vaut mieux, je crois, se servir des changements artificiels produits dans leur sensibilité au moyen des agents œsthésiogènes. Après quelques tâtonnements, j'ai reconnu que l’on pouvait rendre momentanément à Rose la sensibilité d’une partie de son corps par trois procédés : ou bien par l'application prolongée d’un fort aimant, ou par l'application de plaques métalliques d’étain ou de plomb, ou enfin et plus facilement encore au moyen d'un courant électrique de moyenne intensité (20 ou 30 éléments
Trouvé).
Il y aurait à faire ici, si je voulais discuter cette question, une étude intéressante sur l’action de ces procédés. Il me semble que, dans le cas présent, il est bien difficile d'expliquer leur influence par «l’expectant attention», ou par un phénomène de suggestion, puisqu'il s’agit précisément d'un sujet sur lequel la suggestion
d’hallucination tactile n'avait aucune prise et qui ne possédait plus d'images tactiles. La suggestion se sert d’un état psychologique, elle ne le crée pas. Ici, sous l'influence d’un de ces trois agents, la sensibilité tactile réapparaissait dans le bras droit et alors on pouvait suggérer des hallucinations tactiles de ce membre, tandis que cela était impossible auparavant.
Rose étant done à l’état de veille, je lui rends la sensibilité tactile du bras droit par un courant électrique et je m'’assure : qu’elle sent bien les piqures et les attouchements. Je lui mets ‘alors dans la main droite un petit objet que je la prie de reconnaître au toucher sans de regarder : « C’est un petit crayon, » me dit-elle. Je supprime alors le courant électrique et, pendant quelques minutes, je lui parle d'autre chose. Au bout de quelque temps je lui demande : « Qu'aviez-vous dans la main tout à l'heure ? — Un petit crayon, » répond-elle. J'examine la main droite et je vois qu’elle est encore sensible, cet examen peut se faire rapidement sans la prévenir. Repassant auprès d’elle une heure plus tard, je répète la même question et elle me répond alors : « Vous ne m'avez rien mis dans la main, je ne me souviens de rien. » Si j'examine alors rapidement la main droite, je constate qu’elle est de nouveau complètement anesthésique. Mais, dira-t-on, en une heure, elle a pu oublier une chose aussi insignifiante que le contact de ce petit objet. Soit, mais poursuivons l'expérience. Le lendemain, je retourne la voir et je constate qu'elle n’a naturellement ni sensibilité de la main droite ni souvenir de mon crayon. Je lui applique encore sur la main le même courant électrique; au bout de deux ou trois minutes, le bras est de nouveau sensible et elle se met à dire spontanément : « Ah, mais e’était un petit crayon que vous m'aviez mis dans la main hier. »
Dans cette expérience, qui à son intérêt et eat an r'é- -pétée, on voit que les deux moments où le souvenir a été acquis et où il a été reproduit sont tous deux des instants de la veille … pendant lesquels la main droite a été rendue sensible par un “ courant électrique. Qu’arriverait-il si ces instants appartenaient
à deux états différents, l’un à la veille et l’autre au somnambu-
lisme? Nous avons vu que Rose présente divers somnarnbulismes, au moins quatre caractérisés par des mémoires différentes; dans deux de ces états, Le troisième et le quatrième, elle est RTE: ment sensible du côté droit, c’est-à-dire que sous l'influence
des passes ou du sommeil prolongé, il arrive un moment où Rose sent bien de tout le côté droit et que, si on la réveille de cet état pour entrer par exemple dans le second, elle ne sent plus et elle a oublié ce qui s’est passé dans le troisième somnambulisme. Eh bien, pendant cet état particulier où elle est sensible, je lui mets dans la main droite un objet : « C'est un sou, » dit-elle sans regarder. Je lui fais fermer les yeux et je remue moi-même sa main droite « Vous me faites faire le signe de la croix, » dit-elle. Cela fait, je la réveille, elle passe par les somnambulismes inférieurs, arrive à la veille et la voici comme toujours anesthésique totale. Sans interroger directement, Je constate par sa conversation qu’elle n’a aucun souvenir du
somnambulisme ni de l’objet qu'elle & eu en main fort long-
.temps. D'ailleurs je puis même l’interroger directement et la presser de questions en suggérant presque la réponse, elle ne
se souvient de rien. J’applique alors le courant électrique à la main droite qui redevient sensible et Rose me dit spontanément : « C'était un sou que vous m'aviez mis dans la main..., vous m'avez fait faire Le signe de la croix pendant que je dormais, qu'elle drôle d’idée ! » Inutile d’insister plus longtemps sur cette même personne, le phénomène est chez elle constant : ramenez par un procédé quelconque, électricité, plaques métalliques, somnambulisme, etc., un état particulier de sensibilité et vous ramenez en même temps tous les souvenirs élémentaires qui ont été acquis par cette même sensibilité à un moment quelconque.
