LE
is * sets - st ds 2: ont Lu
quoique plus rarement : c’est l'absence complète de déglutition pendant certains états somnambuliques !. Ce détail m'a frappé, car, chez une personne, chez Léonie, il est absolument constant. Elle n’a aucune déglutition pendant le somnambulisme et jamais je ne suis arrivé à lui faire avaler une goutte d’eau. Dans un article paru récemment, M. Dufay signale le même fait chez une de ses somnambules ?. Mais le phénomène, loin d’être caractéristique, est assez rare ; la plupart des somnambules mangent et boivent sans aucune gêne dans leur sommeil. Lucie en somnambulisme nalurel descendait se faire cuire une cotelette et la mangeait très bien. Rose n’était jamais aussi heureuse que lorsqu'elle déjeunait en somnambulisme. Il y a même des hystériques dysphagiques à l’état de veille, qui mangent assez facilement quand elles dorment, et c’est un détail qu'il est quelquefois utile de connaître. Mon frère a réussi à alimenter ainsi une femme hystérique qui, à cause de vomissements incoercibles, était près de mourir de faim.
Un des auteurs modernes qui ont le mieux connu les somnambules, M. Despine, croit trouver dans leur attitude extérieure un bon caractère distinctif. La croyance populaire se représente, en général, les somnambules comme des personnes qui parlent en ayant les yeux fermés. Cette croyance résulte probablement de cette idée, en réalité assez fausse, que le somnambulisme est un sommeil : on répète aux somnambules qu’elles dorment, d’où elles concluent qu’elles doivent avoir les yeux fermés. Mais si on laisse les somnambules agir à leur guise, beaucoup, comme Lucie, ont presque constamment les yeux ouverts. C’est alors que M. Despine prétend que leur regard a toujours un caractère tout particulier et distinctif. « Les yeux, dit-il, sont grandement ouverts..; les pupilles largement dilatées restent immobiles à l'action de la lumière ; la conjonctive insensible ne sent pas le besoin d’être lubréfiée par les larmes, aussi le clignotement des paupières est supprimé ou fort rare *. » L'auteur est si convaincu de l'importance de ce caractère qu’il prétend « par l’inspection des yeux découvrir les fraudes tentées par une fausse somnam-
‘ Baragnon. Magnétisme animal, 108.
* Revue scientifique, 1888, II, 241.
* Despine. Somnambulisme, 107.
70 Fe PARTIE. — AUTOMATISME TOTAL
bule ». Il faut avouer que je n'aurais pas une pareille hardiesse ni une pareille conviction.
. Sans doute, ce regard existe quelquefois, et M. Despine indique très bien dans quelle circonstance, « lorsque la rétine est paralysée » ; alors, en effet, « ce regard amaurotique a assez de ressemblance avec celui de l'individu qui est assez myope pour ne pouvoir distinguer aucun des objets environnants ». Ainsi, pendant la catalepsie, quand on n’excite pas le sens visuel, l'œil prend ce caractère. Si on ouvre de force les yeux d’une hystérique au début du somnambulisme, à un moment où, d’ordinaire (car il peut y avoir des exceptions), elle ne voit pas clair, ses yeux auront l’aspect amaurotique. Mais, est-il donc admis qu'une somnambule ait toujours la rétine paralysée et soit toujours aveugle ? D’après une opinion assez ancienne, que Maine de Biran lui-même a soutenue, le somnambule se conduirait toujours d’après ses rêves, d’après des hallucinations qui lui représentent les objets tels qu'il les connaît et non d’après de véritables sensations visuelles. Cette opinion me paraît complètement inexacte.. Si on laisse le somnambulisme se développer suffisamment, il y a des sujets qui ouvrent les yeux d'eux-mêmes, ou bien on peut les leur faire ouvrir, en vérifiant le moment où ils voient clair. On reconnait évidemment qu'une somnambule se dirige alors d’après la vue des objets réels, comme on peut facilement le vérifier en la menant dans un endroit qu'elle ne connait pas. Les yeux n’ont plus alors cet aspect bizarre, ils sont tout à fait normaux et, même pendant la catalepsie, si l’on fait fixer un objet, dans les actes par imitation, par exemple, on voit les yeux remuer et prendre une apparence normale. Pour ce qui est de cette attitude des somnambules, j'ai fait plusieurs fois une expérience que je crois décisive. J'ai envoyé plusieurs fois Lucie, en plein somnambulisme, parler à des personnes étrangères qui n'étaient pas prévenues et elle a toujours été prise pour une personne normale. Marie peut être laissée en somnambulisme dans une salle d'hôpital, sans que les autres malades soupçonnent son état. Sans doute, il y a, pour moi qui les connais bien, quelques traits caractéristiques et je n'aurais pas toujours besoin d'interroger leursensibilité ouleurmémoirepour savoir dansquel état elles se trouvent : Marie est plus pâle en somnambulisme qu’à l’état de veille; Lucie, qui a plusieurs tics au visage quand elle est éveillée, à une figure calme et régulière dans le second
RE
état. Mais ce sont des signes individuels et de minime importance qui ne permettent pas de fonder une distinction scientifique.
