‹ L'automatisme psychologiqueChapitre 20 sur 90 · INTERPRÉTATION DE L'OUBLI AU RÉVEIL APRÈS LE SOMNAMBULISME · texte numérisé non relu

INTERPRÉTATION DE L'OUBLI AU RÉVEIL APRÈS LE SOMNAMBULISME

L'application des remarques précédentes au somnambulisme semble, après tout ce qui a été dit, tellement naturelle qu'il suffit d’insister sur quelques détails.

Pour comprendre la mémoire alternante des somnambules, nous avons été amené à supposer qu’elle est due à une modification périodique (qu’elle soit spontanée, ou provoquée) dans l’état de la sensibilité et, par conséquent, dans la nature des images qui servent à former les phénomènes psychologiques complexes et en particulier le langage. Cette modification se produit surtout chez des sujets plus ou moins anesthésiques dans leur état normal, et elle consiste alors dans la restauration momentanée d'une certaine catégorie d'images dont les sujets ont ordinairement perdu la possession. Cette modification peüt être plus ou moins complète et, chez certains sujets qui sont distraits plutôt que véritablement anesthésiques, consister simplement dans la prédominance momentanée de certaines images ordinairement négligées. Reprenons successivement l'examen de ces divers points. |

1° Nous avons déjà eu l’occasion de montrer chez la plupart de nos sujets ces variations périodiques de la sensibilité et des images; nous avons vu que l’un est un type visuel dans son état normal, puis momentanément un type moteur pendant le somnambulisme, que l’autre est un type auditif pendant la veille,

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puis un type visuel pendant un certain état anormal: il est inutile d'y: revenir. Remarquons seulement que partout où, pour une raison ou pour une autre, il se produira des modifications analogues de la sensibilité, on pourra constater des phénomènes de mémoire analogues à ceux du somnambulisme.

Qui n’a été frappé de ce fait qu'une hystérique, anesthésique à l'état de veille, n’est plus anesthésique en catalepsie ? Fermez le poing gauche de Léonie ou de Lucie pendantla veille, elle ne s’en apercevra pas, et cependant, si je leur ferme le poing en catalepsie, même sans qu'elles puissent le voir, je leur suggérerai un sentiment de colère. Que l’on mette une clef dans la main gauche de Léonie pendant la veille et elle ne saura ce que c’est; mettons le même objet dans la main gauche pendant la catalepsie et elle fera le geste d'ouvrir une porte. Il y a donc une sensation tactile pendant la catalepsie qui n’existait pas pendant la veille. Il ne faut plus être surpris alors si ces deux femmes ne se souviennent pas de leur catalepsie pendant la veille, mais s’en souviennent dans le second somnambulisme, quand elles ont retrouvé la sensation tactile.

Une hystérique, comme Lucie ou Léonie, se souvient au réveil de ses rêves de la nuit, quand ils ont été visuels, mais ne s’en souvient pas quand ils ont été moteurs et qu’elle s’est levée de son lit, ce qu’elle ne peut faire dans l’obscurité sans l’intervention du sens moteur ‘. Les crises sont, comme le disait Moreau (de Tours), des délires musculaires; iln'y à rien d'étonnant à ce que le souvenir n’en reparaisse que dans le somnambulisme où le sens musculaire est complet. Enfin nous comprenons comment, pendant la veille normale, peuvent se produire des pertes de mémoire singulières par de brusques changements dans la sensibilité dominante qui constitue le type sensoriel. « Une femme qui était anesthésique ne se souvenait que d’une partie restreinte de sa vie... En somnambulisme, elle n’avait aucune anesthésie et se souvenait de sa vie tout entière ?, »

Ces modifications de la sensibilité, effectuées par le sommeil hypnotique, ou par les passes, peuvent être obtenues par d’autres procédés quels qu’ils soient, pourvu qu'ils rendent momentané-

‘ Cf. Gilles de a Tourette, Op. cil., 185.

* *Bourru et Burot. Variations de la personnalité, 1886, 139-113.

CHAP. IL. — L'OUBLI ET LES DIVERSES EXISTENCES Ait

ment au sujet des sensibilités qu’il a perdus. « Il y a des som- - nambules, disait déjà Charpignon ‘, que l’on peut endormir par la machine électrique.» C’est là une grande vérité; nous avons vu les effets partiels d'un petit courant électrique; on connait les : excellents effets du bain électrique sur les hystériques. Le célèbre Louis V « récupère toutes ses sensibilités par le bain électrique.…? ‘et quand son cerveau est ainsi ouvert il se rappelle toute sa … vie ©. » Je suis convaincu que les appareils électriques seront prochainement le véritable instrument scientifique pour produire à volonté et régulièrement toutes les variétés du somnambulisme. Mais actuellement bien d’autres procédés arrivent au même résultat : l’aimant, les plaques métalliques de Burq, etc. Jules Janet n'’a-t-il pas montré que, dans la période d’excitation du chloroforme, une hystérique anesthésique retrou- : vait sa sensibilité et entrait dans un véritable somnambulisme. La même observation se trouve d’ailleurs dans Despine. Je lis, dans un ouvrage du D' Ball, une observation bien curieuse à ce : propos : « Parmi les conséquences les plus paradoxales de l’usage hypodermique de la morphine, il faut citer Le rétablissement de la sensibilité cutanée sur les sujets qui l'ont perdue. Une hystérique anesthésique, morphinée à la dose de 8 centigrammes par jours, vit ses douleurs disparaitre et sa sensibilité normale se réveiller. L’abstinence ramena les symptômes hystériques *. » Il est bien fâcheux que l’auteur ne nous donne pas plus de renseignements psychologiques, ne nous parle pas de l’état de Ia mémoire. Il est bien probable que la morphine a produit ici un état analogue au somnambulisme, car toute modification des sens amène une modication de la mémoire, et le somnambu- -lisme n’est pas autre chose.

