‹ L'automatisme psychologiqueChapitre 37 sur 90 · FAR · texte numérisé non relu

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“est de même dans d’autres états. Dans son premier somnambu- Jisme, état de Léonie!, elle est si peu suggestible qu’elle paraît toujours agir avec indépendance et que d’ailleurs elle s’en vante. En fait, 1l faut crier très fort et répéter longtemps la même phrase, quand on veut lui faire directement une suggestion. Mais on peut procéder autrement, la laisser causer avec une autre personne, ce qui la distrait beaucoup plus encore qu’à l’état de veille, puis lui parler tout doucement et les commandements que l’on fait ainsi sont immédiatement exécutés sans qu'elle s’en apercçoive.! Un jour, Léonie 2, tout affairée, causait avec des personnes présentes et m'avait complètement oublié ; je lui commandait tout bas de faire des bouquets de fleurs pour les offrir aux personnes qui l’entouraient. Rien n'était curieux . comme de voir sa main droite ramasser une à une des fleurs imaginaires, les déposer dans la main gauche, les lier avec une ficelle aussi réelle et les offrir gravement, le tout sans que . Léonie? s’en fût doutée ou ait interrompu sa conversation. Ces mêmes faits n'existent pas dans le deuxième somnambulisme, en l’état de Léonie 3, car, ainsi que nous l’étudierons plus loin, elle n'entend plus que moi et ne peut plus par conséquent être distraite.

Les mêmes suggestions par distraction se rencontrent très … facilement chez d’autres sujets. C’est chez Lucie que je les avais “ remarquées pour la première fois pendant le somnambulisme et pendant la veille sans les bien comprendre. Au début, elle acceptait mes ordres ou bien les refusait et alors ne les exécutait pas. Pour éviter ces résistances, je lui commandais à voix basse quand elle n’y faisait pas attention et alors elle exécutait toujours ce que j'avais dit sans protester. Mais je fus alors tout surpris de voir qu'elle exécutait inconsciemment. Je lui ai dit de faire un pied de nez et ses mains se placent au bout de son nez. On l’interroge sur ce qu’elle fait, elle répond toujours qu'elle ne fait rien et continue à causer pendant longtemps, sans se douter que ses mains s’agitent au bout de son nez. Je la fais marcher au travers de la chambre, elle continue à parler et croit être assise. Bien plus, j’essayai un jour, sans l'avoir prévenue, une autre expérience : je priai une autre personne, M. M... ‘ Charpignon avait déjà remarqué un fait analogue quand il dit que, si

un somnambule refuse de faire un acte consciemment, on peut le lui faire exécuter automatiquement, sans qu’il le sache. Physiologie magnétique, 319.

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de lui commander un acte en mon absence, mais en mon nom. Au milieu de la journée, M. M.., dit derrière elle « M. Janet veut que tes deux bras se lèvent en l'air. » Ce fut = fait immédiatement, les deux bras restèrent contracturés audessus de sa tête. Mais Lucie n’en fut aucunement émue et continua ce qu'elle disait. Quand on produisait ainsi une action permanente, comme la contracture des bras, on pouvait la for- cer à s’en apercevoir en la contraignant à chercher ses bras, à les regarder, à essayer de les mouvoir. Alors elle s’effrayait, gémissait et aurait commencé une crise si, par un mot, on ne supprimait tout le mal. Mais, une fois guérie et les larmes encore dans les yeux, elle ne se souvenait plus de rien et reprenait ses occupations au point où elle les avait interrompues. La suggestion inconsciente chez elle, comme chez Léonie d’ailleurs, pou-« vait s'opposer à sa volonté consciente. Lorsque l’une ou l'autre M refusait de faire ou même de dire quelque chose, il suffisait de les distraire et de le leur commander tout bas, elles le faisaient sans le savoir ou disaient brusquement la phrase au milieu d’une conversation qu’elles reprenaient ensuite, sans se rendre compte de l'interruption. Par exemple, le docteur Powilewicz demande à Lucie de chanter quelque chose, elle refuse énergiquement. Je murmure derrière elle : « Allons, tu chantes, tu chantes quelque chose. » Elle arrête sa conversation et chante un air de Mignon, puis reprend sa phrase, convaincue qu’elle n'a pas chanté et ne veut pas chanter devant nous.

