‹ L'automatisme psychologiqueChapitre 21 sur 90 · AN · texte numérisé non relu

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il a un peu d’ouie, car il répond par un grognement à toutes mes paroles. Mais c'est tout, il ne comprend rien et par conséquent n'obéit pas aux suggestions; il ne parle pas et son éducation serait plus difficile à faire que celle de la fameuse Laura Bridgman. Il est inutile de l’entreprendre; il n’y à qu’à le réveiller et à lui rendre sa première vie qui, sans être bien remarquable, est encore supérieure à la seconde. Lem. est atteint pendant la vie somnambulique d’une infirmité déplorable : il n’a aucune mémoire; semblable à la somnambule dont parle le D' Philips ‘, qui oubliait une syllabe à mesure qu’elle en épelait une autre, il oublie à l'instant même ce que je viens de lui dire. 11 peut à la rigueur exécuter des commandements simples au moment même où ils sont faits, il ne peut les exécuter plus tard, car il les a toujours oubliés; son éducation serait fort difficile. N..., au contraire, est douée pendant la vie somnambulique d’une mémoire étonnante?; elle se rappelle, comme je l’ai dit, les plus petits détails de ses somnambulismes précédents, même à un an de distance. Toutes les autres somnambules dont j'ai parlé ont, dans leur seconde vie, une intelligence ordinaire, quelquefois remarquable, les sensations et les idées qu’une personne de leur situation pourrait avoir.

. Quand, pendant la vie seconde, les sujets ont ainsi des sens,

de la mémoire et de l'intelligence, ils ne tardent pas à présenter un phénomène très curieux et cependant explicable. Ils acquièrent, pendant cette nouvelle existence, une éducation, des connaissances, un Caractère comme ils en ont acquis un pendant leur première existence.

On peut prévoir alors ce qui va arriver quand les somnambulismes se répéteront très souvent et seront très prolongés. D'abord, la seconde personnalité qui vient de naître subira l’influence des idées et des manières de son magnétiseur comme un enfant subit l'influence de ses parents. Elle prendra des habitudes, des manières, des croyances qui lui auront été inspirées presque sans qu'on le sache ni qu’on le veuille. Tel magnétiseur, telle somnambule, pourra-t-on dire. Montrez-moi une

1 D° Philips (Durand de Gros). Cours de braidisme, 1860, 155.

? Voir des exemples de mémoire surprenants en somnambulisme : Bertrand, 99 et sq.

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somnambule, et je saurai vite qui l’a endormie et quelles sont |

les opinions, les croyances scientifiques ou autres de son premier :

maître. Pourquoi Léonie est-elle catholique pratiquante à l’état

de veille et protestante convaincue en somnambulisme ? C'est tout simplement parce que son premier magnétiseur était protestant, il ne faut pas chercher là d'autre mystère. Pourquoi certains somnambules ont-ils sans cesse une attitude dramatique ? C’est parce qu'on les a exhibés sur des planches comme des bêtes curieuses et qu'ils ont appris à jouer un rôle et à simuler quoique étant réellement en somnambulismet. Cette

éducation du somnambule par celui qui l’endort est le grand

danger de ces expériences; elle nouùs expose à trouver que nos

somnambules vérifient toujours nos propres idées 2. Nous avons

indiqué, dans notre introduction, les quelques précautions que nous avons cherché à prendre; mais nous comprenons bien que seules les vérifications par d’autres expérimentateurs peuvent donner une portée générale à nos études.

