‹ L'automatisme psychologiqueChapitre 27 sur 90 · AA · texte numérisé non relu

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donc bien bête pour vous figurer que je vais voir un oiseau dans ma chambre et courir après. » Il est à remarquer qu’elle venait de le faire précédemment pendant son premier somnambulisme, mais maintenant toute suggestibilité avait disparu. Il en est de même, un peu moins nettement peut-être, pour Léonie : très suggestible en premier somnambulisme, elle l’est de moins en moins à mesure qu'elle enfonce dans le second. Le phénomène est surtout curieux chez Marie et chez Rose, d’abord parce que le passage d’un état à l’autre ne se fait pas, comme chez Lucie, par un sommeil de vingt minutes et un réveil brusque, mais s’accomplit lentement et par degrés, ensuite parce qu’elles sont entièrement suggestibles à l’état de veille. On voit ces femmes si hallucinables, si passives quand elles sont éveillées, reprendre, à mesure qu’elles entrent dans ce soi-disant sommeil, non seulement tous leurs sens et tous leurs souvenirs, mais toute leur spontanéité et leur indépendance. La catalepsie même des membres, leur immobilité dans la position où ils sont mis, qui existe toujours dès que l’individu est très légèrement suggestible, disparaît aussi absolument. Ce caractère, il est vrai, ettoute la sug- …gestibilité réapparaissaient quand on détruisait ce somnambulisme particulier pour ramener les sujets à leur état de veille.

Jules Janet a essayé de reproduire ces expériences relatives au somnambulisme supérieur sur un sujet célèbre, Witt ; il a, comme j'avais été amené à le faire, prolongé les passes après le premier somnambulisme et même après la léthargie du sujet et il a obtenu exactement les mêmes résultats, qu’il n’avait pas prévus!. Cette femme, dont le somnambulisme avait servi pour étudier toute la théorie des suggestions, avail un somnambulisme facile à produire et absolument ignoré, pendant lequel il était impossible de faire aucune suggestion.

Ces derniers phénomènes me semblent importants : ils nous montrent que, si le somnambulisme est une seconde existence, ce n’est pas nécessairement une existence faible, sans spontanéité et sans volonté. Les raisons qui rendent une personnalité faible et qui la soumettent à toutes les influences suggestives RAP se rencontrer pendant l’état de somnambulisme ou ne pas s’y “rencontrer. Ce n’est donc ni dans la définition dusomnambulisme

: Jules Janet. Hystérie et somnambulisme d’après la théorie de la double personnalité. Revue scientifique, 1888. T, 616.

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ni dans les causes qui le provoquent, qu’il faut chercher l’explication de la suggestion et de son singulier pouvoir.

3 L'hyperexcitabilité psychique. — Une autre hypothèse intéressante et admise plus ou moins nettement par beaucoup. d'auteurs a été proposée, mais en quelques lignes seulement, dans l’ouvrage de MM. Binet et Féré : « Nous croyons, disent:ils, qu’il faut chercher dans un second phénomène, l'hyperexcita-, bilité psychique, la cause de l'aptitude aux suggestions. À notre. avis, si l’idée suggérée exerce un pouvoir absolu sur l’intelligence, les sens et les mouvements de l’hynotique, c’est avant tout par son intensité!. » M. Binet revient avec plus de détails” sur cette supposition dans un article, plus curieux que convain: quant, sur l'intensité des images mentales?. Il me semble que les faits signalés dans cette étude peuvent être admis, mais interprétés autrement.