: 2 Cette modification consiste presque toujours dans une ‘restauration d'une sensibilité et d'un groupe d'images ordinairement perdues par le sujet. Cela nous explique le troisième ‘caractère de la mémoire des somnambules sur lequel nous avons moins insisté, le souvenir pendant l'état anormal de

* Charpignon. Physiologie magnétique, 171.

? Bourru et Burot. Op. 4h 2.

31d., ibid., 135.

* Ball. RTE 20-38.

ADD 0 le PARTIE. — AUTOMATISME TOTAL

tout ce qui s’est passé pendant la veille ; il est facile de remar-

quer cependant qu'il doit rentrer dans l’explication précédente. Le somnambulisme a toujours ajouté des sens nouveaux et des images nouvelles à l'esprit de nos sujets, mais il ne leur en à pas

retranché. Pour qu’un sujet endormi perdit le souvenir de la

vêille, il faudrait qu'il ne possédât plus en somnambulisme les «

images autour desquelles sont groupés les souvenirs de la veille,

qu'étant, par exemple, visuel à l’état de veille, il n’eût plus, en «

somnambulisme, le sens ni les images de la vue. Or, on sait que cela n'arrive pas, du moins dans les études que j'ai pu faire; au contraire les images s’accroissent sans diminuer. Je retrouve, dans mes notes prises au jour le jour sur Léonie, une observation frappante que j'avais faite il y a longtemps sans la comprendre.

A l’état de veille, prétend-elle, quand elle pense à moi, elle me voit, et cela peut même lui causer des hallucinations visuelles ;

dans son premier somnambulisme, quand elle pense à moi, elle me voit et m'entend lui parler ; dans le second somnambulisme, elleme voit, m'entend et me touche. Je me souviens que j'avais expliqué cela par ses habitudes; elle me parle peu à l’état de veille, elle bavarde beaucoup dans le premier somnambulisme, et elle veut toujours me tenir la main dans le second. Il y a plus : il faut encore remarquer qu’elle ne dispose d’abord que des

images visuelles et des souvenirs qui y sont rattachés, qu’elle

dispose ensuite des images auditives, mais sans perdre les images visuelles, qu’elle possède enfin les images tactiles sans oublier les précédentes. Le somnambulisme est chez les hystériques un accroissement de l'esprit par une excitation quelconque et non une diminution.

Peut-être existe-t-il des somnambulismes différents. L'hypno-

tisation des sujets sains possédant déjà tous leurs sens et toutes

les images ne peut guère, si elle est possible, que les diminuer et leur supprimer diverses sensations. Des sujets sensibles peuvent, par exemple, devenir anesthésiques. Il serait curieux de .chercher si, chez des sujets de ce genre, la suppression ne porte

: Cet accroissement dans le nombre des sensations et dans la quantité des souvenirs qui peuvent étre rappelés pendant le somnambulisme n’empêche pas qu’il ne puisse y avoir, à d’autres points de vue, une déchéance intellectuelle pendant cet état anormal. Nous montrerons dans le chapitre suivant combien, dans certains cas, le somnambulisme est un état voisin de l'enfance. |

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pas quelquefois sur les images dont ils se servent le plus habi- ‘tuellement à l'état de veille, et si le somnambulisme dans ce . cas-là n’amène pas l'oubli des phénomènes de la veille. La célèbre malade de Mac-nish n’est peut-être qu’une somnambule de ce genre. Je n'ai rien vu qui vérifiât cette supposition : il est vrai que je n'ai guère hypnotisé que des malades. Je ne puis donc pas parler d'une observation que je n’ai point faite; dorénavant, en psychologie, comme dans les autres sciences, on ne peut parler que de ce que l’on a vu.

Cette hypothèse me semble aussi rendre compte des somnam

bulismes multiples et des différentes variétés de la mémoire

alternante. 11 n’y a pas, comme nous l'avons vu, un seul som-

nambulisme, mais plusieurs, qui sont caractérisés chacun par une mémoire particulière. C’est que le somnambulisme ne dépend pas d’une modification mentale, unique et toujours la même. Il varie suivant toutes les modifications qui‘ peuvent être apportées à l’état de la sensibilité. On conçoit que, chez un sujet fortement anesthésique dans son état normal, on puisse produire,

non pas une seule, mais plusieurs restaurations, plus ou moins

complètes de la sensibilité, qui amèneront plusieurs mémoires alternantes et plusieurs somnambulismes.