Quelle que soit l'influence de l'éducation sur un sujet, il apporte cependant dans cette vie nouvelle, comme les enfants dans leur existence normale, des prédispositions et des facultés particulières. M. Beaunis nous dit qu’il n’a jamais rencontré de mensonges de la part d'une somnambule*. C'est qu’il a été bien heureux: il y a des somnambules qui mentent comme Lucie, ou qui sont l'honnêteté même comme Léonie, ainsi que, dans la vie normale, il y a des mauvais et des bons‘. Il faut tenir compte aussi, non seulement de l'influence du magnétiseur, mais de l'influence de toutes les autres personnes qui parlent au sujet dans son nouvel état et contribuent à le développer. Pour le montrer, il suffit de décrire un de nos sujets, Léonie, sur qui toutes ces influences ont exercé une action des plus curieuses. Cette femme, dont l’existence est tout un roman bien invraisemblable quoique réel, a eu des accès de somnambulisme naturel

‘ Richet. L'homme et l'intelligence, 161.

? Nous aurons à revenir sur cette plusticité de certains. somnambules quand nous parlerons de la suggestion dans le chapitre suivant : nous ne la signalons ici que pour expliquer la formation des personnalités successives.

3 Beaunis. Somnambulisme, 216.

* Voir Gurney. Proceedings, 1887, 521.

depuis l’âge de trois ans. Elle à été endormie constamment par toutes sortes de personnes depuis l’âge de seize ans et elle a maintenant quarante-cinq ans. Tandis que sa vie normale se développait d’une façon dans son milieu campagnard et pauvre, sa seconde vie se passait dans les salons ou dans les cabinets d'étude et naturellement prenait une tout autre direction. Aujourd’hui cette pauvre paysanne est, dans son état normal, une femme sérieuse et un peu triste, calme et lente, très douce avec tout le monde et extrêmement timide : on ne soupçonnerait pas, en la voyant, le personnage qu’elle renferme en elle. À peine endormie, après la période de transition, survient «le réveil à une autre existence ‘, » la voici métamorphosée; la figure n’est plus la même, les yeux restent fermés, mais l’acuité des autres sens compense la perte de la vue. Elle est gaie, tapageuse et remuante, d'une manière quelquefois insupportable; elle reste bonne, mais elle a acquis une singulière tendance à l'ironie et à la plaisanterie mordante. Rien n’est plus curieux que de causer avec elle à la fin d’une séance quand elle a reçu la visite de quelques personnes nouvelles qui désiraient la voir endormie. Elle me fait leur portrait, singe leurs manières, prétend connaitre leurs petits ridicules, leurs petites passions, et invente un roman sur chacune d’elles.

Il faut ajouter à ce caractère nouveau une quantité énorme de souvenirs nouveaux qu'elle ne soupçonne même pas pendant la veille, car l’oubli a toujours été complet au réveil. Dernièrement un médecin du Havre, qui avait vu fréquemment cette femme pendant son somnambulisme et qui était de ses amis (car elle a alors ses préférences), la rencontra bien éveillée en dehors de la ville; oubliant dans quelles circonstances il l'avait vue, il alla au-devant d’elle pour lui dire bonjour. La pauvre femme resta stupéfaite, ne reconnaissant pas du tout celui qui lui parlait. Il y a ainsi une foule de choses qu'elle ne sait qu’en somnambulisme. Il ne serait pas conforme aux lois mêmes de la psychologie élémentaire que cet ensemble de sensations, de souvenirs, d'habitudes et de caractères fit une synthèse, un système identique à celui qui forme la personnalité normale. C’est aussi une tout autre personne qu à l’état de veille, et qui connaît l’une ne peut se faire aucune idée de l’autre.

‘ Baragnon. Magnétisme animal, 194.

130 Le PARTIE. — AUTOMATISME TOTAL

Nous savons que les somnambules dans leur second état gardent le souvenir de leur première existence et qu'ils peuvent, par conséquent, faire eux-mêmes cette comparaison des deux personnalités. Il est très intéressant de savoir ce qu'ils pensent de. ce changement.