Enfin pour terminer cette énumération des signes physiques qui ont été proposés, M. Charcot, puis MM. Paul Richer, Binet, Féré, etc., ont vu chez les hystériques mises en somnambulisme une. contracture particulière qui se produisait dans les muscles à la suite d’une friction superficielle ou même d’une simple insufflation sur la peau. Puisque, dans cetravail, je me tiens surtout au récit de ce que j'ai pu voir, je dois dire que j'ai cherché ce caractère sur une douzaine de personnes mises en somnambulisme et toutes hystériques, et que je ne l'ai constaté que sur deux sujets. D'autre part, une hystérique, Rose, qui ne présente jamais ce caractère en somnambulisme, le présente quelquefois à l’état de veille. C’est assez pour que, au moins pour ma part, je ne considère pas ce fait comme caractéristique.
En réalité, j'en suis maintenant convaincu, il n’y a pas de signe physique qui permette de reconnaître si une femme est en somnambulisme ou si elle n’y est pas, et c’est s’avancer beaucoup que de ‘prétendre reconnaître cet état au premier coup d'œil. M. Despine soutenait que la psychologie n’a pas à s’occuper du somnambulisme ! et que la physiologie seule peut l'expliquer. Eh bien, loin de pouvoir l'expliquer, la physiologie ne peut même pas le reconnaître. Beaucoup d'auteurs, comme Bertrand, Braid et plus récemment Gurney, Bernheim, ont eu le grand mérite de reconnaître que le somnambulisme est un phénomène psychologique et qu'il ne peut être constaté que par des caractères uniquement psychiques. Cependant tous les phénomènes mentaux qui ont été allégués n’ont pas une égale importance.
Le D' Carpenter parle de l’état de distraction du sujet hypnotisé. Il compare son état à la rêverie d’un poète devant un beau passage ou à la distraction d’un savant absorbé par la recherche d’un problème ?. Cela est vague et inexact. Il y a des somnambules fort peu distraits et qui étudient un problème avec la plus grande attention. D'ailleurs Stanley-Hall a pu dire au contraire que l'hypnose est une crampe de l'attention sur un objet. Gurney,
" Despine. Op. cit., 80.
© Voir Gurney. Proceedings S. P. R., II, 266.
qui cite cet auteur, remarque, avec justesse, que l'hypnotisé peut avoir une série de crampes de l'attention sur différents objets sans se réveiller en passant de l’un à l’autre. J'ajouterai que les somnambules ne sont pas toujours attentifs, pas plus qu'ils ne sont toujours distraits. Léonie, quand on exige d’elle de l’attention pour des expériences délicates, demande de temps en temps un peu de récréation pour se reposer et pour s'amuser.
Bertrand, Braid et surtout Bernheim ont cherché dans l’état de l’activité ou de la volonté la caractéristique du somnambulisme et ont constaté que le somnambule n’a pas de volonté personnelle, de spontanéité active et qu’il obéit à tous les ordres. Sans étudier en ce moment le phénomène de la suggestion qui est bien l’un des plus importants de cet état, je remarquerai seulement que rien n’est plus variable que l’état de la volonté dans le somnambulisme aussi bien que dans la veille. Une des plus curieuses études que j'aie pu faire, et sur laquelle je reviendrai longuement, est celle d’une jeune fille de seize ans presque idiote et probablement épileptique. Elle était, pendant la veille la plus normale et durant toute sa vie, plus suggestible, plus ballucinable que la plus docile des somnambules. D'ailleurs, M. Bernheim a parfaitement constaté les suggestions à l’état de veille et a seulement admis que ce phénomène était plus accentué en somnambulisme. Mais comment expliquer alors ces sujets qui, comme Rose, comme Lucie et bien d’autres, deviennent de plus en plus indépendants à mesure que le somnambulisme augmente de profondeur, et arrivent à un état où leur volonté … est parfaitement normale, plus spontanée et plus indépendante qu'à l’état de veille “. En réalité, la volonté me parait un phénomène secondaire dépendant de plusieurs autres choses, et c'est dans des faits plus élémentaires qu’il faut chercher les signes distinctifs du somnambulisme, c’est dans l’état de la mémoire et de la sensation. :