-Si l’on ne considérait qu'un seul sujet comme Lucie, on pourrait croire que cette division du somnambulisme en deux parties a quelque importance, et qu'il y a toujours ainsi trois mémoires. Ce serait une erreur analogue à celle qui me faisait autrefois désigner par des noms particuliers tous les degrés de la catalepsie de Léonie. En réalité, il n’y a ni deux, ni trois mémoires indispensables; il peut s’en présenter un nombre quel- - conque et indéterminé. Rose a au moins quatre ou cinq somnambulismes différents, ayant chacun une mémoire particulière. - Il y a des sujets, comme N..., qui sont tellement instables, qu'ils ne reprennent le même somnambulisme qu’en étant endormis par la même personne et de la même manière; sinon, ils entrent dans un état sensitivo-sensoriel différent, et ne retrou- . vent pas les souvenirs du premier somnambulisme. Ce fait important nous expliquera plus tard quelques difficultés relatives aux suggestions. Il nous suffit maintenant de savoir que l'état somnambulique n’est pas un, mais que, dépendant des modifications de la sensibilité, il peut, chez une même personne, revêtir

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des formes très variées, et amener les variétés de mémoire les plus singulières.

Cependant, dans cette série d'états de sensibilité et de mémoire qui peuvent se produire suivant une même loi, on peut, comme font les mathématiciens dans leurs séries, distinguer des points intéressants. Ainsi, on déterminera l’état normal du sujet dans lequel il se trouve naturellement au moment où on l’étudie, et qui a lui aussi une sensibilité et une mémoire qui lui sont propres. On peut distinguer le premier état somnambulique qui survient dès que l’on modifie le sujet par un jprocédé quelconque, c’est-à-dire la première modification sensitive assez importante pour amener uue perte de mémoire quand le sujet retourne à l’état de veille. Mais surtout on s’attachera à distinguer comme capital le derniersomnambulisme.lJ’appelle ainsil’étatdanslequel le sujet a retrouvé l'intégrité absolue de toutes les sensibilités qui sont naturelles à l’homme bien portant, et par conséquent l'intégrité absolue de la mémoire, en un mot, l’état dans lequel le sujet n'a plus aucune anesthésie ni aucune amnésie. C’est un état trés important de toutes manières, surtout au point de vue thé rapeutique dont nous ne nous occupons pas maintenant. Mais il est quelquefois très difficile à obtenir, et les sujets y parviennent plus ou moins vite, quelquefois après un seul somnambulisme intermédiaire, comme Lucie ou Wittm... (dans l’étude de Jules Janet), ou bien après plusieurs intermédiaires, comme Rose, ou même ne l’atteignent pascomplètement, comme Léonie, qui, dans le dernier somnambulisme que je puisse obtenir avec elle, a encore des anesthésies. Dans ce chapitre consacré à l'étude du somnambulisme en général, nous n'avons pas à insister davantage sur cet état particulier, il nous suffit de montrer comment il se rat-

tache aux autres et n’est qu’un point plus intéressant d’une série

continue.

9° Cette modification peut étre plus ou moins complète, et visible. En effet, nous n'avons cité dans ce travail que trois ou quatre sujets chez lesquels les phénomènes caractéristiques du somnambulisme se manifestaient d’une manière pour ainsi dire

# Voir une étude sur cet état de somnambulisme parfait, produit sur

une hystérique fortement anesthésique à l’état normal, Jules Janet, L’hys-

térie et l’hypnotisme d’après la théorie de la double personnalité. Revue scientifique, 1888, 1, 616.

grossière. Tout le monde remarquer a, comme j'en ai été frappé dès la première fois, que Lucie se sert du sens de la vue quand elle est éveillée et du sens du tact quand elle est endormie : cela est manifeste, Mais, chez d’autres sujets, les modifications seront beaucoup moins visibles ; en particulier, et c’est l’objection que l’on ne manquera pas de faire, on peut endormir des sujets qui ne présentent à l’état de veille aucune anesthésie bien caractéristique. Je répondrai que j'ai moi-même constaté des cas de ce genre, quoique plus rarement qu’on est disposé à le croire, mais que je les ai, dans ce chapitre, négligés pour m’attacher d’abord aux phénomènes les plus simples et les plus caractéristiques. Je crois en effet que, dans ces cas nouveaux et moins nets, l'explication doit être cependant la même.

En effet, les sujets que l’on peut mettre en somnambulisme sans qu'ils présentent d’anesthésie bien manifeste à l’état de veille, présentent un phénomène tout à fait analogue qui a pour la mémoire les mêmes conséquences, c’est {a distraction. Sans doute, si on attire leur attention successivement sur chacun de leurs sens, on verra qu'ils les possèdent tous ou du moins qu'ils peuvent les posséder tous. Mais, en pratique, ils ne se servent pas de tous leurs sens et de toutes les images de ces sens; ils ne sont pas capables de les réunir toutes et ils en négligent un grand nombre pour se contenter de quelques images prédominantes et habituelles. Le somnambulisme change ces images prédominantes, sans donner précisément des sensibilités nouvelles : il relève de leur effacement certaines images particulières et en fait un centre nouveau autour duquel la pensée s'oriente d’une manière différente. Réveillés, ces sujets reprennent leur pensée habituelle, négligent par distraction ces images et par conséquent les souvenirs qui y sont liés; ils ne peuvent plus les retrouver, car ils sont incapables du petit effort qu'il faudrait faire pour modifier un peu la forme habituelle de leur pensée.