Le plus souvent, surtout dans les premiers somnambulismes, quand le sujet a beaucoup de souvenirs de son premier état et très peu du second, il se sent simplement changé. La plupart expriment cette différence en disant qu'ils sont endormis, et rien n'est plus curieux que ces personnes qui, les yeux ouverts, causant facilement, répétent de temps en temps : « C’est vrai que je dors, oh! je dors bien. » Je crois que c’est là une phrase toute faite et qui n'a aucun sens. Les somnambules disent qu'ils dorment parce qu'on leur a dit qu’on les endormait et que, dans la pensée populaire, magnétiser veut dire endormir. Il est même mauvais de trop répéter cela au somnambule, car il finit par se

croire obligé de dormir réellement et prend une expression abrutie qui n’est pas indispensable. Les personnes plus intelligentes, comme N... me disaient: « Mais non pourtant je ne dors pas, c’est absurde de dire cela; seulement je suis changée, je suis drôle : qu'est-ce que vous m'avez donc fait? » Nous soup- . connons maintenant ce qu’on leur a fait, nous savons que l’on a

profité de leur instabilité psychologique pour changer l’état de leurs sens en paralysant ou plus souvent en excitant l’un d’entre eux. Cette modification qu'accuse le sujet, elle se manifeste . quelquefois grossièrement et d’une manière objective. L’une était sourde à l’état de veille et entend maintenant? L'autre ne : sentait rien ou ne voyait rien, et maintenant a un tact exquis. et voit même dans l'obscurité. Tous les sujets que nous avons cités avaient des modifications sensorielles de ce genre, souvent même des modifications motrices correspondantes; comme ils conservaient le souvenir de leur ancien état et pouvaient comparer, ils trouvaient naturellement cela «très drôle ». Quelquefois les somnambules en restent là et ne modifient jamais leur expression ; la différence entre l’état somnambulique et la veille n’est pas assez forte pour qu’ils se rendent compte de

! Richet. L’homme et l’intelligence, 171.

* Aubin Gauthier. Hist. du somnamb., II, 358. * Liébault. Le sommeil et les états analogues, 1866, 80 et sq.

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la scission de Ia personnalité. Lucie, dans son premier somnambulisme, même après un grand nombre de séances, restait toujours la même et disait toujours : « C’est moi Lucie, mais vous m'avez changée. » Quelquefois les changements peuvent être considérables, mais se faire peu à peu par des degrés si nombreux et si insensibles que le sujet, habitué en quelque sorte au changement, conserve son identité. Il en est ainsi de Rose qui, dans “ses trois ou quatre états somnambuliques, continue à dire, si on l'interroge sur ce point : « C’est bien toujours moi... mais pas tout à fait la même chose. »

Souvent aussi les choses se passent autrement et, soit peu à

‘peu par le progrès de la seconde existence, soit brusquement à “la suite d’un changement trop fort, le sujet refuse de se reconnaître, se moque de son ancienne personnalité et prétend être une nouvelle personne.

. Cette singulière coutume des somnambules de se dédoubler ainsi est très fréquente et a été signalée dès Les premières études “sur ce sujet. « Les somnambules parlent d'eux-mêmes à la troisième personne, dit Deleuze, comme si leur individu dans l'état de veille et leur individu dans l’état de somnambulisme étaient deux personnes différentes... Me Adélaïde ne convenait jamais de l'identité d’Adélaïde avec Petite, nom qu'elle recevait et se donnait pendant sa manie (somnambulisme), etc. » « Leur esprit de veille et celui du somnambulisme, dit Aubin Gauthier ?, sont deux choses différentes. » Tous les écrivains du magnétisme animal ont d’ailleurs décrit ce fait, qui est aussi fréquent qu’il est curieux.

N..., qui se trouvait d’abord changée, prétendit bientôt qu’elle était autre. « Qui êtes-vous donc alors? » lui ai-je demandé. — « Je ne sais pas... je crois que je suis la malade. » N'insistant Pas sur cette singulière réponse qui n’est peut-être pas absurde, je lui demandais de quel nom il fallait l'appeler, elle voulut prendre le nom de « Nichette ». Ce petit nom ne doit pas faire Sourire : aucun détail n’est insignifiant dans ces phénomènes délicats. C'était là le petit nom par lequel on désignait cette personne dans sa première enfance et elle le reprenait en somnambulisme. Le fait n’est pas rare : nous venons de voir une

- ! Deleuze. Histoire critique, Y, 188.