J'aurais d’abord quelques réserves à faire que l’on trouvera peut-être bien abstraites et pour ainsi dire métaphysiques: sur cette expression : « l’intensité des phénomènes psycholo-= giques.» Dans une discussion très remarquable à propos des la psycho-physique, un mathématicien anonyme, qui est env même temps un philosophe ?, faisait remarquer que les sensations ne peuvent ni s’égaliser ni s’additionner; qu’en un mot deux sensations, fussent-elles toutes deux des minima, n'étaient pas comparables comme des unités mathémathiques. Sans doute, les causes extérieures de nos sensations, le son, la température, etc., et même les effets de nos sensations dans le monde extérieur, mouvements, contractions musculaires, etc., sont mesurables et peuvent avoir des intensités différentes ; mais les sensations elles-mêmes, considérées par leur côté interne et vraiment seul réel, ont-elles des quantités corres= pondantes? Cela ne me parait pas évident. La température passe de 0° à 15° et de 15° à 30°, et ma sensation passe du froid au tiède et du tiède au chaud. Peut-on dire que ma sensation de chaud soit un multiple de ma sensation de froid? C’est une difté-

! Binet et Féré. Magnétisme animal, 130.

* Binet. L’intensité des images mentales. Revue philosophique, 1887, L,

* Cf. Revue scientifique, 1875, I, 876.

rence de qualité correspondant sans doute, d’après notre manière de nous représenter scientifiquement le monde extérieur, à des différences de quantité, mais qui n’en est pas une elle-même. Avant de soutenir qu’une image est plus intense ou moins intense qu'une autre, il serait bon de nous prouver que les deux images sont restées identiques en nature et qu’on ne prend pas une différence de qualité pour une différence de quantité.

. C'est justement ce qui arrive, à mon avis, dans la plupart des exemples cités par M. Binet. Un sujet, nous dit-il, peut avoir dans l'esprit des idées qui ne lui paraissent pas des hallucinations ou qui ne se traduisent pas par des actes : il peut penser à un chien sans le voir, entendre parler d’une action sans l'exécuter ; mais si on insiste, si on commande plus longtemps, l'idée devient hallucination et action. C’est qu’au début elle “devait être faible et qu’elle est maintenant plus forte !. Je pense au contraire que cette différence dans les résultats est due à ce que l’idée est maintenant toute différente. Les théories psy- -chologiques qui assimilent à juste titre l’image et la sensation ne sont vraies que pour les phénomènes simples : l'image de la “couleur bleue (quand elle n’est pas un simple mot) est identique en nature à la sensation du bleu. Mais il ne faut pas en conclure que l’idée d’un chien soit la même chose que la vue d'un chien et qu’il n’y ait entre les deux qu’une différence de degré. Il s’agit là de deux ensembles qui diffèrent énormément par la qualité et la complexité des images qui en font partie. L'idée d’un chien peut n'être qu’un rapport abstrait entre diverses images ou divers caractères; elle peut être un simple mot de nature différente suivant les personnes, ou n'être qu'une image très vague de couleur uniforme, en un mot quelque chose de très simple. La sensation réelle ou l’hallucination d’un chien est un ensemble d'images visuelles, tactiles, auditives même, très variées. Pour passer de l’une à l’autre, 1l faut, non pas renforcer, mais compléter l’image. Ce serait être bien maladroit, en face d’un sujet qui voit difficilement les hallueinations, quede répéter, même en eriant très fort: « Tu vois un chien, tu vois un chien » : on n’arriverait à rien. Il faut préciser et compléter l’image : « Tu vois ses oreilles, tu vois sa queue, tu vois ses

“Binet, Op.icit.;"ATS.

longs poils de couleur jaune, tu entends qu’il aboiïe», ou bien, si l’on a affaire à un sujet qui en soit capable, il faut lui laisser le temps de développer lui-même son image. Si, dans une conversation rapide, je dis à Léonie qu’il y a des moutons dans la prairie, au bord de la rivière, etc., j’éveille par chaque mot une image incomplète et vague qui ne sera pas une hallucination ; mais si après avoir dit: « Il y.a un mouton devant toi », je m'arrête

brusquement et ne lui parle plus; son idée se développe peu

à peu, elle voit des détails nouveaux, sent la toison, entend le cri et finit par dire : « C’est un vrai mouton, » c’est-à-dire un mouton complet et non pas une image plus forte d'un mouton. La complexité de l’image a donné naissance à son objectivité 1. 11 en serait de même pour les actes qui se réalise- ront ou ne se réaliseront pas, suivant que l’image motrice aura ou n'aura pas l’occasion de se compléter suffisamment.