Une forme particulière d’oubli résulte donc de la distraction, comme une autre résultait de l’anesthésie; mais elle est évidemment beaucoup plus faible. La moindre occasion va attirer l’attention sur ces images qui sont moins perdues que négligées. Un jeune homme H., qui avait un somnambulisme de ce genre, avait tout oublié au réveil, mais, peu à peu, dans le courant de la journée, il retrouvait un à un tous les souvenirs du somnambulisme : le lendemain il pouvait tout me raconter. Ce sont des

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sujets de ce genre chez qui on peut évoquer les souvenirs en leur commandant de faire attention et en dirigeant un peu leurs efforts. De même que, chez certains sujels, l’anesthésie n'est qu'une légère distraction que l'on peut modifier par un mot, l'oubli n’est aussi, chez ces personnes, qu'une conséquence d’uné distraction et n’a pas plus de gravité. Nous ne pouvons insister maintenant davantage sur cette explication, il faudrait examiner les rapports de l’anesthésie et de la distraction qui feront dans ce livre l’objet d’une étude particulière ‘. Il nous suffit d’avoir montré que, par cette remarque, les cas, en apparence irréguliers, peuvent rentrer dans la théorie générale.

« Toutes les fois, disait M. Paulhan, qu'il y a un changement dans ce que l'on pourrait appeler l'orientation générale de l’esprit, il se produit une sorte de scission dans la mémoire d'autant plus marquée que le changement à été plus fort?. » « Ce qui produit l'oubli des rêves au réveil, c'est que l'orientation de l'esprit change soudainement*, » « Quand les conditions natives du souvenir réapparaissent, disait un autre auteur, le souvenir Jui-même réapparaît *. » J'ai essayé de préciser un peu plus cette explication générale des phénomènes de l'oubli et de l'adapter plus exactement aux faits que j'avais étudiés. Sans doute, les exemples que j'ai donnés sont insuffisants pour démontrer qu'il en est toujours ainsi, et nous n'avons pas toujours un moyen bien précis et bien sûr pour apprécier les différences dans les images qui amènent les différences dans les souvenirs. Il se peut d'ailleurs que, dans certains cas et pour certains somnambulismes légers, la modification de l'esprit soit moins forte. Il se peut que certains sujets n’aient pas en somnambulisme des sensibilités absolument nouvelles, mais seulement un peu différentes de celles qu’ils ont pendant la veille. La séparation entre les deux groupes de souvenirs systématisés autour des sensations de la veille et de celles du somnambulisme existera encore, mais sera moins forte. En un mot, nous n’avons expliqué que des cas très nets et relativement simples : une explication du somnam-

INTIpartIe; ch. 1.

?Paulhan. Revue philosophique, 1888, II, 126. Id. 2bid., 1888, I, 56.

3 Joly. L’imagination, 18717, 48.

bulisme serait facilement plus complète, mis resterait, croyons- __ nous, du même genre.

LES DIVERSES EXISTENCES PSYCHOLOGIQUES SUCCESSIVES MODIFICATIONS SPONTANÉES DE LA PERSONNALITÉ

Quand un certain nombre de phénomènes psychologiques sont réunis, 11 se produit d'ordinaire dans l’esprit un nouveau fait très important : leur unité, remarquée et comprise, donne naissance à un Jugement particulier que l’on appelle l’idée du moi.

C’est là, disons-nous, un jugement et non une association d'idées : celle-ci reproduit les phénomènes à la suite les uns des autres, elle les juxtapose automatiquement et par là nous fournit l’occasion de remarquer leur unité, de juger leur ressemblance ; mais elle ne constitue pas par elle-même ce rapport d'unité et de ressemblance. Le jugement, au contraire, synthétise les faits différents, constate leur unité, et, à propos des différents phénomènes psychologiques éveillés par les impressions sensibles Ou le jeu automatique de l’association, forme une idée nouvelle: celle de la personnalité. Nous n’avons pas, dans cette étude sur la partie automatique et non sur la partie active de l'esprit, à étudier ce jugement d’unité. Contentons-nous de montrer que les phénomènes psychologiques qui remplissent l'esprit peuvent être, comme nous venons de le voir, très différents, suivant les divers états ; ce jugement, cette idée de la personnalité doit subir des modifications analogues, et varier dans le même sujet suivant les changements des sensations et des souvenirs. |

« Dans le cours d’une longue vie, disait un moraliste, un homme peut être successivement plusieurs personnes si dissemblables que, si chacune des phases de cette vie pouvait s’incarner dans des individus distincts et si l’on réunissait ces divers individus, ils formeraient un groupe très hétérogène, se feraient mutuellement opposition, se mépriseraient les uns les autres et se sépareraient vite sans souci de se revoir jamais. » Que de fois, repassant les souvenirs de notre vie passée, disons-nous avec

‘ Forster, cité par Herzen. Le cerveau organe de la pensée, 286.