? Aubin Gauthier. Histoire, II, 304.

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somnambule de Deleuze qui s'appelle « Petite ». M. le D' Gibert. m'a raconté qu'une femme de trente ans, endormie pour la pre-

mière fois, parlait d'elle-même sous le nom de la petite Lilie.

Pourquoi ce retour à l'enfance? Est-ce parce que les hystériques,

ordinairement visuelles à l’état de veille, reprennent leur sens” musculaire dans ces somnambulismes profonds et que ce sens a été probablement le plus utilisé dans l'enfance ? Nous aurons. d’ailleurs à revenir sur ce retour de la somnambule à l’état d’en-

fance qui est un des grands facteurs de la suggestion. Lucie, qui restait la même, disait-elle, pendant le premier somnambulisme, change complètement d’avis quand on la met dans le

second. Le changement devient probablement trop fort, car elle

ne se reconnait plus; elle prend alors spontanément un autre nom, celui d'Adrienne (Lucie 3) qu'elle choisit dans des circonstance sur lesquelles nous reviendrons plus loin.

Enfin, il peut arriver que tout changement d’état soit assez accentué pour produire l'illusion du dédoublement de la person: nalité. Léonie, dès le premier somnambulisme que nous avons décrit, refuse son nom ordinaire et prend celui de Léontine auquel ses premiers magnétiseurs l’avaient habituée. « Cette brave femme n’est pas moi, dit-elle, elle est trop bête»; elle ajoute : «c'est l’autre, tout vrai, tout vrai» ; mais c’est là une habitude qu'on lui a donnée; quant à elle, elle se croit aussi vraie que «l’autre». Ce nouveau personnage, Léonie 2, s’attribue toutes les sensations et toutes les actions, en un mot,tous les phénomènes psychologiques qui ontété conscients pendant lesomnambulisme, et elle les réunit pour former l’histoire de sa vie déjà fort longue elle attribue au contraire à Léonie 1, c’est-à-dire à la personne normale pendant la veille, tous les phénomènes qui ont étécons®* cients pendant la veille. J'avais été d’abord frappé d’une exCep= tion importante à cette règle et j'étais disposé à penser qu'il " avait un peu d’arbitraire dans cette répartition des souvenirs. Léonie, à l’étatnormal, a un mari etdesenfants, Léonie 2, pendant le somnambulisme, attribue le mari à l’autre, mais s’attribue à elle les enfants. Ge choix était peut-être explicable, mais il ne semblait pas régulier. J'ai fini par apprendre que les magnétiseurs anciens, tout aussi audacieux que certains hypnotiseurs d'aujourd'hui, avaient provoqué le somnambulisme au moment des premiers accouchements, et que l’état second était revenu de

lui-même au moment des derniers’. Léonie 2 n'avait pas tort de s’attribuer les enfants, car c'était bien elle qui les avait eus ; la règle restait donc intacte et le premier somnambulisme amenait bien chez elle un dédoublement de l'existence. Mais, chose curieuse, il en est de même du second. Quand, après la léthargie et la catalepsie, elle arrive dans l’état que j'ai décrit sous ce nom. elle n'est plus la même. Sérieuse et grave au lieu d’être une enfant remuante, elle parle lentement et remue peu. Elle se distingue alors de Léonie 1 à l’état de veille ; «C’est une bravefemme assez bête, dit-elle, mais ce n’est pas moi. » Et elle se distingue aussi de Léonie 2: «Comment pouvez-vous croire que je ressemble à cette folle? ? je ne suis rien du tout pour elle, heureusement. » Cette séparation d’un même être en trois personnes successives, qui se méprisent réciproquement quand elles peuvent se connaitre, forme un spectacle des plus curieux et donne lieu à quantité d'incidents que je ne pourrais rapporter sans allonger indéfiniment mon livre. Léonie s'endort en chemin de fer et passe à l'état 2; au bout de quelque temps Léonie 2 veut redescendre pour aller chercher à la station précédente cette pauvre Léonie 1 «qui, dit-elle, y est restée et qu’il faut prévenir. » Si je montre à Léonie 2, un portrait de Léonie 1 : « Pourquoi a-t-elle pris mon bonnet ? s’écrie-t-elle, c’est quelqu'un qui s’est habillé comme moi. » Quand elle vient au Havre, il faut que je dise bonjour successivement aux trois personnages qui recommencent successivement la même émotion d’une manière bien amusante. Il est inutile d'insister sur ces anecdotes, on devine les situations singulières qui doivent résulter d’une semblable subdivision.