M. Binet cherche aussi des preuves de sa théorie de l'intensité des images mentales dans l’étude des suggestions posthypnotiques que nous ne pouvons examiner maintenant. Il remarque, ce qui est très vrai, que l’idée seule d’un acte indiquée au

sujet pendant la veille ne suffit pas pour qu’il l’exécute;«

il faut encore que l’acte lui ait été réellement suggéré pendant

un somnambulisme et que cette suggestion n'ait pas été effacée par une crise ou quelque autre incident, et il en conclut que l’idée suggérée pendant le somnambulisme est plus intense quesi elle a été seulement indiquée pendant la veille. Je ne comprends

pas pourquoi une idée indiquée pendant le somnambulisme et” oubliée après le réveil serait plus intense qu’une idée indiquée”

pendant la veille et dont le souvenir persiste : on pourrait tout aussi bien soutenir le contraire.En réalité, l’idée suggérée pendant le somnambulisme n’est pas représentée de la même manière, ni

par les mêmes images, n’est pas associée aux mêmes souvenirs,"

ne fait pas partie de la même conscience que l’idée indiquée pendant la veille. Elle est toute différente et non pas plus forte. Enfin, M. Binet cite et interprète une observation que j'avais

moi-même faite autrefois ?. Ayant remarqué que Lucie n'obéis-M

sait qu'à moi seul et voulant m'expliquer cette électivité,

j'avais chargé une autre personne, M. M...,de faire dans la jour- ‘ Cf. Souriau, Sensations et perceptions. Revue philosophique, 1883, II, 75. * Binet. op. cit., 416.

te?

si

née une suggestion à Lucie en mon nom : « M. Janet, avait-il dit, veut que vos deux bras se lèvent en l’air. » Le commandement avait été exécutéimmédiatement, tandis que lorsque M. M... parlait en son nom propre, absolument rien n'était fait, M. Binet, en racontant ce petit fait, dit que le commandement fait en mon nom a été plus intense. J'ai été bien surpris en lisant cette explication, car M. Binet me semblait oublier une des théories les plus ingénieuses et les plus vraies qu'il avait lui- “même contribué à établir, celle des suggestions avec point de repère. Quand on a dit à un sujet qu’il y à un portrait sur un papier, pourquoi le voit-il sur ce papier-là et non sur un autre ? Est-ce parce que l’image de ce papier en particulier est plus intense ? Non, l’auteur nous avait fort bien dit que le portrait était associé avec tel aspect d'un papier et que l’image n’était réveillée que par cet aspect. Pourquoi ne pas dire de même que, par habitude et dressage, la suggestibilité de Lucie a été pour ainsi dire endiguée et son obéissance rattachée à un point de repère toujours le même qui est mon nom et ma personne. C’est par sa qualité et non par son intensité que mon nom à amené l'acte. Lucie, en obéissant à un étranger qui lui commandait en mon nom, s’est trompée (inconsciemment il est vrai, mais nous verrons que cela importe peu),comme une somnambule qui verrait le portrait sur un autre papier que sur la carte désignée. D'ailleurs, dans le somnambulisme qui a suivi cette expérience, elles’est montrée furieuse de son erreur automatique ets’est bien promis de ne plus s’y laisser prendre. Elle a tenu parole et cette expérience n'a plus jamais réussi. Les erreurs de ce genre nesont pas rares chez les somnambules: j'avais commandé à N... de s’endormir quand je lèverais le bras. Elle s'endort quand une personne quelconque lève le bras, voilà une sottise inconsciente dont Lucie et Léonie sont bien incapables. Est-ce que l’image du bras d’un étranger qui se lève est plus intense pour N... que pour Lucie? elle est au contraire moins nette puisque ce bras est confondu avec le mien.