1 Voir ch. 1 de la présente partie.
CARACTÈRES ESSENTIELS DU SOMNAMBULISME : L'OUBLI AU RÉVEIL ET LA MÉMOIRE ALTERNANTE
Les phénomènes de la mémoire sont peut-être les plus importants de notre organisation psychologique, et leurs plus légères modifications ont sur toute notre vie un retentissement considérable. Or, dans toute la pathologie mentale, il n’y a pas de modification de la mémoire plus complexe et en même temps plus régulière que celle de la mémoire du somnambule. On constate en effet régulièrement dans la pensée des individus qui, pour une raison ou pour une autre, ont eu des périodes de somnam- - bulisme, trois caractères ou trois lois de la mémoire qui leur sont particuliers: 1° oubli complet pendant l’état de veille normedw de tout ce qui s’est passé pendant le somnambulisme ; 2° souvenir complet pendant un somnambulisme nouveau de tout ce qui s’est passé pendant les somnambulismes précédents ; 3° souvenir complet pendant le somnambulisme de tout ce qui s’est passé pendant la veille. La troisième loi présente peut être plus d’exceptions et d'irrégularités que les deux autres, aussi dans cette étude, qui a surtout pour but de donner une idée générale du somnambulisme, insisterons-nous un peu moins sur elle. Mais les deux premières, malgré la diversité que présentent toujours des phénomènes aussi complexes, sont si générales et si importantes qu'elles peuvent être considérées comme le signe caractéristique de l’état somnambulique.
Le phénomène de l’oubli, au réveil, de tout ce qui s’est passé pendant le somnambulisme est si curieux et si frappant qu'il à été constaté dès les premières études de ce genre. « Lorsqu'il rentre dans l’état naturel, dit Deleuze t, il perd le souvenir de toutes les sensations, de toutes les idées qu'il a eues dans l’état de somnambulisme ; tellement que ces deux états semblent aussi étrangers l’un à l’autre que si le somnambule et l'homme éveillé étaient deux êtres différents... Ce caractère seul est constant et distingue essentiellement le somnambulisme. » « L’oubli
‘ Deleuze. Histoire critique du magnétisme animal, 1819, I, 187.
14 Fe PARTIE. — AUTOMATISME TOTAL
de tout ce qui s’est passé pendant le sommeil magnétique, écrit aussi Baragnon', est un effet invariable sans lequel il n’y a point de sommeil.» Braid caractérise aussi le somnambulisme par l’oubli au réveil et l'appelle un dédoublement de la conscience. Il est inutile de multiplier ces citations que l’on pourrait emprunter à tous les écrivains aussi bien anciens que récents. Il vaut mieux donner quelques exemples pour faire comprendre l'importance du phénomène. Je vais un jour endormir Léonie vers deux heures de l'après-midi, je la tenais déjà en somnambulisme depuis quelque temps, quand je reçois une lettre de M. le D' Gibert qui, ne pouvant venir me rejoindre, me demandait de lui amener Léonie. Au lieu de réveiller la somnambule, je lui montre cette lettre et lui propose dé venir avec moi comme elle était. «Je le veux bien, répond-elle, mais il faut d’abord m'habiller, vous ne voulez pas que je sorte comme cela. » Elle monte et s’habille ; puis je l’'emmène en voiture, ce qui la met au comble de la joie comme un enfant. Elle resta en somnambulisme, pendant toute la soirée, fut très vive et très gaie, se prêta à diverses expériences que nous voulions faire et dans les intervalles raconta une foule de choses. Ce n’est que vers minuit que je la ramène chez elle, et là, à la même place : où je l’avais endormie à deux heures, je la réveille complètement. Après cette séance agitée, la voici au réveil calme, tranquille, convaincue quelle n’a pas bougé de la journée et qu'elle vient à peine de s'endormir. Mais, elle reste stupéfaite en voyant qu’elle a changé de costume, et je suis obligé de la rendormir et lui faire diverses suggestions pour l'empêcher de se préoccuper de cette singularité. Autre exemple: Pendant un somnambulisme, Lucie s’avise de se fâcher contre moi, je ne sais plus pourquoi. Croyant à une de ces bouderies passagères qui lui sont habituelles, nous ne la surveillons pas assez et elle en profite pour se sauver au travers des rues en plein somnambulisme. Il fallut la rejoindre, et la forcer à rentrer, ce qui ne fut pas facile. Comme la scène se prolongeait, je trouvai plus simple de la réveiller. Immédiatement, comme par enchantement, la voici douce et aimable sans le moindre restede mauvaise humeur et sans songer à reprocher rien à personne. Chez elle, l'oubli est si complet qu’elle ne se souvient même pas, de même que Léonie, d’avoir
! Baragnon. Op. cil., 173.
