DIVERSES THÉORIES PSYCHOLOGIQUES SUR LA SUGGESTION
Les anciens magnétiseurs expliquaient la soumission de la somnambule à celui qui l’avait endormie par le mélange des fluides nerveux; quelques médecins et même quelques philosophes d'aujourd'hui n'hésitent pas à expliquer dans tous ses détails la physiologie des centres nerveux pendant l'hypnose. J'admire ce courage, mais je ne me sens pas capable de l’imiter et je m'en tiendrai aux études uniquement psychologiques qui ont été faites sur ce curieux phénomène.
Toutes ces suppositions psychologiques présentent un caractère bien net, elles sont très peu différentes et convergent évidemment les unes vers les autres. C'est là une preuve de leur vérité, et, sans prétendre les changer complètement, nous essayerons seulement de restreindre quelques exagérations et de préciser des doctrines qui appartiennent à tous. Une explication scientifique ne peut jamais être complète; elle consiste simplement à rattacher un phénomène à un autre et à changer les termes d’un problème. De quel autre phénomène dépend la docilité aux suggestions? voilà tout ce que nous devons chercher, et nous devons faire cette recherche par les méthodes ordinaires, en observant les faits psychologiques qui accompagnent le phénomène de la suggestion, qui disparaissent avec lui et qui restent toujours proportionnels à la puissance de la suggestion ellemême,
1° La suggestion considérée comme un fait psychologique normal. — Plusieurs auteurs ont essayé d’assimiler les phénomènes produits par la suggestion à ceux qui se passent norma-
lement chez des hommes bien portants. M. Bernheim accumule,
168 le PARTIE, — AUTOMATISME TOT AL :
dans un chapitre très curieux, toutes les actions automatiques … qui ont lieu pendant la vie normale, afin de nous conduire comme par une gradation insensible jusqu'aux phénomènes de la suggestion. M. Paul Janet recommande une méthode de ce genre et compare les actes suggérés au fou rire, au bâillement… qui se communique de l’un à l’autre, et à d’autres faits identiques, afin d’en diminuer, dit-il, le caractère merveilleux.
Il y a, sans aucun doute, dans ces comparaisons, une grande vérité à laquelle nous avons déjà fait allusion, c’est qu'aucun fait ne peut être absolument et complètement anormal et que, par certains côtés, 1l n’est toujours que le développement d'un fait régulier. Mais c’est là une proposition qu’il ne faut pas exagérer, à moins de s’exposer à confondre toute espèce de maladie avec la santé la plus parfaite. Sans parler de quelques différences ‘accessoires qui me paraissent exister et rendre les phénomènes automatiques normaux moins conscients que ceux produits par la suggestion, je vois, entre les deux groupes de faits, une diffé-« rence si énorme dans l'importance et dans la complexité qu’elle ne me semble pas pouvoir être effacée. Les auteurs qui recher-« chent attentivement ces faits dans la vie normale citent tou-« jours la marche au pas, la rougeur des timides, le fou rire des jeunes filles et le bâillement contagieux : mais il y a un abime entre ces faits, tout réels qu'ils soient, et les hallucinations complexes ou les changements de personnalité par suggestion. En un mot, si je dis tranquillement à mon voisin d’ailer me chercher au fond de la salle un bouquet qui n’existe pas, 1l se rira de moi. Si je le dis à Marie, elle court le chercher, le rapporte et encore trouve qu'il sent bon. En quoi consiste la différence psychologique qui existe entre ces deux personnes? C’est là le problème de: la suggestion.
Cette doctrine, qui assimile trop le phénomène de la suggestion à l’automatisme normal, présente un autre inconvénient assez grave. Elle nous dispose à considérer la suggestion comme un fait primitif existant naturellement, indépendant de tout autre phénomène et capable au contraire d'expliquer tous les autres. Anesthésie, amnésie, changement de personnalité, somnambulisme, etc., tout devient un résultat de la suggestion. Quant à la suggestion elle-même qui explique tout, on n’en” cherche pas l’origine, car elle est un fait naturel donné. |
Sans préciser les auteurs auxquels on attribue cette doctrine et «
dont on a, je crois, exagéré les opinions, je ne puis pas partager ni comprendre cette manière de voir. En fait, un individu normal n’est pas suggestible ou il ne l’est qu’extrêmement peu pour deux ou trois actes insignifiants : dire qu’on va l’endormir par suggestion et ensuite profiter de son sommeil suggéré pour lui
faire toutesles suggestions possibles, c’est dire que l’on va par sug-
gestion rendre suggestible un homme qui ne l’est pas : c’est une chose que je ne puisadmettre. La suggestion ne peut nise créer nise
- détruire elle-même : pas plus qu’il n’est logique de croire que l’on
peutsuggérer à un individu d’êtresuggestible quand il nel’estpas,
on ne peut dire que l’on va suggérer à un malade de ne plus être
suggestible quand il l’est. C’est par obéissance automatique qu'il fera semblant de vous désobéir; il n’aura pas reconquis le con-
….sentement volontaire, pas plus que le premier ne l'aura perdu.