Je n’insiste pas sur les paralysies et les anesthésies que M. Binet explique par une diminution des images et qui me semblent se

rattacher à une tout autre cause ! ; mais je désire m'arrêter sur

* Cf. IE part., ch. 1.

une expression particulière dé cet auteur. Les individus suggestibles, dit-il, sont atteints d’une hyperexcitabilité psychique qui donne naissance aux hallucinations et aux impulsions. L’expression a son importance, car on la rencontre dans différents auteurs; c’est déjà la même idée qui se trouve dans la psychologie morbide de Moreau (de Tours), quand il attribue l'origine des impulsions à une excitation psychique. Ge mot, tout à fait inexact, comme nous allons le montrer, a contribué pour beaucoup à engager l’auteur dans son paradoxe célèbre sur le génie et la folie, « tant nous nous laissons facilement piper par les mots. » Sans parler de ces conséquences, examinons l’expression en elle-même. Peut-on dire que les individus suggestibles soient, au point de vue psychologique, des hyperexcités ? Mais ce sont des gens accablés d’anesthésies, d’amnésies, de paralysies. de toute espèce, ce qui n’a jamais été une preuve d’excitation. Lucie est anesthésique totale, Rose anesthésique et paraplégique, Marie hémi-anesthésique, aveugle d’un œil et sourde d’une oreille, Blanche a tous ses sens réduits au minimum, etc. Comment peut-on dire que, si Lucie obéit à ma voix, c’est que le phénomène psychologique, ici l’image auditive, est plus intense dans une conscience hyperexcitée ? Elle entend donc ma voix comme un coup de canon; mais non, elle est à moitié sourde et elle m’entend à peine. Peut-on dire que Marie imite mes mouvements, parce que ce phénomène visuel est plus intense chez elle que chez une autre ? mais elle est presque aveugle et ne lit que les plus grosses leltres du tableau: singulières manifestations de l’hyperexcitabilité. Cette excitation n’est pas dans les sens, dirat-on, elle est dans l’ensemble de l'esprit. Soit, mais que penser alors de l’exemple de Blanche, la plus suggestible de toutes celles que j'aie vues, qui est presque une idiote, restant inerte tout le jour et ne s’agitant qu’à l'heure des repas.

En un mot, considérez en fait les gens suggestibles et vous les trouverez faibles, hypo-excités, si l’on peut ainsi dire, et non hyperexcités. Mais faisons maintenantune vérification inverse :excitons réellement ces individus par les agents qui remplissent ce rôle. Je me suis souvent servi des passes dans ce but, non pas que je leur accorde une importance particulière, mais parce que, en pratique, c'était un excellent procédé pour exciter les sensibilités des hystériques. Mais si ce procédé déplait, employons-en un autre. Le meilleur serait sans doute le bain électrique par la ma-

chine statique, mais les psychologues n’ont pas encore des laboratoires bien montés à leur disposition. Contentons-nous de faire passer dans les bras, les jambes, le tronc d’un sujet anesthésique, comme Rose, des courants de moyenne intensité, ou plus simplement mettons-lui autour du front un certain nombre de plaques de plomb ou d’étain qui agissent sur elle; au bout d’un certain temps, assez long quelquefois, et, s’il n’est pas survenu d'accident, elle va recouvrer toutes ses sensibilités. C’est bien maintenant qu’elle a une hyperexcitabilité psychologique, elle sent les plus légères impressions et retrouve tous les souvenirs de son existence. Eh bien, comme nous l’avons déjàremarqué, elle n’est absolument plus suggestible. Son ouïe, qui esthyperexeitée puisqu'elle saisit les plus légers sons, n’amène plus ni hallucination ni impulsions ; sa vue, qui est devenue très perçante, ne provoque aucune imitation. Le sujet est devenu normal au point de vue de la volonté, comme au point de vue de la sensibilité et des souvenirs. Ce fait se vérifie avec Lucie et avec Marie ; il nous permet d'affirmer que la suggestibilité serait plutôt une preuve de Ia faiblesse que de la force des phénomènes psychologiques.

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