dormi quelque temps. Si elle est endormie au milieu d’un acte ou d’une conversation, elle continue presque toujours au réveil son action ou ses paroles comme s’il n’y avait rien eu d’anormal : le somnambulisme, quelle qu’ait été sa durée, semble n’avoir pas existé et les deux moments de la veille paraissent se rejoindre. Rose est restée quatre jours et demi en somnambulisme (nous voulions essayer de guérir ainsi une paralysie des jambes qui avait résisté à tous les autres procédés et nous avons d’ailleurs parfaitement réussi); mais, pendant ces quatre jours, elle parle à plusieurs personnes et reçoit même des visites. Au réveil elle à tout oublié, se trompe sur le jour de la semaine et croit être quatre jours en arrière. Il en est ainsi pour toutes les somnambules que j'ai pu voir, que leur état anormal soit court ou prolongé, que les événements soient insignifiants ou graves, l'oubli est toujours complet et absolu, c’est une page entièrement effacée dans leur vie.
Le second phénomène, c’est-à-dire le retour de la mémoire dans un nouveau somnambulisme, est aussi facile à constater. Léonie rendormie, Le lendemain de la journée que j'ai racontée, retrouva tout d’un coup l'excitation qu’elle avait eue la veille : « Vous ne vouliez pas me laisser rentrer à pied, me dit-elle de suite, vous avez vu comme je marche bien et j'étais à peine fatiguée. » Lucie, quand je la rendors aussi le lendemain, recommence immédiatement la scène que le réveil avait interrompue. Cette fois, je réussis à la calmer et à obtenir heureusement une réconciliation. Une autre somnambule, N., que j'ai endormi deux fois, à un an d'intervalle, retrouva dans le second -somnambulisme le souvenir minutieux de tout ce qu’elle avait fait dans le premier et me rappela des détails que j'avais moimême complètement oubliés. Tous ceux qui ont endormi plusieurs fois la même personne ont remarqué ce phénomène aussi banal que singulier.
Le second état possède ordinairement en plus le souvenir complet des actes et des idées de la veille normale : le sujet, pendant le somnambulisme, peut raconter ce qu’il a fait ou senti pendant la journée et connaît encore les mêmes personnes. Une seule fois j'ai assisté à un somnambulisme de Rose, différant accidentellement des autres, pendant lequel elle ne me reconnaissait plus et paraissait avoir oublié la plupart des événements arrivés depuis son séjour à l'hôpital. Mais ce cas est très rare et
je ne l’ai point vu se reproduire. Il faudra cependant en tenir compte si on essaye d'expliquer ces modifications de la mémoire.
Considérer cet état de la mémoire comme le caractère essentiel du somnambulisme, n'est-ce pas se fier à un signe facilement simulable et difficile à bien constater. Nous répondrons d’abord que jusqu’à présent on n’en possède pas de meilleur, ensuite que ce critérium est plus sûr qu'on ne le suppose. Contrairement à l'opinion générale, je considère les phénomènes psychologiques comme bien plus difficiles à simuler que les phénomènes physiques, et je crois qu’il serait plus aisé de jouer même une crise d'épilepsie que de feindre la folie pendant plusieurs jours devant un aliéniste. Pour le sujet qui nous occupe, il suffit d’un petit nombre de renseignements et d’un peu d'habitude pour simuler une contracture; il faudrait beaucoup d'intelligence, d'attention et de mémoire pour ne jamais confondre les souvenirs acquis pendant le somnambulisme et les souvenirs acquis pendant la veille et n’être jamais pris en défaut. On peut faire une critique plus grave à la façon de poser.les questions pour vérifier l’état de la mémoire. Il est en effet quelquefois dangereux d'interroger directement le sujet. La question même peut, par une sorte de suggestion, réveiller un souvenir qui resterait sans elle ignoré. Je ne crois pas, en général, ce danger très grand, car les suggestions relatives à la mémoire sont rarement aussi faciles, et on ne réveille pas les souvenirs d’un sujet en lui demandant ce qu'il a dit ou fait pendant qu'il dormait. Cependant le danger existe et M. Gurney ‘, qui l’a souvent signalé, indique aussi un assez bon moyen pour le conjurer : il faut vérifier leurs souvenirs par leur conversation même, sans avoir l’air de les interroger directement. « Posez-leur une question en apparence indifférente à laquelle ils répondront d’une manière particulière s’ils ont certains souvenirs et d’une autre s'ils ne savent de quoi il s’agit. » Ce procédé est excellent et plus facile en pratique qu’il ne paraît être. Mais il faut pour cela, comme je l'ai déjà dit, connaître très bien le caractère et toute la vie du sujet et se résigner à passer un très long temps avec lui. Les expériences psychologiques demandent des précautions particulières et ne peuvent pas être
! Gurney. The stages of hypnotic memory. Proceedings S. P.R., 1887, 5117.
faites rapidement. C’est par ce procédé que, au moins toutes les fois que le doute était possible, nous avons vérifié avec soin l’état de la mémoire chez les personnes dont nous parlerons; mais nous n’indiquerons pas ici, pour chacune, les expériences
-et les conversations qui nous ont servi à faire ces vérifications : cela allongerait inutilement ce travail.