La plupart des autres sujets nous présenteraient, en grand nombre, des phénomenesidentiques avec des variantes insignifiantes; il est plus intéressant d'examiner les mêmes faits sur un sujet d’un tout autre genre. Les sujets précédents sont des femmes hystériques, qui ont été fréquemment hypnotisées auparavant. Il s’agit cette fois d’un homme, P..., âgé de quarante ans, que nous n’ayons aucune raison de considérer comme hystérique et qui n'ajamais été hypnotisé, P... est amené à l'hôpital dans le service du D' Powilewiez pour une attaque de délire alcoolique subaigu. Nous avons déjà décrit les suggestions que l’on pouvait lui faire en s'adressant directement à lui et qu'il exécutait consciemment; mais il présentait aussi des actes d'un autre genre.

Pendant que le médecin lui parlait et lui faisait expliquer

. CHAP. I. — LES ACTES SUBCONSCIENTS a

. certains détails de sa profession, je me mis derrière lui et lui

commandai de lever les bras; la première fois, il me fallut tou-

. cher le bras pour provoquer l'acte, l’obéissance inconsciente

eut lieu ensuite sans difficulté; je Le fis marcher, s'asseoir, s’agenouiller, le tout sans qu'il le sût. Je lui dis même de se coucher à plat-ventre sur le sol, et il tomba immédiatement, mais sa tête se levait encore pour répondre aux questions du docteur. Celui-ci lui dit : « Comment vous tenez-vous donc, pendant que je vous parle. — Mais, dit-il, je suis debout près de mon lit, je ne bouge pas. — Vous ne voyez donc pas comme vous êtes devenu petit? — Oh, j'ai toujours été plus petit que vous, mais je ne

. suis pas plus petit qu’à l’ordinaire. » Je ne pouvais croire qu'un

homme dans son bonsens, car il ne délirait pas, et bien éveillé pût croire être debout quand il était couché par terre sur le ventre.

En réalité, il y avait une sorte d’hallucination qui venait se

joindre à l’inconscience pour produire ce résultat singulier. Le lendemain, quand je voulus recommencer l’étude, cette disposition du malade aux actes inconscients avait beaucoup diminué; deux jours après, tout avait disparu. Le délire alcoolique

… avait cessé et avec lui ces phénomènes d'inconscience.

Nous n'avons étudié jusqu’à présent que des actes suggérés de cette manière à l'insu du sujet pendant sa distraction : qu’arriverait-il si nous suggérions des hallucinations et non des actes ? À première vue, cela semble presque absurde, car une

hallucination ne saurait être inconsciente; faisons cepen-

dant l'expérience quand même, elle nous montrera qu’une suggestion de ce genre peut se réaliser de deux manières absolument différentes. L’une est assez simple ou du moins se rattache assez facilement à tous les actes subconscients que nous venons d'examiner. La suggestion semble s’exécuter sans que le sujet en sache rien, sans qu’il en ait conscience et ne se manifeste à nous que par des actes ou des expressions de la physionomie, comme tous les actes précédents. M. Ch. Richet a déjà signalé cette façon dont une hallucination pouvait se réaliser et a fait remarquer combien le phénomène était curieux. Il donne un verre d’eau à une personne en lui suggérant que l’eau est amère, celte personne fait en buvant toutes sortes de grimaces : quand on l’interroge et qu’on lui demande si l’eau est amère et

