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. nous préoccuper des phénomènes de suggestion, il nous faut montrer maintenant qu’ils en sont réellement indépendants: la suggestibilité peut être très complète en dehors du somnambulisme artificiel; elle peut être totalement absente dans un état somnambulique complet; en un mot, elle ne varie pas en même temps et dans le même sens que cet état lui-même.
Le somnambulisme naturel présente déjà quelques différences qui le séparent du somnambulisme hypnotique ; cependant on a constaté dans cet état des phénomènes de suggestion extrêmement nets. Les observations les plus décisives à ce point de vue sont celles du D' Mesnet. En plaçant divers objets entre les mains d’un individu pendant ses crises de somnambulisme naturel, il lui suggérait l’idée de combattre à coups de fusil, d'écrire une lettre ou de chanter dans un café concert!. Dans une autre observation, il raconte qu’il pouvait parler à une femme pendant une crise de somnambulisme naturel et qu'il lui dit de faire vingt fois le tour du jardin; elle répondit machinalement «Oui» et partit comme lancée par un ressort? On connaît aussi les effets de la suggestion surles rêves des personnes endormies, et les curieuses expériences de M. Maury”. Mais ces états sont considérés ordinairement comme tout à fait identiques au sommeil hypnotique, et l'existence des suggestions pendant le rêve ne paraît pas quelque chose de nouveau. Cela n’est pas absolument juste, car il y a des différences très notables entre le rêve et le somnambulisme, et je ne puis vraiment pas comprendre cette habitude de plusieurs auteurs d’assimiler l’état d’un sujet hypnotisé avec le sommeil véritable. Si on prétend que Lucie dort quand elle fait tout son tapage, autant dire que nous dormons tout le temps, car nous ne sommes jamais plus éveillés. Mais il est facile de constater la suggestibilité dans des états tout différents.
Nous la rencontrerons en particulier dans l'ivresse et dans son dernier résultat, le déli:e alcoolique. Voici un individu, P., entré à l'hôpital en état de délire alcoolique subaigu ; il a erié toute la nuit en voyant des animaux immondes courir sur son lit
‘ Mesnet. Automatisme. 1814, 16.
* Mesnet. D’après Gilles de la Tourette, Aypnotisme, 239, — Cf. Taine. Intelligence, II, 18.
3 Maury. Le sommeil et les rêves, 124, 128, 394.— Joly. Imagination, 58, 120.
eten assistant à une scène de massacre où l’on coupait le cou à toutes les personnes de l’hôpital. Ce matin, il est calme, voit la salle comme elle est, reconnaît les gens et parle à peu près
sensément. Eh bien, il n’y a qu’ à lui dire brusquement : «Tiens, est-ce possible? un rat sur votre lit! chassez-le, attrapez-le.» Le
voici qui bondit, secoue ses couvertures, se lève et court après
le rat imaginaire. « Tenez, voici une clef; allez ouvrir cette
armoire et rapportez-moi une serviette » ; il saisit la clef imagi=«
naire, court à un mur où il n’y a point d’armoire, puis revient, tendant ses mains vides, et nous dit : « Voici la serviette. » Je Jui montre des fleurs dans un vase, je le paralyse, le rends aveugle, le tout par un simple mot. Estil somnambule cet individu?
Point du tout, il reste toujours dans son état normal, garde un
souvenir complet de tout ce qu’il a dit (quoique le souvenir des actes suggérés disparaisse vite’). La suggestion se produitiei sans que l’on ait jamais essayé de l'hypnotiser.
['enest de même dans l'ivresse du haschich: je ne rapporteraim pas mes propres observations, car je n’ai pu observer cette ivresse qu'une seule fois et dans de mauvaises conditions; d’ailleurs,
les descriptions de Moreau (de Tours) sont trop belles et trop pré-«
cises pour que je ne les cite pas: « Livré à lui-même, le haschiché subira les influences de tout ce qui frappera ses yeux, ses oreilles: un mot, un geste, un son, le moindre bruit donnera à ses illusions un cachet déterminé ; quelques paroles font passer de la
joie à la tristesse et toutes les idées précédemment si joyeuses…
deviennent lugubres?.. » Un jeune homme qui a pris du haschich est convaincu qu'il meurt, on lui montre un traversin pendu à la muraille : « C’est vous, lui dit-on, qui êtes pendu ainsi... — Je le savais bien, dit-il, c’est affreux de mourir si
jeune. » C’est ici un exemple de suggestion très net; mais cela
ne se produit ainsi que lorsque le délire est très fort; autrement les idées ne font que traverser l'esprit et ne s’y fixent pas.
Il est inutile d’insister sur d’autres états pathologiques, comme certaines crises d'hystérie ou de catalepsie, dans lesquelles les sujets répètent les paroles qu'ils entendent, prennent les poses qu'ils voient sur les tableaux et s’imitent réciproquement. Nous
Ci AIT partiés CHE * Moreau (de Tours). Le haschich, 156.
8 Id. Zbid., 93.
avons déjà décrit certains de ces phénomènes. Il vaut mieux insister sur la suggestibilité qui se présente quelquefois d’une manière très nette pendant des états en apparence tout à fait réguliers el normaux.