Ces disparitions et ces retours de la mémoire existent dans d'autres états que dans le somnambulisme artificiel. On les trouve d'abord et tout aussi nets dans le somnambulisme naturel. Un jeune homme, cité par Georget !, passait subitement après un cri initial dans un état nouveau où il avait un autre caractère qu'à l'état normal, tout en conservant ses facultés. «Il revenait à lui, si on le serrait à bras le corps, étonné, il avait tout oublié; il retrouvait tout dans l’accès suivant et néanmoins il se croyait dans son état habituel, en sorte que c'était comme deux existences différentes. » « J’ai traité, raconte Erasme Darwin ?, une demoiselle jeune et très spirituelle affectée d’une réverie qui revenait d’un jour à l’autre et durait presque toute la journée; comme elle conservait pendant ses accès des idées de . la même espèce que celles qu’elle avait eues le jour précédent et qu’elle ne se rappelait plus l'instant suivant quand il y avait absence d’accès, ses parents s’imaginaient qu'elle avait deux âmes. » J'ai cité ces deux observations parce qu’elles sont moins connues; mais il est facile d’en recueillir une quantité d’autres. On connaît la malade du D' Mesnet qui, une nuit, met tranquillement des sous à infuser dans un verre d’eau et écrit qu'elle veut mourir. Elle enferme sa préparation dans une armoire dont elle cache la clef et se réveille. La nuit suivante, l’accès reprend et la voici qui retrouve la clef et court à l'armoire chercher son verre”. On connait aussi le rêveur de Despine qui, toutes les nuits, se vole à lui-même des pièces d’or et va toujours les cacher au même endroit *. Quant aux études du D' Azam * sur
1 Georget. Maladies mentales..……., 1827, 129. ? Erasme Darwin. Zoonomie, trad., 1810, II, 163.
SRégnard. Sorcellerie, etc., 1887, 221. — Gilles de la Tourette. Æypnolisme, 236.
+ Despine. Somnambulisme, 93.
5 Azam. Hypnotisme, double conscience, 1887, 129.
Félida et sur Albert X..; quant à la description de la somnambule. de Dufay ‘, elles sont aujourd’hui tout à fait classiques. | Le même fait se constate facilement pendant le délire qui suit la crise d’épilepsie ? et surtout la crise d’hystérie. Rose avait la mauvaise habitude d'’injurier régulièrement une servante de l'hôpital à la fin de ses crises. Elle ne s’en souvenait plus après son réveil, et ne pouvait y croire quand on le lui disait. Gependant, à la crise suivante, elle reprenait ses injures au même point et insistait en eriant : « J'ai eu bien raison de dire ceci et cela, c'était bien vrai, » et elle répétait tous les détails du
délire précédent.
Certains auteurs ont montré que la mémoire à un caractère analogue pendant les rêves les plus ordinaires, ce qui justifierait ce mot de Dupotet * : «Il n’y a pas de sommeil sans somnambulisme. » On trouverait dans le travail de M. Myers de bons exemples, trop longs pour être rapportés ici, où un songe est évidemment le souvenir d’un autre songe oublié pendant la veille. Ge qui me parait plus curieux à rappeler et plus utile pour éclaircir ces problèmes de la mémoire, c’est que l’on a constaté des faits analogues pendant l'ivresse de l’opium * et l'ivresse de l'alcool. Les faits sont surtout nets quand il s’agit de l'alcool: chacun sait qu’un homme ivre oublie au réveil ce qu'il a fait pendant l'ivresse. J'ai eu quelquefois l’occasion de faire une petite expérience bien simple : on propose à un individu... trop gai... un bon moyen de prouver qu'il est resté dans son état normal, on lui indique un chiffre et on le prie d’en garder le souvenir pour le répéter le lendemain. En général, si l'ivresse était sérieuse, il serait absolument incapable le lendemain, malgré ses efforts, de retrouver le chiffre qu'on lui a dit. Mais je n'ai pas vérifié le retour de la mémoire dans une ivresse consécutive. Voici une observation des plus nettes à ce sujet. Un nègre complètement ivre dérobe des instruments de chirurgie au D’ Keulemans°. Le lendemain, il soutient qu'il ne les a pas touchés et
‘ Dufay. Revue scientifique, 1° décembre 1885. Gilles de la Tourette, 260.
