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LA SUGGESTION ET LE RÉTRÉCISSEMENT DU CHAMP DE LA CONSCIENCE

Toute personnalité une fois constituée pense et agit : de quelle manière les personnalités diverses que nous avons vues se former et grandir presque sous nos yeux vont-elles penser et agir ? On peut ramener cette question à l'étude d’un fait particulier plus important que tous les autres et que l’on désigne sous le nom d’obéissance aux suggestions, car la présence ou l’absence de cette docilité est le trait essentiel de leurs pensées et de leurs actions.

Tous les hommes agissent les uns sur les autres et les relations sociales ne consistent guère qu’en actions et réactions réciproques. Mais cette influence a lieu d'ordinaire ou semble avoir lieu au moyen d’un intermédiaire qui est le consentement volontaire : si vous agissez de la sorte, c’est bien sans doute parce que vous suivez mes conseils, mais c’est aussi et surtout parce que vous voulez bien les suivre. Il ne s’agit pas de chercher ici si ce consentement est accordé librement ou non : bien souvent sans doute on consent à un acte parce que l’on ne peut pas faire autrement, mais peu importe; il suffit de remarquer maintenant que le plus souvent il y a acceptation plus ou moins résignée et conscience de l’acceptation. Eh bien, on a constaté que, dans certains cas assez nombreux, cet intermédiaire du consentement volontaire était tout à fait inutile et disparaissait même entièrement : des individus subissaient une influence étrangère, obéissaient ponctuellement sans avoir consenti à obéir et sans . savoir qu'ils obéissaient. On a donné le nom de suggestion à

cette influence d’un homme sur un autre qui s'exerce sans l’intermédiaire du consentement volontaire.

Les phénomènes de suggestion ont été d’abord remarqués par les magnétiseurs pendant certains états de somnambulisme artificiel : aussi la connaissance de ces faits avait-elle été emportée par ce courant de mépris niais que l’on a affecté pendant si longtemps pour ces études. Mais, depuis quelques années, on les a retirés de cet oubli injuste, et par réaction on leur a accordé une importance peut-être un peu exagérée. Aussi sont-ils maintenant tellement connus qu’il est bien difficile de revenir sur leur description. Après une revue historique rapide et forcément incomplète, qui a surtout pour but de montrer combien l’étude de la suggestion est ancienne, nous nous contenterons de rappeler par quelques exemples les faits les plus importants. Nous n’étudions d’ailleurs dans ce chapitre qu’une forme de suggestions, la plus sample de toutes, celles qui sont exécutées par le sujet peu de temps après qu'il les a reçues, sans qu’il ait changé d'état psychologique dans l'intervalle, et celles que le sujet comprend et exécute avec pleine conscience. Nous rattachons à une autre étude l’analyse des suggestions exécutées par le sujet après un réveil ou un changement d’état et celles qui se présentent avec l’apparence d'actes inconscients. Après la description des faits, doit se placer naturellement l’étude des hypothèses plus ou moins vraisembables qui les expliquent et la vérification de ces hypothèses. Suivant le conseil que donnait M. Paul Janet‘, dans les articles qu'il a consacrés à cette question, nous essayerons de confirmer nos suppositions par l'examen des actes naturels qui présentent les mêmes caractères que les actes suggérés. Mais, afin d’examiner des choses comparables et produites dans les mêmes circonstances, nous choisirons nos exemples d’actions naturelles parmi celles qui sont exécutées par ces mêmes personnes qui se sont montrées suggestibles.

‘ Paul Janet. Les suggestions hypnotiques. Rev. litt., 188%, II, 101.

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