étonnement: « C’est moi qui ai tremblé devant ce péril imaginalie ? C'est moi qui ai pu aimer cette coquette ? C’est moi qui me suis dévoué à ces croyances ? Mais c’est impossible et je ne me reconnais pas. » Cela était réel cependant; si nous ne nous reconnaissons pas, c'est que nous avons changé. Heureusement, ces changements sont survenus peu à peu et ils n’ont porté en réalité qne sur les phénoménes complexes et secondaires de notre esprit, nos croyances, nos ambitions, nos désirs. Si ces changements avaient porté sur les phénomènes élémentaires de notre pensée de manière à modifier tous nos souvenirs, les diffé-

rences auraient été beaucoup plus considérables et la continuité

de notre vie aurait été rompue. Nous aurions continué à dire « je» à chaque moment de l'existence, c’est-à-dire à faire le jugement de l’unité à propos des groupes de phénomènes actuellement réunis, mais nous aurions ignoré ou méconnu la plus grande partie de notre vie qui aurait été pour nous comme celle d’un autre homme.

Examinons rapidement les modifications de la personnalité qui se produisent spontanément : elles sont trop connues pour que j'y insiste; mais elles nous prépareront à comprendre celles qui sont produites pendant le somnambulisme artificiel. Les hommes les plus sains d'esprit présentent presque toujours, dans leurs rêves, le premier signe, la première ébauche des changements beaucoup plus graves qui peuvent se produire dans la personnalité de certains malades.

Toutes les nuits, nous avons une vie mentale particulière qui n'est pas la même que notre vie consciente de Ia veille. Sans doute, lesidées du rêve semblent bien, presque toujours, empruntées à la vie normale, mais elles sont autrement présentées et autrement disposées. Elles se présentent sous formes d'images dont nous nous servons peu à l’état de veille. Si je puis me décrire moi-même dans ces études expérimentales, je crois appartenir entièrement au «type moteur » ; quand je suis éveillé, je ne pense qu’en parlant tout haut ou en écrivant, et ma pensée est toujours un geste à demi arrêté. La nuit, au contraire, je garde,

ainsi que je l’ai souvent constaté, l’immobilité la plus absolue,

je suis simple spectateur et non plus acteur ; des images et des sons formant des tableaux et des scènes passent devant moi, je me vois agir ou je m’entends parler, mais rarement, et je garde

toujours en même temps le sentiment vague de mon immobilité et de mon impuissance. D'ailleurs, précisément à cause de cette grande différence entre mes rêves et ma pensée à l’état de veille, j'ai très difficilement le souvenir de mes rêves.

Il se forme là, pendant le sommeil, un groupe de phénomènes psychologiques isolés de la grande masse des idées qui forment notre vie. Ces phénomènes se développent un peu suivant la loi des phènomènes isolés; mais, comme ils sont assez nombreux pour se faire encore opposition mutuelle et que, d’autre part, ils ne contiennent guère que des images visuelles et acoustiques qui ne nous servent pas, à nous, pour nous mouvoir, ils se traduisent rarement par des mouvements. En outre, ils sont assez groupés pour former une personnalité très simple, car si les phénomènes isolés de la catalepsie ne présentent point d’idée de la personnalité, il n’en est déjà plus ainsi de ces groupes complexes qui existent dans le rêve. Seulement, il est certain que, chez les hommes bien portants, cette tendance à la formation d’une mémoire et d’une personnalité secondaire dans le songe, reste rudimentaire. À peine si certains souvenirs de différents rêves arrivent à se relier entre eux, le reste n’est qu’un tumulte d'images fragmentaires qui n’arrivent pas à se réunir, à se systématiser. Le songe ressemble plutôt à l’état d’engourdissement que présentent certains vieillards dont la substance cérébrale se ramollitt. L’attention est impossible, la volonté et le jugement sont presque toujours absents; .c’est aussi bien une pensée en état de désagrégation qu'une personnalité en voie de formation,

Augmentons un peu l’activité du rêve, relions davantage ces images éparses, et nous aurons un état psychologique ayant déjà sa vie plus indépendante et plus distincte de celle de la veille, plus comparable à l’état du somnambulisme ?. « Un de mes amis, dit Erasme Darwin *, a remarqué que sa femme, qui souvent parle beaucoup et distinctement dans le sommeil, ne peut jamais se ressouvenir de ses rêves lorsque cela lui arrive ; mais qu’au contraire ellese Les rappelle fort bien lorsqu'elle n’a pas parlé en dormant. » J’ai observé le même fait sur Léonie, qui raconte à

: Maury, Op. cit., 76. ? Teste. Magnétisme animal, 2178.

$ Erasme Darwin. Zoonomie, I, 316.

ee.

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l’état de veille les rêves qu’elle a eus sans parole et ne peut raconter qu’en somnambulisme les rêves pendant lesquels elle s’est remuée et a parlé: ceux-ci formaient donc déjà une personnalité secondaire et avaient une vie indépendante. L’éther, le chloroforme ou simplement l'alcool, quand ils agissent pour la première fois, désagrègent simplement la pensée normale, empêchent les jugements d’unité de se former et ne laissent subsister dans le délire que des éléments psychologiques épars. Mais si ces empoisonnements se répètent, ces fragments de pensée se réunissent et forment une nouvelle synthèse psychologique,

avec sa mémoire qui lui est propre, semblable à une vie somnam-.

bulique *.