* Voir Myers. Automatic writing. Proceedings S. P. R., 1887, 230.
5 Dupotet. Trailé du magnétisme animal, 4° édit., 1883, 470.
“Myers. Op. cil., 226. Voir aussi Charma, Du sommeil, 1852, 36, et Maury, Du sommeil et des rêves, 94.
5 Myers. Op. cit., 221.
8 Myers. Op. cit., 228.
les “Hbrche en vain sans pouvoir les retrouver; deux jours après, on le rencontre ivre de nouveau et on lui parle encore de la perte des instruments. Il réfléchit cette fois, part de suite et malgré l'obscurité va tout droit les trouver dans une boîte où il les avait cachés pendant sa première ivresse. Ces faits relatifs à l'ivresse, tout intéressants qu’ils soient, ne diminuent pas la valeur du signe que nous avons choisi pour caractériser le somnambulisme. Ils nous montrent seulement que certains troubles de l'esprit doivent lui être comparés, et nous ne tarderons pas à voir qu'il y a en effet d’autres traits encore qui rapprochent l'ivresse du somnambulisme.
Ne rencontrons-nous pas une difficulté plus grave dans l’existence de ce fait souvent constaté que quelques somnambules conservent, après leur sommeil, une certaine quantité de souvenirs. Le fait est incontestable, il s’agit de voir dans quelles circonstances 1l se produit et comment on peut l'interpréter. Commençons par mettre à part tous les faits de souvenir qui sont relatifs à la suggestion : il est bien clair que si je commande à une somnambule de faire telle action à son réveil, elle ne peut exécuter mon commandement que si elle en conserve de quelque manière le souvenir. Cette mémoire nécessaire à l’exécution de la suggestion se présente sous les formes les plus variées, tantôt complètement consciente, tantôt ignorée par le sujet, tantôt elle envahit l'esprit RL comme une impulsion dont il ignore l’origine, tantôt elle se développe lentement. Nous aurons à étudier plus tard ces façons différentes d'exécuter une suggestion : il suffit de remarquer maintenant que c’est là une mémoire tout à fait superficielle et momentanée. D'abord cette mémoire n’embrasse que les commandements qui doivent être exécutés à ce moment. Si nous étudions G..., sur laquelle ce souvenir est très net, nous lui faisons pendant le sommeil deux commandements : 1° faire le tour de la chambre à son réveil; 2° venir demain à 4 heures dans une salle désignée, et en outre nous la faisons causer de diverses autres choses. Au réveil, elle ne se souvient pas du tout de la conversation qu'elle a eue avec nous, elle ne se souvient pas davantage du deuxième commandement qu’elle doit exécuter demain; mais elle se rappelle que je lui ai dit de faire le tour de la chambre, ce qu’elle fait maintenant. Le souvenir du deuxième commandement réapparaît le lendemain à quatre
80 Je PARTIE. — AUTOMATISME TOTAL
heures, et, quant au souvenir de la conversation, il ne réapparaitra que dans le prochain somnambulisme. En second lieu, cette mémoire est momentanée ; M. Beaunis ! a complètement démontré ce fait que j'ai toujours observé. Si un sujet exécute une suggestion avec conscience et mémoire au moment où il l’exécute, il ne tarde pas, quelques instants après, à perdre complètement le souvenir non seulement du commandement, mais même de son exécution. N..., à qui j'ai commandé d'aller cueillir des fleurs après son réveil, exécute mon commandement. Je m'approche d’elle et lui demande ce qu’elle fait, elle me répond qu'elle eueille des fleurs et qu’il n’y a rien de mal à cela, etc. L’instant suivant, elle soutient ne s'être pas levée de sa chaise et ne savoir d’où viennent ces fleurs. Nous retrouverons ces mêmes caractères si, au lieu de suggérer un acte, nous suggérons la mémoire de certaines paroles prononcées en somnambulisme ?. Léonie endormie voulait conserver le souvenir de quelques renseignements qu’elle m'avait demandés. Je lui commandai de se les bien rappeler. En effet, au réveil, il fut facile de constater qu'elle se souvenait assez bien de mes paroles; mais le lendemain elle me redemanda elle-même, éveillée, ces mêmes renseignements : le souvenir n'avait donc pas duré. Peut-être serait-il possible de faire à ce propos des suggestions plus durables, mais on modifierait alors les phénomènes naturels et l'on créerait un état tout à fait artificiel.