mauvaise : « Mais non, dit-elle, l’eau n’est pas amère et cepen-

dant je ne puis m'empêcher de faire des grimaces comme si. c'était amer. » Le même sujet à qui on a dit qu'il y avait un ser- : pent devant lui recule avec des gestes de terreur, tout en disant qu'il ne voit rien devant lui *. C’est tout à fait de cette façon que les choses se passent avec Lucie : si je lui dis tout bas (toujours par le même procédé de la distraction et non par suggestion directe qui aurait un autre résultat) qu'il y a un papillon devantelle, la voici qui le suit des yeux, fait des gestes pour l’attraper, ete., tout en parlant d’autre chose, et en disant, si on l’interroge, qu'elle ne voit rien. C’est là un phénomène identique aux précédents, les choses se passaient de même quand Léonie cueillait des fleurs sans le savoir.

Mais bien souvent, et avec la plupart des autres sujets, les choses se passent autrement. Le commandement n’est pas entendu par le sujet, l’origine de l’hallucination est inconsciente,

mais l’hallucination elle-même est consciente et entre tout d’un coup dans l'esprit du sujet. Ainsi, pendant que Léonie ne m'écoute pas, je lui dis tout bas que la personne à qui elle parle ‘a une redingote du plus beau vert. Léonie semble n'avoir rien entendu et cause encore avec cette personne, puis elle s’interromptet éclate de rire : «Oh! mon Dieu, comment vous êtes-vous habillé ainsi, et dire que je ne m'en étais pas encore aperçue. » Je lui dis de même tout bas qu’elle a un bonbon dans la bouche; elle semble bien n’avoir rien entendu et, si je l’interroge, elle ne sait ce que j'aidit, mais la voici cependant qui fait des grimaces et quis’écrie: «Ah! qui est-ce quim’a donc mis cela dans la bouche? Ce qui me paraît le plus singulier, c’est que, si je parle directement à ce sujet (qui est peu suggestible directement), et si je lui commande une hallucination dela sorte, il va me résister, dire que c'est absurde et en réalite n’éprouvera pas l’hallucination, à moins que je n'insiste très fort. Tandis que, si je fais le commanment par distraction, cette femme ne saura pas que je lui commande quelque chose, ne me résistera pas, et éprouvera de suite cependant l'hallucination commandée. Ce phénomène est fort complexe, il comprend un mélange de faits inconscients et de faits conscients reliés à un certain point de vue et cependant séparés à un autre. Nous avons cru nécessaire de signaler ici son existence pour ne pas laisser une lacune grave dans l’énu-

‘ Ch. Richet. Revue philosophique, 1886, II, 396.

fe MAPAANOIRE: I. — LES ACTES SUBCONSCIENTS 243

mération des suggestions par distraction, mais nous ne croyons

pas pouvoir en montrer d’autres exemples variés et les discuter

avant d’avoir terminé d’autres études; nous reprendrons plus

tard leur examen.

Revenons aux phénomènes qui sont uniquement et complète-

ment subconscients : un caractère facile à constater c’est l’in-

telligence qui peut se manifester dans ge pareils faits séparés de l'esprit normal du sujet.

Nous ne sommes plus en présence d’une catalepsie partielle où les actes sont simplement déterminés par une sensation ou une image; nous sommes plutôt, comme nous le verrons, en présence d’un somnambulisme partiel, où les actes sont déterminés

par des perceptions intelligentes. Le sujet ne répète pas les

paroles, il les interprète et les exécute; il ÿ a done là de l'intelligence qu’il est assez facile de manifester de différentes ma-

nières.

Ainsi je commande à Léonie de lever le bras, non pas immédiatement, mais quand j'aurai frappé dix fois dans mes mains. Je frappe dans mes mains, et, au dixième coup, le bras se lève. Tout cela a été pour elle inconnu, le commandement, le bruit des coups dans mes mains, et l’acte lui-même : il y a ici évidemment un phénomène de numération inconsciente. Mais ces calculs inconscients, ayant été étudiés plus complètement à propos d’un autre problème, nous remettrons un peu leur étude. Je donne à Léonie une autre suggestion intelligente également,

… celle de répondre à mes questions par un signe, non pas de la

bouche (ce qui est possible, mais ce qui interrompt la conversation normale), mais par un signe de la main; vous me serrerez la main pour dire « oui », et vous me la secouerez pour dire « non ». Je lui prends la main gauche qui est anesthésique, elle ne s’en aperçoit pas et cause avec d’autres personnes. Puis Je cause aussi avec elle, mais sans qu’elle paraisse m'entendre sa main seule m’entend et me répond par de petits mouvements très nets et très bien adaptés aux questions.