Mais, dira-t-on, ces états seconds ne sont pas des existences véritables, car ils ne se prolongent pas; les sujets doiventtoujours être réveillés au bout de quelques heures. Sans doute certains sujets ne peuvent pas rester indéfiniment dans certains états somnambuliques. Léonie 1 ne pouvant absolument rien manger en état de Léonie 2, ne pourra pas y rester plus d’une journée, mais ce n’est pas parce que l’état estsecond qu'il ne peutpas durer, cest parce qu'il ne contient pas certains éléments nécessaires à la

! C’est exactement l’inverse de ce qui s’est passé pour Félida, chez qui « les onze couches ont eu lieu pendant l’état normal.» Azam. Op. cit., 91. ? « Que voulez-vous que je lui dise ? c’est une folle, » disait d’elle-même une somnambule citée par Charpignon. Physiologie du magnétisme, 388.

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vie.Ilest dangereux, écrivent quelques auteurs, de laisser un sujet

plus de vingt-quatre heures en somnambulisme, car il commence alors à se refroidir. Certainement, si vous laissez un

sujet immobile, incapable de remuer et de manger, il doit se

refroidir assez vite. Mais si, au contraire, on choisit un état”

somnambulique complet qui forme une seconde vie sans doute, mais une second: vie régulière, analogue, comme nous l’avons dit, à la vie normale de telle ou telle autre personne, il n’y a pas de raison pour que le sujet n’y reste pas fort longtemps.

Aussi, sans parler des secondes existences naturelles qui peuvent se prolonger comme celle de Félida, on a souvent signalé des somnambulismes artificiels qui ont été longtemps

prolongés. Le célèbre abbé Faria prétend que certains de ses”

sujets sont restés endormis pendant des années et oubliaient à

leur réveil tout ce qui s’était passé pendant cette longue période‘. Un magnétiseur nommé Chardel endormit deux jeunes filles

pendant l'hiver et ne les réveilla que plusieurs mois après au milieu du printemps; elles furent bien surprises en se réveillant

de voir des feuilles et des fleurs sur les arbres qu’elles se souve-"

naient d'avoir vus couverts de neige avant de s'endormir ?. « Sou-

vent, raconte un autre auteur, je laissais mes somnambules

endormies toute la journée, les yeux ouverts, afin de me promener avec eux pour les observer sans exciter la curiosité publique. Il m'est arrivé de prolonger pendant quatorze ou quinze jours le

somnambulisme d’une jeune fille qui était à mon service. Dans”

cet état, elle continuait ses travaux comme si elle eût été dans son état ordinaire... Elle se trouve au réveil comme dépaysée dans la maison, n'étant plus du tout au courant de ce qui s’est

passé ?. » Ces récits ne doivent pas être mensongers, car la vérifi- ”

cation en est assez facile à faire : j'ai maintenu moi-même Rose en somnambulisme pendant quatre jours et demisans aucune dif-

ficulté, car elle se portait très bien pendant ce temps, mangeait…

etdormaitbeaucoup mieux que dans son état normal.JulesJanet,

qui à surtout étudié la période intéressante de ces somnambu-

lismes pendant laquelle une hystérique, anormale à l’état de veille, retrouve toutes ses sensibilités et ressemble à une personne

amuse

“D'après Gilles de la Tourette. Op. cit., 23. * Aubin Gauthier. Histoire du somnambulisme, 1842, II, 363. $ Delatour, dans l'Hermès (journal magnét.), août 1826, 116.