Les maladies qu'on appelle maladies nerveuses et qui, si je ne me trompe, mériteraient tout aussi bien d’être appelées maladies psychologiques, nous montrent avec plus de netteté encore le développement de ce groupe secondaire de phénomènes et la formation de plusieurs formes distinctes d'existence psychologique. N'insistons pas sur ces périodes de convulsions qui reviennent à des intervalles réguliers chez certains épileptiques et que l'on a pu très justement appeler un délire musculaire ? ; il ya dans les délires postépileptiques ou hystériques une véritable vie mentale différente de la vie normale, qui se prolonge souvent plusieurs heures et qui recommence régulièrement avec une mémoire et un caractère qui lui est propre*.

Les possédées de Morzime présentent un bon exemple de cette modification du caractère quisurvient fréquemment sous diverses influences pendant le délire de la crise d’hystérie. Pendant leur

accès, elles montrent une véritable fureur contre la religion, in-:

sultent les prêtres, la sainte Vierge, etc., et ne répondent jamais qu'en parsemant leur langage de tous les jurons qu’elles connaissent; après l'accès, elles se réveillent calmes, polies et religieuses *. Ces jeunes filles candides profèrent des obscénités révoltantes ; « mais, disons-le de suite, écrit un témoin, ce ne sont

‘Voir, sur les analogies du sommeil chloroformique et du somnambulisme : Baragnon, Magnélisme animal, 295; Despine, Somnambulisme, 81 et 542; Maury, 253. |

? Voir Erasme Darwin. Zoonomie, IV, 8 ; et surtout Moreau (de Tours).

# Cf. Delasiauve. Traité de l’épilepsie, 148 et si. et 487.

+ Mirville. Des esprits, 1865, II, 219.

pas elles qui s'expriment ainsi, c’est le diable qui les possède et qui parle en son nom propre : instrument passif, la fille Blaud se calme comme par enchantement, elle tricotait avant, elle tricote après, n’éprouve aucune fatigue, ne se souvient de rien et ne veut pas croire aux injures qu’elles nous a dites!.» Elles ont un caractère diabolique pendant la crise, admettons-le, mais on reconnait qu'elles ne l'ont point toujours et qu’elles ont ainsi deux formes d'existence indépendantes l’une de l’autre. Tous les délires hystériques nous offrent en réduction des phénomènes du

même genre: Rose injurie les personnes quil’approchent pendant

PS Le]

son délire, tandis qu’elle est très polie à l’état de veille; Lucie ne songe qu'à faire la cuisine et le ménage pendant les deux dernières heures de sa crise et ne s’en occupe plus à l’état normal.

Les crises de ce genre sont, en général, d'assez courte durée : c’est que la personnalité n’y est pas assez complète, car la durée d’un état psychologique est ordinairement comme celle d’un être en raison de sa perfection. Ces éléments psychiques isolés, qui, comme les atomes d’Epicure, se sont rencontrés pour former une personnalité, n’ont pas réussi à former une personnalité viable. Trop d'éléments sont absents; chez l’un les sensations visuelles, chez l’autre les sensations motrices du pharynx, chez celui-ci les images motrices des jambes, chez celui-là le sentiment de la faim ou de la soif font absolument défaut. En outre, le groupe n’est pas bien cohérent; à certains moments, il se désagrège, et les simples convulsions, forme élémentaire de cette nouvelle vie, recommencent.

Aussi ce composé instable ne tarde pas à se défaire et le composé plus complet et plus ancien, qui format la vie normale, réapparait à son tour. Mais supposons que, par certains hasards, la rencontre des atomes intellectuels ait formé un composé plus complet et plus stable, la nouvelle vie psychologique, qui se forme peu à peu et qui est anormale pour le sujet, ressemble tout à fait à ce qui est la vie normale pour une autre personne. Les éléments presque aussi nombreux qu’à l’ordinaire ou même plus nombreux se sont réunis autour d’un autre centre, voilà tout. C’est « une cristallisation allotropique, » disait très bien M. Myers ?, mais elle peut former des cristaux aussi durables que

‘ Mirville, Des esprits, 1863, IT, 237.

? Myers. Automatic writing. Procedings of the S. P. R., 1887, 235.

122 Je PARTIE. — AUTOMA ISME TOTAL

la cristallisation précédente. Le sujet était ordinairement un visuel, il est maintenant un moteur; cela aura sans doute des inconvénients plus tard, car, s’il revient au premier état, il ne se souviendra plus du second, mais maintenant il ressemble aux gens qui sont ordinairement. moteurs et il ne s’en porte pas plus mal. C’est là ce qui se passe, croyons-nous, chez ces personnes devenues célèbres dans l’histoire de la science, Felida X, Louis V et bien d’autres. Si nous ne reprenons pas leur histoire, c’est qu’elle a été si complètement et si bien étudiée quil nous paraît suffisant de rappeler un souvenir présent à toutes les mémoires. Je désire seulement rappeler que l’état second de Félida se développe après un sommeil, une sorte de syncope subite ?, qui anéantit la première personnalité et duquel émerge peu à peu la seconde. Il en était de même pour ce jeune homme hystérique décrit par M. Myers, et qui présenta, pendant quelque temps, des alternances semblables de personnalité. Cette période de transition devient d’ailleurs de plus en plus courte, comme nous le voyons chez les somnambules artificiels qui ont été fréquemment endormis. Je remarquerai aussi que si, dans son état second, Félida a une mémoire plus complète, c'est qu'elle a aussi une sensibilité plus complète et qu’en rentrant dans l’état prime elle perd à la fois et certaines mémoires et certains sens. Enfin, M. Azam nous laisse entendre que, pendant le second état, il arrive parfois une sorte de cerise qui semble nettement le début d’un troisième état *. La somnambule de Dufay , quand elle tombe en état second, n’est plus myope comme en état premier, elle a un langage enfantin et parle nègre : « Moi pas bête maintenant », dit-elle. C'était probablement un'nouveau langage qui se formait au moyen d’autres images. Une autre malade a naturellement deux existences: l’une pendant laquelle elle est muette, mais peut boire et manger, l’autre pendant laquelle elle peut parler et ne peut plus boire. Chez cette malade, probablement, la parole et la déglutition