La suggestion est, comme l'éducation, elle se sert de dispositions
* antérieures, elle ne les crée pas; de même qu'il y a des animaux
et même des hommes rebelles à l’éducation et qui ne peuvent être transformés parelle, il y a des hommes, et c’est heureusement la majorité, qui sont rebelles à la suggestion et qui ne la subissent qu'après une modification accidentelle et étrangère de leur organisme psychologique. « Cette prétention de tout expliquer par la
suggestion, disait Durand de Gros reprenant des idées qu'il avait
très bien. exprimées dans son Cours de braidisme, est évidemment excessive ; en effet, pour suggestionner quelqu'un ne faut-il
. pas l'avoir rendu suggestionnable, c’est-à-dire l'avoir disposé, soit
à l’aide des passes mesmériques, soit au moyen du procédé aspec-
tif de Braid à subir l'influence de l’idée suggérée. Il y a donc
avant la suggestion et au-dessus d’elle, quelque chose qui n’est pas elle, c’est l’opération magnétique ou braidique qui doit créer dans l'individu l’état préalable de suggestionnabilitét.» Quoiqu'il y ait des réserves à faire à cette opinion, qui semble rattacher uniquement la suggestion au somnambulisme, elle nous parait juste dans sa généralité: il y a lieu de chercher quel est l’état, le caractère anormal dont dépendent les phénomènes que nous avons énumérés.
2 La suggestion expliquée par l'état somnambulique. — Le passage de Durand de Gros que nous venons de citer nous fait
‘ Durand de Gros (D' Philips). Revue hypnotique, I, 351.
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connaître l’hypothèsela plus répandue d’après laquelle les phéno-
mènes de suggestion dépendraient de l’étatsomnambulique. D'un côté, cet état serait uniquement défini par l’aptitude à recevoir des suggestions, de l’autre, la suggestion aurait d'autant plus de pouvoir que le somnambulisme serait plus profond. Le problème de la suggestion devrait donc être ramené au problème du somnambulisme et l'explication de celui-ci devrait s’appliquer aussi à celle-là. « Le fait principal du somnambulisme, disait M. Richet, c’est de l’automatisme qui revêt des formes différentes suivant les personnes et les procédés... L’automatisme ou l’aboulie caractérisent le somnambulisme au point de vue psychique comme au point de vue somatique.» « Le somnambulisme, disait Despine, serait caractérisé par l’activité automatique seule du cerveau pendant la paralysie de son activité consciente qui mani- ‘feste le moi. » « Dans le somnambulisme, disait Beaunis, l’automatisme est absolu et le sujet ne conserve de spontanéité et de volonté que ce que veut bien lui en laisser son hypnotiseur. Il réalise dans le sens strict l’idéal célébre, il est comme le bâton dans la main du voyageur. ? » Enfin M. Bernheim, dont je ne vou-« drais pas forcer la pensée, car il est un de ceux qui ont le plus insisté sur l'importance de la suggestion en dehors du somnambulisme, semble aussi incliner vers cette opinion quand il écrit à plusieurs reprises que « l’état hypnotique exagère la suggestibilité normale * », que « dans le somnambulisme la suggestion atteint son maximum d'effet ‘.» Sans doute, il y a dans cette hypothèse qui rattache la suggestion à l’état de somnambulisme un certain degré de vérité qu’il ne faut pas nier: la suggestibilité se rencontre fréquemment pendant le sommeil hypnotique, surtout au début, et c’est même pendant cet état qu’on l’a constatée et étudiée pour la première fois. Au point de vue pratique, il est quelquefois utile d'hypnotiser une personne pour lui faire des suggestions. Mais, au point de vue théorique, cette assimilation entre les deux phénomènes me parait présenter des inconvénients et amener à une interprétation inexacte du somnambulisme. Nous avons expliqué cet état dans le chapitre précédent sans
‘ Ch. Richet. L'homme et l'intelligence, 530.
* Beaunis. Revue philosophique, 1885, II, 116. * Bernheim. De la suggestion 1886, 166.
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