On sait que certaines personnes sont suggestibles à l’état de veille sans avoir subi aucune modification de leur conscience ; ce fait, remarqué déjà par certains magnétiseurs, a été l’objet d'études récentes de M. Richet, de M. Bernheim et de plusieurs autres. On ne saurait en exagérer l'importance. Voici une personne, Marie, qui à vingt ans, qui est intelligente, et semble avoir, comme tout le monde, cette liberté dont nous “sommes si fiers. Sans la toucher, ni l’endormir, je m'approche d'elle en disant d’une voix calme et nette : « Tiens, il y a dans le coin gauche de la salle un gros bouquet de roses, Marie, va me le chercher. » La voici qui court au bout de la salle, se «baisse, semble rapporter à deux mains un objet volumineux et incline de temps en temps la figure pour le sentir; elle s’ap- “proche de moi: « C’est donc à vous ce beau bouquet, dit-elle, “je vous fais mes compliments, car il sent bien bon. » Je lui réponds alors : « J'ai apporté pour toi un bonne pêche, la voici sur la table, offre en la moitié à X... et mange ton morceau. » e Oh! qu’elle est grosse! je ne vais pas la manger tout entière. » Elle prend un couteau, coupe au travers de l'air, offre un quar- Lier à X... qui reste stupéfaite, et mange avec l'air du plus grand contentement. Ces expériences ont le même résultat sur Rose, ‘sur M... et sur bien d’autres, avec un peu moins de vivacité peutêtre. Elles ne donnent pas tout à fait les mêmes résultats avec Lucie, Léonie ou N... qui exécutent, comme nous le verrons, ces sortes de suggestions inconsciemment. Mais, dira-t-on, Marie est une personne qui a été souvent hypnotisée par moi, et C’est pour cela qu’elle reste soumise à la suggestion.
Soit, je puis citer trois autres observations qui m'ont paru “extraordinaires : l’une, d’une femme de trente ans, Be, qui a été hypnotisée il y a dix ans et qui ne l’a pas été depuis; l’autre, d'une jeune femme de vingt-deux ans qui n’a jamais été endormie par personne, et la troisième d'une jeune fille de seize ans que j'ai déjà signalée sous le nom de Blanche, et qui ne l’a pas été davantage. Toutes les trois sont à l’état de veille de véritables automates conscients. Il suffit de faire pénétrer dans leur tête, de quelque manière que ce soit, l'idée d'un acte pour qu'il soit
17% Je PARTIE. — AUTOMATISME TOTAL
immédiatement exécuté. Elles gardent indéfiniment les membres dans les positions où onles met, imitent lesmouvements faits devant elles, éprouvent immédiatement toute espèce d’hallucination. Be me voit sortir de la chambre et rentrer par la fenêtre: elle croit m’entendre lui parler au travers de la muraille, tandis que je reste à côté d’elle. Blanche, à qui j'ai dit qu'un éléphant entrait dans la chambre, s’écarte pour lui faire de la place et s’amuse à lui tendre du pain pour qu'il le prenne avec sa trompe. En un mot, elles sont plus suggestibles que les plus dociles des somnambules. Et, je le répète, elles ne sont absolument pas en somnambulisme. Cet état est une seconde existence interrompant la vie normale et ne laissant pas de souvenir : or ces femmes ne changent, pas d'existence, restent toujours dans le même état,'ne perdent pas un souvenir. Deux heures après, Bese demande encore comment j'ai pu faire pour rentrer par la fenêtre sans rien casser.
Je suis disposé à croire que cette suggestibilité à l’état de veille, dans l’intervalle des somnambulismes ou même sans. qu’il y ait aucun somnambulisme, est assez fréquente surtout chez les névropathes, pour les désigner d’un nom générique. Jen l'ai observé pour ma part sur une vingtaine de personnes et, si l’on recherchait sérieusement ce caractère, on le trouverait chez presque tous les malades. C’est ce qui me permet de comprendre la production du sommeil par simple affirmation verbale dont on a beaucoup parlé dans des travaux récents. Puisque ces individus, sans aucune préparation particulière, exécutent tout ce qu'on leur dit, il est facile de comprendre qu’en entendant parler de dormir, ils se mettent dans la position d’un individu qui dort, en gardent l'attitude et quelquefois s’endorment réellement. Comme nous l’avons dit, ce n’est pas là du somnambulisme véritable; il n’y a ordinairement, à moins d'éducation particulière, ni les variations de la sensibilité, ni les troubles de mémoire caractéristiques. C'est toujours le même individu que nous avons devant nous; seulement il tient les yeux fermés et prend un air abruti parce qu'il joue la scène du sommeil, comme tout à l'heure il jouait la scène du rire ou des pleurs. Il n’est ni plus ni moins suggestible que tout à l'heure, il rêvera à tout ce que l’on voudra, mais précédemment il voyait bien des éléphants. Il se réveillera sur un mot, c’est-à-dire qu’il changera d’attitude, de même qu’il lève son bras si on le lui dit.
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