‘Azam. Aypnotisme,double conscience, 1887. — Bourru et Burot. Variations de la personnalité, 1888.

? Azam. Op. cit., 65.

# Myers. Automatic writing. Procedings S. P. R., 1887-230. * Azam. Op. cit., 102.

5 Id. bid., 189.

s Bourru et Burot. Op. cit., 187.

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dépendaient de deux sortes d'images différentes qui ne coexis-

taient pas dans la même existence psychologique. Le célèbre Louis V, enfin, présente le plus remarquable exemple des modifications de la personnalité et de la mémoire liées à des modifications sensorielles et motrices; on ne peut modifier celles-ci par un excitant quelconque sans changer les autres. Tantôt il déroule lui-même ses états pendant le développement d’une grande crise, tantôt il reste plus ou moins longtemps dans l’un de ses états où le place artificiellement l'opérateur. « Chaque page de sa vie est indépendante des autres. »

Tous ces personnages, comme on le sait aussi, changent de caractère et de conduite en même temps qu'ils changent de sens et de langage. Félida, qui est triste et qui pense au suicide dans son état prime, est gaie et courageuse dans l’état second ; elle est égoïste et froide dans la première existence, elle a plus d’affection et de dévouement dans la seconde. Louis V est tantôt doux, obéissant et timide, tantôt colère, insubordonné et arrogant, tantôt enfant et craintif, tantôt jeune homme emporté : à aucun point de vue il ne reste le même.

La transition est facile entre ces modifications naturelles de la personnalité et celles qui ont lieu pendant le somnambulisme provoqué. En règle générale, quoique le fait n’ait pas toujours été observé, il est possible, au moyen de l’hypnotisme, de ramener le sujet à l’une ou à l’autre de ses diverses personnalités anormales et de lui rendre le caractère et les souvenirs qu'il avait dans cet état. Cela a été très souvent vérifié pour les états de Louis V et en général pour tous les délires hystériques.

Ce qui est plus curieux c’est le passage facile d’un délire naturel à un somnambulisme artificiel, passage analogue au

- changement des poses hystériques en catalepsie. Il m'est arrivé de trouver Marie en grande crise hystérique se tordant sur un matelas et criant depuis deux heures. Je n’ai qu’à

. la toucher et à lui dire : « Eh bien, qu'est-ce que tu fais 1à? veux-tu te tenir un peu mieux.» Tout en continuant les convulsions, elle me serre la main et me répond : « Oh! si vous saviez comme j'ai mal au côté. » — « Commence par te lever et aller te coucher convenablement et on te guérira cela. » Elle se lève alors, les

* Gilles de la Tourette, L’hypnotisme et les élats analogues, 1887, 220,

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yeux fermés, et se met dans son lit. Je la calme un peu et elle.

me dit : « C’est bien heureux que vous soyez venu, je voyais des choses horribles, du sang, des incendies et j'avais bien mal.» C'est là un somnambulisme qui est une bien légère transformation de son délire hystérique, puisqu'elle en conserve le souvenir et que d’ailleurs par un mot, je puis le faire recom-

mencer. Une autre hystérique, G., dont je ne parle pas, car elle

ressemble trop aux précédentes, fut un jour plus curieuse encore. Elle était en convulsions et tenue par deux servantes quand je m’approchai d’elle. Avant que je ne l’aie touchée, elle me dit : « Tiens! vous voilà donc...» et les convulsions s’arrêtèrent immédiatement. Les choses se passent ainsi chez les personnes qui ont été souvent mises en somnambulisme artificiel : cet état finit par absorber. toutes les autres existences anormales. Mais, chez d’autres sujets, il se produit le phénomène inverse, le somnambulisme artificiel dégénère en crise d’hystérie ou n’est que la reproduction de la crise. Rien n’est plus décisif à ce point de vue que l'observation de M. Grasset qui nous montre les sommeils artificiels d’une malade tout à fait identiques à ses crises spontanées!. Jules Janet m'a montré à l'hôpital de Ia Pitié une jeune fille du même genre. Jos... avait spontanément des attaques de sommeil pendant lesquelles elle restait immobile les yeux fermés, mais parlait tout le temps. Son rêve roulait sur deux ou trois idées toujours les mêmes, des récits amusants qui la faisaient

rire, ou des injures contre les médecins et les internes qu'elle

appelait «bouchers, têtes de cochon, etc.», Essaye-t-on de l'hypnotiser dans la journée par un procédé quelconque, elle reprend exactement la même attitude et continue son même rêve sur

«ces vilains médecins qui ont encore emporté une pauvre femme

pour la découper ». Les anciens magnétiseurs n’avaient pas tort quand ils disaient que les crises nerveuses n'étaient que du somnambulisme imparfait.