‘Il y a cependant naturellement une certaine mémoire persistante après les sommeils hypnotiques très légers, qui d’ailleurs se rapprochent beaucoup de la veille. « Un sujet hypnotisé pour la première fois, dit Gurney *, se souvenait de tout, non seulement des actions qu'il avait faites, mais encore des sentiments de surprise qu'il avait eus en les faisant. Il semblait qu’il y eût deux moi, l’un regardant les actions involontaires de l’autre sans penser qu’il fût utile de les faire cesser. » Ch. Richet * cite même un individu qui, non seulement se souvenait de ses actions sug-
{ Beaunis. Somnambulisme provoqué, 1887, 122.
? Les magnétiseurs citent de nombreux exemp'es de souvenirs conservés au réveil sur l’ordre de celui qui endort. Journal du magnétisme, 1855, 293, et Bertrand, Somnambulisme, 81.
3 Gurney. Proceedings S. P. R. II, 67.
4Ch. Richet. L'Homme et l’Entelliguncee, 1884, 169
$ K s MA CHAP.. II. — [’OUBLI ET LES DIVERSES EXISTENCES 81°
gérées pendant le somnambulisme, mais encore se figurait toujours les avoir faites librement. J'ai moi-même constaté cette persistance du souvenir chez un jeune homme que j'avais hypnotisé plusieurs fois, mais très légèrement. Ses paupières étaient restées fermées malgré lui et ses bras ne pouvaient, malgré ses efforts, quitter les positions où je les mettais. Réveillé, il put se souvenir facilement de tout. Il est facile de remarquer que, dans ces cas, le seul critérium de l’état somnambulique a été le phé- . nomène de la suggestion. Or, on sait que ce phénomène existe parfaitement à l’état de veille. Pourquoi ne pas dire qu'il y a eu chez ces personnes des phénomènes suggestifs à l’état de veille, qu’ils n’ont point changé d'état pour avoir leurs bras ou leurs paupières paralysées, qu'ils ont simplement présenté quelques phénomènes inconscients et que le souvenir des autres s’est conservé tout naturellement ?
Une remarque plus intéressante sur la mémoire des somnambules a été faite par M. Delbœuf, Ayant remarqué que, dans certaines circonstances, le souvenir des rêves suggérés pendant le somnambulisme persistait après le réveil, il a été amené à conclure que « le rêve hypnotique est de même nature que le rêve ordinaire et soumis aux mêmes lois, et que les rêves hypnotiques se prêtent au rappel dans les mêmes conditions que les rêves ordinaires». Que, dans bien des cas, surtout lorsqu'il s’agit d’un somnambulisme peu profond, il y ait lieu de rapprocher à bien des points de vue le sommeil hypnotique du sommeil normal, cela est tout à fait incontestable, mais que l'identité soit absolue et que les modifications de la mémoire ne soient pas bien plus considérables dans le cas du sommeil hypnotique, c’est ce que les faits ne permettent pas d'admettre ?, Nous retrouvons . encore ici ces différences de degrés si importantes en psychologie. Quand on réveille le sujet brusquement au milieu de l’accomplissement d’un acte suggéré, il en garde le souvenir comme d’un - rêve. Pendant le somnambulisme, je fais croire à Lucie que sa robe brûle et elle presse l’étoffe pour arrêter la flamme. Reveillée brusquement à ce moment, elle murmure : « Tiens, j'étais assez bête pour croire que ma robe brûlait. » Ce souvenir persiste de
‘ Delbœuf. La mémoire chez les hypnotisés. Revue philosophique, 1886, # Cf2E°part, ch. nr, et Il part; ch. 1v.
ca
même, comme je l’ai fait remarquer ailleurs‘, lorsqu'il s’agit, non pas d’un acte, d’un mouvement, mais d’une simple hallueination. Je dis à Lucie qu’il y a dans la chambre un feu de Bengale vert et elle l’admire, puis, choisissant un moment où elle est tout à fait immobile dans sa contemplation, je la réveille brusquement. Il me suffisait pour cela de frapper dans mes mains, c'était un signal convenu, et, à son réveil, elle cherche partout avec étonnement : « Pourquoi avez-vous éteint le feu de Bengale vert... ah ! c'était un rêve. » Les mêmes expériences réussissent à peu près de la même manière avec Marie qui, lorsqu'elle est réveillée brusquement, conserve non seulement le souvenir mais même l’hallucination faible et persistante des rêves somnambuliques. « Tiens, dit-elle alors, vous avez donc allumé un feu de Bengale... seulement c’est dommage, il s'éteint peu à peu, » Il semble donc que, dans cette expérience, le réveil n’a pas aboli le souvenir du somnambulisme et qu’il n’y a pas eu de scission dans la vie psychologique.
