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LE RÉTRÉCISSEMENT DU CHAMP DE LA CONSCIENCE

Nous n'avons tenu compte jusqu’à présent dans nos études que de la qualité des phénomènes qui occupaient la conscience; mais il est probable que les existences psychologiques peuvent présenter d’autres différences que celles qui résultent de la nature des images auditives, visuelles et tactiles. Sans parler de l'intensité propre à chaque image, ce qui nous paraît un caractère peu clair, n’est-il pas possible, d’une part, qu’il y ait aussi des différences dans la quantité, dans le nombre des phénomènes psychologiques qui remplissent ces diverses consciences; d'autre part, que tous les hommes ne soient pas à ce point de vue aussi riches les uns que les autres et disposent dans un temps donné d’un nombre d'idées très différent. C’est là une supposition qui nous parait très propre à expliquer les caractères des anesthésies que nous avons signalés. Cherchons d’abord à l’exposer en elle-même et à montrer qu’elle est intelligible et vraisemblable, puis nous verrons comment elle peut expliquer les phénomènes que nous étudions.

« Les phénomènes qui font l’objet de la physiologie, écrivait

Herbert Spencer !, se présentent sous la forme d’un nombre immense de séries réunies ensemble. Ceux qui font l’objet de la phychologie ne se présentent que sous la forme d’une simple série. » C'est, en effet, une opinion assez répandue que la conscience d’un homme ne renferme au même moment qu’un seul phénomène, et que, par conséquent, la vie psychologique est constituée par une succession de phénomènes venant à la suite les uns des autres, formant une longue série qui se prolonge pendant toute la vie de l’individu, mais restant chacun isolé sans être accompagné d’autres faits simultanés. Sans doute, nous avons bien l’idée de la coexistence et même la notion des objets .disséminés dans l’espace; mais cette notion, loin d’être primitive, serait dérivée de la notion de succession et de l’idée du temps. On sait comment Spencer prétend former le rapport de coexistence par l’union de deux rapports de séquence, et comment, depuis Stuart Mill, l’école anglaise s’est attachée à démontrer que « Le temps est père de l’espace ». Si l’on adopte entièrement cette opinion, comme semble le faire M. Taine qui regardela conscience comme un centre inétendu, une sorte de point mathématique, on trouvera peut-être singulier de parler encore du nombre des phénomènes psychologiques dans la conscience à un moment donné; puisque, à tous les moments, cette quantité doit être l'unité. Nous pourrions cependant faire encore des réserves : - ainsi que l’ont montré les beaux travaux de Wundt et de ses élèves sur la durée des phénomènes psychiques, ces phénomènes ne se succèdent pas toujours avec la même rapidité, et deux individus pourraient encore, dans un temps donné, présenter une quantité très différente d'images mentales.

Mais nous ne croyons pas que l’on puisse adopter sans restriction l'hypothèse de Stuart Mill et de Spencer et réduire ainsi l'étendue de la conscience. Il ne nous paraît guère possible, malgré les démonstrations curieuses données par les psychologues anglais, de faire sortir la notion d'espace de la notion de temps et le rapport de coexistence du rapport de succession. L'idée d'espace, qui est une idée originale, dérive en réalité de la sensation d’étendue que nous procure la coexistence réelle d’un grand nombre de sensations simultanées du sens de la vue ou

‘ H. Spencer. Principes de psychologie. Trad. I, 419.— Voir Ribot. Psychologie anglaise, 201.

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du sens tactile *. D'autre part, l'observation de nous-même ne nous

montre pas la conscience ainsi réduite à l’unité. Pendant que

j'écris cette page et que je pense aux différentes opinions des philosophes sur l'étendue de la conscience, je vois mon papier, ma lumière, ma chambre et j'entends en même temps le bruit sourd d’un concert dans la maison voisine, ce qui ne laisse pas de me causer une impression désagréable. Tout cela existe à la fois dans mon esprit; je ne dis pas que mon travail en soit meilleur, non, il

vaudrait mieux sans doute ne penser qu’à lui; mais enfin, tel

qu'il est, il avance cependant malgré le bourdonnement de sensations et d'images qui se heurtent en ce moment dans ma conscience. D'ailleurs est-il possible qu'il en soit autrement? Un seul acte, celui d'écrire, ne demande-t-il pas plusieurs phénomènes conscients, la vue du papier, de la plume, des traits noirs,

limage sonore ou musculaire des mots, l’expression parlée des idées, etc. Sije n’avais en tête qu'une/seule image, jel’exprimerais

sans doute parfaitement, car elle serait traduite par tout mon corps, mais je ne bougerais ‘plus, je ne penserais plus, je deviendrais une statue, comme les cataleptiques que nous avons étudiées.

C'est, en effet, dans la catalepsie que l’unité presque absolue de la conscience existe, c’est-à-dire tout au début du retour de la conscience, ausortir d’une sorte d’anéantissement, quand l'esprit presque épuisé est incapable de concevoir plusieurs sensations à la fois. Une seule sensation subsiste : elle vit de sa vie propre et donne aux sujets cette apparence d’automate humain. Peut-être aussi, à l’autre extrémité du développement intellectuel, quand la vie de l'intelligence tout à fait parfaite permettra à un esprit d’embrasser dans une vaste synthèse toutes les images, de réunir en une seule idée celles d'un rapport très général, toutes les sensations qu'il éprouve ou dont la mémoire lui rappelle le souvenir, peut-être alors, si cet état est possible, retrouverionsnous l’unité intellectuelle réalisée un moment par de grands génies dans une haute pensée. Mais la vie ordinaire de la pensée ne tombe pas si bas et ne s'élève pas si haut : elle se maintient à une hauteur moyenne à laquelle les images présentées à l’esprit sont nombreuses et où leur systématisation est loin d’être complète. C’est ce que comprenait très bien

1 Voir Rabier. Leçons de philosophie, I, 227.

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