: Grasset. Histoire d’une hystérique hypnotisable. Arch. de Neurologie, octobre 1887.

LES DIVERSES EXISTENCES PSYCHOLOGIQUES SUCCESSIVES. — LES CHAN- GEMENTS DE PERSONNALITÉ DANS LES SOMNAMBULISMES ARTIFICIELS.

Nous avons exposé comment les modifications de la mémoire pouvaient s'expliquer facilement par des modifications dans la nature ou la qualité des images qui faisaient à un instant donné partie de la conscience, et comment ces modifications de la mémoire amenaient des modifications de la personnalité ou de l'existence psychologique tout entière. Il est maintenant possible de nous faire une idée générale du somnambulisme artificiel, de l’état des personnes magnétisées, qui a trop longtemps paru surnaturel et inexplicable. L'état somnambulique, comme nous l'avons montré au début de ce chapitre, ne présente pas de caractères qui lui soient propres, qui soient en quelque sorte spécifiques. Etant donnée une personne que l’on ne peut examiner que dans un seul moment de son existence, il est impossible de déterminer dans quel état elle se trouve‘. L'état somnambulique n'a que des caractères relatifs, et ne peut être déterminé que par rapport à un autre moment de la vie du sujet, l’état normal ou l’état de veille. « Lorsqu'on à eu l’occasion de les observer (les somnambules), disent les anciens magnétiseurs qui s’y connaissaient, on reste convaincu qu'il y a deux vies bien distinctes ou du moins deux manières d'être dans la vie des somnambules?. » Cela est tout à fait exact, le somnambulisme est une existence seconde qui n’a pas d'autre caractère que d’être la seconde.

Ainsi s'explique cette vérité si souvent répétée qu'il n'y à pas un seul phénomène constaté pendant le somnambulisme, anesthésie ou excitation sensorielle, paralysies, contractures, émotions ou faiblesse intellectuelle *, etc., qui ne se retrouve fréquemment chez une autre personne pendant sa vie ordinaire. Seulement, chez celle-ci, ce caractère est constant et normal pendant toute la vie, chez celle-là, il est accidentel et n'existe que

‘ Bourru et Burot. Op. cit., 123.

? Pigeaire. Electricité animale, 1839, #4.

$ Voir Gurney. Proc. S. P.R., 1882, 285.

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pendant la seconde vie, mais en réalité c’est le même caractère. Un sujet qui est idiot, ou aveugle, ou intelligent en somnambulisme, ne l’est pas autrement que celui qui est idiot, aveugle ou intelligent pendant sa vie normale, seulement il ne l’est pas toute sa vie. Rose, dans un de ses somnambulismes profonds, devient hémi-anesthésique gauche; c’est chez elle actuéllement un état tout à fait anormal, car, depuis sept mois que je l’ai vue tous les jours, elle a toujours été anesthésique totale. Cet état ne dure pas, car si je la réveille ou même si je la laisse tranquille sans excitation, elle perd peu à peu cette sensibilité du côté droit et rentre dans sa vie normale pendant laquelle elle ne sent rien. Mais cet état, que nous qualifions de somnambulisme chez Rose, est en ce moment la vie normale de Marie, qui depuis un mois est hémi-anesthésique gauche, et les caractères de cet état sont exactement les mêmes chez elle. Bien plus, Rose elle-même, il y a quelque temps, a passé trois mois, comme nous l'avons vu, en hémi-anesthésie gauche. Elle était donc naturellement pendant ces trois mois dans l’état qui est maintenant un somnambulisme. Mais si vous la réveillez, elle va tout oublier. Sans doute, mais n’a-t-elle pas tout oublié aussi quand, après ces trois mois de demi-santé, elle s’est réveillée anesthésique totale. C'est le changement d'état sensoriel, ce n’est pas le réveil qui fait l'oubli. Et si je trouvais le moyen de donner subitement à mon voisin, qui est peintre et visuel, mon état de conscience à moi, qui suis moteur, il ne se souviendrait plus de sa vie passée qui paraissait cependant parfaitement normale.

Cette conception du somnambulisme nous explique aussi l’infinie diversité des somnambules qui est aussi grande que celle des hommes qui nous entourent : ils peuvent en effet prendre tous les caractères psychologiques possibles, pourvu que ce ne soit pas exactement ceux de leur état normal. Il y a des personnes tout à fait intelligentes qui prennent en somnambulisme un type d'existence appartenant ordinairement à des idiots. R... un garçon épileptique* que j'endormais facilement, présente une vie somnambulique insignifiante. Il'a alors un peu de sens musculaire, car il laisse ses bras dans la position où je les mets;

! Ou hystéro-épileptique : le diagnostic d'épilepsie qui a été admis me semble d'autant plus douteux que l'hypnotisme est très rare chez les véritables épileptiques.

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