bien portante, a prolongé cet état bien plus longtemps encore. Pourrait-on laisser les sujets iidéfiniment dans ce second état? ce serait un moyen bien facile de guérir complètement l'hystérie. Malheureusement la chose me paraît fort difficile, Cet état a paru, au moins pour mes sujets, être une fatigue et les épuiser rapidement. Certaines, comme Léonie et Lucie, ont besoin de dormir fréquemment pendant quelques minutes pour se reposer, et les hystériques en général ne se maintiennent dans cet état d'intégrité sensorielle qu'au moyen d’excitations renouvelées de temps en temps, passes, courant électrique, etc. Il est probable que peu à peu les hystériques reprendraient leurs tares, leurs anesthésies habituelles et rentreraient dans leur état normal avec l'oubli de tout ce qui s’est passé pendant leur existence plus complète. Cependant mes observations sont sur ce point tout à fait incomplètes et je ne puis conclure avec précision.

Il reste une dernière question à se poser à propos de ces nouvelles formes d'existence psychologiques. Sont-elles inférieures ou supérieures à l’état de veille ? Est-ce une décadence ou un progrès pour un sujet de passer de l’une à l’autre ? Beaucoup d'auteurs se sont prononcés pour la seconde solution. « Ce dernier phénomène, l'oubli au réveil, nous laisse croire que l’état du somnambulisme magnétique êst l'état parfait. t» M. Myers, dans ses études si curieuses sur l'écriture automatique, se demande si l'état somnambulique, au lieu d’être un état « régressif », ne peut pas être quelquefois un état « évolutif? ». Ici, comme partout - d'ailleurs, on ne peut faire de réponse générale à cause des nombreuses variétés du somnambulisme. Il y a un nombre infini de “formes d’existences psychologiques, depuis celle qui ne contient qu'un seul fait isolé rudimentaire sans jugement et même sans personnalité jusqu’à la pensée de la monade supérieure dont parle Leibniz et qui représenterait en raccourci tout l'univers. Nous avons vu que l'hypnose peut amener les sujets au premier état que nous avons appelé la catalepsie, c’est une preuve qu’elle peut leur donner une forme d'existence très inférieure. Peutelle aussi les rapprocher d’une forme de pensée supérieure ? Cela

dépend, je crois, de la nature de leur pensée à l’état normal :

* Baragnon. Magn. an., 1853, 172.

* Myers. Proceed. S. P. R., 1887, 514.

136 Ire PARTIE. — AUTOMATISME TOTAL

quand on s’adresse à des hystériques dont la pensée, la sensation, la mémoire sont diminuées, reduites au-dessous de la limite normale, la moindre excitation du système nerveux, et les passes comme le courant électrique en sont une très forte, leur rend les facultés qu’elles ont perdues et leur donne une forme d’existence supérieure. Il est évident que Lucie 3, Rose 4 ou Léonie 3 sont supérieures et de beaucoup à Lucie 1, Rose 1, Léonie 1. Mais il s’agit là de femmes hystériques, et cette existence supérieure qu’on leur rend est simplement une existence normale, celle dont elles devraient jouir continuellement, si elles n'étaient pas malades. Cet état est si peu supérieur à la vie réelle que, même chez ces femmes, il est identique aux moments de santé plus ou moins parfaite qu’elles ont traversés. Est-il possible d’aller au delà? Peut-on dépasser ces états somnambuliqueschez ces sujets, ou donner à d’autres sujets sains, qui sont déjà naturellement en possession de cette forme d’existence, une autre forme d’existence supérieure ? C’est ce qu'ont pensé presque tous les anciens . magnétiseurs quand ils étudiaient sur leurs sujets des sens nouveaux ou des facultés surnaturelles. C’est ce que pense M. Myers quand il parle de réadaptations nouvelles de notre personnalité en rapport avec de nouveaux besoins. C’est là une étude dans laquelle nous ne pouvons pas-entrer; il nous suffit d’avoir mon-

tré à quel point elle touche notre sujet et comment elle est possible.