Remarquons d’abord que cette expérience ne peut être répétée que sur les sujets dont le réveil peut être brusque et rapide; or, il est facile de remarquer que ces sujets-là sont ceux qui sont le moins endormis ou dont le somnambulisme est le moins profond. Deux choses nous le prouvent : 1° Lorsqu'un sujet est endormi pour la première fois, il a d'ordinaire un sommeil léger et il peut être réveillé brusquement ; lorsqu'il est endormi souvent, il prend un sommeil profond dont il ne peut plus être tiré facilement. Tout au début de mes études sur Lucie, je pouvais facilement répéter l’expérience précédente; au bout de quelque temps, je ne pus y parvenir; car 1] fallait au moins une minute pour la réveiller, ce qui interrompait complètement l'acte somnambulique et ne laissait pas persister le souvenir. 2 J’ai été amené, à tort ou à raison (on en verra les preuves plus tard), à considérer un somnambulisme comme profond lorsque l’état psychologique du sujet, les sensibilités diverses, le caractère, l'intelligence devenaient très différents de ce qu'ils étaient pendant la veille. Eh bien, les sujets qui ont une modification de ce genre ne peuvent pas être réveillés facilement. Le réveil difficile accompagne toujours le somnambulisme profond. Rose et Léonie
‘ Les actes inconscients et le dédoublement de la personnalité. Revue philosophique, 1886, II, 577.
qui présentent tous les phénomènes de la catalepsie, toutes les modifications des sens, etc., ont besoin de plusieurs minutes pour être réveillées complètement et n’ont jamais pu retrouver le moindre souvenir au réveil. Cette persistance de la mémoire n’accompagnerait done que des somnambulismes légers.
Même pour ceux-ci, il faut faire une remarque importante : le souvenir ainsi obtenu par le réveil brusque n’est pas de longue durée : il existe au moment même du réveil et on peut le saisir si on interroge le sujet à ce moment; mais il disparait peu à peu et ne laisse bientôt plus aucune trace dans la conscience. Marie, qui me félicite, au réveil, du feu de Bengale que j'ai allumé, constate d’abord avec regret que la lumière s’efface, puis elle n’en conserve plus que le souvenir et dit : « Le feu de Bengale était joli tout à l'heure, mais il est parti bien trop vite.» Enfin cinq minutes après elle soutient n’avoir rien vu et ne sait ce que je veux dire quand je parle de feu de Bengale. Il est vrai que si je la rendors, le souvenir va revenir complet; mais si je la laisse éveillée, l'oubli est maintenant définitif. Pour m'expliquer cela, je ne puis faire qu’une supposition, c’est qu’elle a été d’abord mal réveillée, et qu’ensuite elle s’est réveillée peu à peu. D’ailleurs, pour que l’expérience réussisse bien, il faut que l’acte commencé en somnambulisme continue un peu après le moment du réveil, et pour que l'acte continue ainsi, il est nécessaire que le somnambulisme ne disparaisse pas subitement. En réalité, les états psychologiques sont continus <tle sujet ne saute pas de l’un dans l’autre. Il y a une période posthypnotique qui se prolonge quelquefois assez longtemps après le réveil, et il est tout naturel que le souvenir du somnambulisme persiste quelque temps pendant cette. période #.
Si mon explication ne s'applique pas à tous les cas, c’est que la complexité des phénomènes psychologiques est extrême et qu’il peut sans cesse se rencontrer des circonstances anormales … qui modifient la loi générale. Au moyen âge, paraît-il, on
considérait l'oubli après le somnambulisme comme un signe de sorcellerie : les malheureuses somnambules, par peur du bûcher, dit Bertrand, se suggéraient à elles-mêmes la conserwation du souvenir et y réussissaient quelquefois. Aujourd’hui, on
‘ Pour plus de détails sur la période posthynoptique, cf. EI° partie, ch. 11.
fait des expériences devant un publie amené spécialement pour constater le souvenir au réveil, on laisse les sujets se voir les uns les autres pendant le somnambulisme, on les dresse à considérer une expérience comme amusante quand ils en conservent le souvenir et comme ennuyeuse dans le cas contraire, enfin on ravive quelquefois les souvenirs, en leur faisant raconter souvent leurs rêves et on crée une mémoire artificielle. I] n’est pas étonnant que l’on rencontre ainsi assez souvent cette mémoire posthypnotique. Si l’on change ces conditions défectueuses, ce phénomène du souvenir au réveil sera totalement absent, croyons-nous, après les somnambulismes profonds, rare et de peu de durée après les autres. Aussi conservons-nous le caractère de l'oubli au réveil comme le signe le plus important de l’état somnambulique et persistons-nous à croire que, s’il fait complètement défaut, il y a eu suggestibilité à l’état de veille et non point somnambulisme.