Il est plus intéressant de reprendre la même expérience sur un autre sujet et j'ai essayé de la reproduire avec Marie. Dès le début de mes recherches, je me suis heurté à une difficulté et les résultats de l’expérience m'ont paru contredire les précédents. En effet, le souvenir chez Marie persistait plus longtemps que la sensibilité. Fallait-il considérer comme fausses les expériences faites avec Rose? Non, un fait n'est jamais faux, on l'oublie trop souvent; mais il peut dépendre de circonstances complexes et, si on ne le vérifie pas, c’est que l’on se place, … sans le. savoir, dans d’autres conditions. Avec un peu d'attention, voici Ce que je crus remarquer : Marie n’est pas anesthésique de la même façon que Rose; tandis que celle-ci a perdu complètement les images du sens tactile et qu'aucune suggestion, aucune parole ne peut les raviver, Marie, au contraire,
peut avoir des hallueinations tactiles provoquées par la parole. Si je lui dis fortement qu'une chenille marche sur son cou, quoiqu'elle soit insensible, elle sent la chenille et même, chose bizarre que nous avons vue, cette image du sens tactile a ravivé pour un moment le sens tactile réel. C'est donc la parole qui ici vient introduire un élément de trouble dans l'expérience. Il faut éviter de la faire parler, car le souvenir de la parole se conserve à la place du souvenir de la sensation tactile et suffit même pour le faire renaître.
On peut opérer ainsi : je découpe dans du carton fort une dizaine de figures ayant toutes à peu près deux centimètres dans leur plus grande dimension ‘ et de forme assez irrégulière pourqu'elles soient difficiles à désigner par le langage. Il faudrait, pour les nommer, dire un triangle scalène, un trapèze, etc., ce dont cette brave fille de Ia campagne est absolument incapable. Je vais lui faire toucher l’une de ces figures sans lui en demander le nom, puis, pour vérifier le souvenir, je vais lui faire reconnaître par le tact parmi les dix figures celle qu'elle a déjà touchée.
= Pendant le somnambulisme profond, Marie aussi devient sensible, mais de tout le corps; je lui fais alors toucher une figure, puis je la réveille. À ce moment, elle garde encore un peu de la
‘sensibilité du somnambulisme, surtout si elle a été réveillée
brusquement. Si je lui mets dans la main les figures, elle les tâte et me tend celle qu’elle a déjà touchée : « J’ai eu celle-là dans la main tout à l’heure. » On voit ici que le souvenir persiste après un réveil brusque, mais c’est parce que la sensibilité somnambulique a persisté?. Recommençons l'expérience en laissant plus d'intervalle après le réveil pour que toute sensibilité soit effacée, Alors je lui laisse regarder ou toucher les figures, elle ne les reconnaît pas et dit ne savoir ce que c’est. Cherchons à lui rendre la sensibilité sans la rendormir : Marie n’est pas sensible au courant électrique, je ne sais pourquoi; il faut nous servir des plaques de Burcq et, après quelques essais, des plaques de fer qui agissent très fortement. L'application de la plaque de fer fait trembler la main, cause des picotements pénibles, puis,
‘On pourrait peut-être faire des figures de ce genre avec des dimensions différentes et obtenir ainsi de véritables échelles de sensibilité tactile analogues aux lettres de Wecker employées pour mesurer l’acuité visuelle.
? Il en est de même quelquefois pour Rose.
quand les secousses et les picotements ont absolument disparu, rend le bras complètement sensible. La main touche alors les figures et me tend immédiatement la vraie qui a été reconnue. Jei encore disparition de la sensibilité, disparition du souvenir; persistance ou retour de la sensibilité, persistance ou retour du souvenir. « L'activité sensorielle, pourrait-on dire avec Bastian, forme la base de la pensée; quand on l’éteint, la pensée disparait ou s’endort!. »