CONCLUSION

En étudiant, dansle chapitre précédent, lesphénomènes psychologiques isolés, nous avons vu que les mouvements des membres et les sensations d’un côté, les expressions de la physionomie, les gestes successifs et les émotions de l’autre, formaient des unités, des synthèses dont les éléments était cohérents et inséparables. Une partie d’une sensation ou d’une émotion étant donnée, les autres existaient forcément et venaient achever le groupe qui tendait à se compléter et à subsister. Nous avons étudié, dans le présent chapitre, un groupe plus complexe mais du même genre: celui qui est formé par les sensations et les souvenirs, et nous avons constaté, dans cette nouvelle étude, une loi du même genre. Quand un sens ou même une sensibilité plus spéciale a dis-

paru, les images et par conséquent les souvenirs des phénomènes qui ont été autrefois fournis par ce sens ont disparu également. Quand un sens subsiste intact, les images des sensations passées, leurs souvenirs persistent également. « Pas de sens, pas d'idées, disait Lamettrie, dans son Homme-machine!; moins on a de sens, moins on a d'idées. » Disons au moins: «Pas de sens, pasde souvenirs; moins on adesens, moins on adesouvenirs.» Les souvenirs qui persistent sont donc réunis, agrégés, autour d’une sensation principale qui sert à les exprimer et à les évoquer, et quand ils sont nombreux autour d’elle, ils forment un système dont toutes les parties se tiennent et appartiennent à une même mémoire. Un individu parfaitement sain au point de vue psychologique n'aurait jamais qu'une seule mémoire de ce genre, et, comme tous les phénomènes de sa pensée seraient rattachés à des images toujours les mêmes et toujours présentes, il pourrait les évoquer tous facilement et à tout instant. Mais aucun homme n'est aussi parfait: mille circonstances, l’état de passion, l’état de sommeil, l'ivresse ou la maladie diminuent ou détruisent certaines images, en ravivent d’autres et changent toute « l’orientation des pensées.» Il se forme alors, en vertu des mêmes lois que précédemment, des groupes secondaires autour de certaines images qui sont anormales dans cet esprit: ces images nouvelles peuvent ne jamais réapparaître; mais si elles se reproduisent périodiquement ou sont ramenées artificiellement, elles ramènent avec elles tous les souvenirs qui leur sont liés et les mémoires différentes deviennent des mémoires alternantes.

Un groupe d'images ainsi condensées peut donner naissance à un jugement particulier qui reconnait et constate son unité, et les mémoires alternantes amènent des personnalités différentes et successives. Les somnambulismes sont des existences de ce genre, ayant leur mémoire et leur personnalité particulières : leur caractère essentiel, c’est d’être un état psychologique anormal qui ne forme pas toute la vie de l'individu, et d’alterner avec d’autres états et d’autres mémoires qui ne peuvent en garder Île souvenir, Souventimparfaits etrudimentaires, les somnambulismes peuvent former une nouvelle existence plus complète que l'existence normale de l'individu. Il suffit pour cela que les circonstances favorisent le développement automatique des élé-

! D’après Lange, Histoire du matérialisme, trad. B 349.

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ments qui entrent dans la seconde vie et rendent leur groupe-

. ment plus cohérent et plus stable. Les systèmes d'éléments psy- |

chologiques semblent avoir ainsi leur vie propre, comme craque | 4 élément en particulier, et c'est cette vie d’un système psychologique qui constitue les DURS différentes et les divers somnambulismes, n. LE | | A

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