Allons plus loin, si nous ne voulons pas la faire parler sans quelle le sache, nous pouvons du moins la faire écrire : je lui

- mets un crayon dans la main droite et la main serre le crayon,

comme nous le savons; mais, au lieu de diriger la main et de lui faire tracer une lettre qu’elle répétera indéfiniment, je pose une

question : « Quel âge avez-vous ? Dans quelle ville sommes-nous , ici ?.. ete. », et voici la main qui s’agite et écrit la réponse sur. le papier, sans que, pendant ce temps, Léonie se soit arrêtée de parler d’autres choses. Je lui ai fait faire ainsi des opérations arithmétiques par écrit, qui furent assez correctes; je lui aï fait écrire des réponses assez longues qui manifestaient évidemment une intelligence assez développée.

Ce genre d'écriture est connu sous le nom d'écriture automatique, expression assez juste si l’on veut dire qu’elle est le résultat du développement régulier de certains phénomènes psychologiques, mais par laquelle il ne faut pas entendre, je crois, que cette écriture n’est accompagnée d'aucune espèce de conscience. M. Taine, dans la préface de son ouvrage sur l'Intelligence, . montre très bien la possibilité et l'intérêt de ce phénomène

“singulier : « Plus un fait est bizarre, plus il est instructif. A cet égard, les manifestations spirites elles-mêmes nous mettent sur la voie de ces découvertes, en nous montrant la coexistence au même instant, dans le même individu, de deux pensées, de deux volontés, de deux actions distinctes, l’une dont il a conscience, l’autre dont il n’a pas conscience et qu’il attribue à des êtres invisibles.. [1 y a une personne qui, en causant, en chantant, écrit sans regarder son papier des phrases suivies et même des pages entières, sans avoir conscience de ce qu'elle écrit. À mes yeux, sa sincérité est parfaite ; or, elle déclare qu’au bout de sa page, elle n’a aucune idée de ce qu’elle a tracé sur le papier. Quand elle le lit, elle en est étonnée, parfois alarmée.….. Certainement on constate ici un dédoublement du moi, la présence simultanée de deux séries d'idées parallèles et indépendantes, de deux centres d'actions, ou, si l’on veut, de deux personnes morales juxtaposées dans le même cerveau; chacune a une œuvre, et une œuvre différente, l’une sur la scène et l’autre dans la coulisse 1.»

La distraction jouait déjà un rôle considérable dans les suggestions ordinaires exécutées consciemment que nous avons étudiées dans le chapitre précédent; mais alors elle ne portait que sur les idées antagonistes et laissait subsister la conscience de l’acte suggéré lui-même. Nous venons de voir que la distraction donne naissance à une autre espèce de suggestions; pen-

‘ Taine. De l'intelligence. Préface, I, 16.

Le à p

dant que la conscience distraite est occupée d'idées indifférentes,

. l'acte suggéré s'exécute également mais à l’insu du sujet. En un

mot, la distraction semble scinder le champ de la conscience en deux parties: l’une qui reste consciente, l’autre qui semble ignorée par le sujet. Les suggestions précédemment étudiées provoquaient des phénomènes appartenant à la première partie du champ de la conscience ; celles que nous signalons maintenant déterminent des actions qui semblent rester dans la seconde et qui gardent complètement l'apparence des catalepsies partielles et inconscientes, Avant d'expliquer ces faits davantage, il nous faut les voir sous d’autres aspects et dans d’autres circonstances.

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