‹ L'automatisme psychologiqueChapitre 42 sur 90 · PEN · texte numérisé non relu

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exacts : les somnambules peuvent compter les jours et les heures

… qui les séparent de l’accomplissement d’une suggestion, quoi-

qu'ils n'aient aucun souvenir de cette suggestion elle-même. En dehors de leur conscience, nous ne savons comment, il y a un souvenir qui persiste, une attention toujours éveillée et un jugement bien capable de compter les jours, puisqu'il peut faire des multiplications et des divisions. Mais il n’en est pas moins vrai que ces phénomènes sont, au premier abord, étranges et qu'il faut essayer de pousser plus loin leur étude, afin de mieux comprendre et le phénomène des suggestions posthypnotiques et peut être la nature générale de la vie consciente.

Pour faire quelques progrès dans cette étude, il fallait tâcher de pénétrer dans cette inconscience, de rendre sensibles ces opérations psychologiques qui étaient en dehors de l’esprit normal et dont nous n'avions vu jusqu'ici que les résultats. Comment les rendre manifestes par un signe, un langage quelconque ? Les paroles ne me révélant rien, essayons d’un autre genre de signes, de l'écriture. Quand j'aurai frappé dans mes mains, lui dis-je en disposant toujours l’expérience de la même manière, vous prendrez sur la table un crayon et du papier et vous écrirez le mot « Bonjour. » Au signe donné, le mot est écrit rapidement, mais d'un écriture lisible. Lucie ne s'était pas aperçue de ce qu’elle

faisait; mais ce n’était là que du pur automatisme qui ne mani-

festait pas grande intelligence. « Vous allez multiplier par écrit 139 par 42. » La main droite écrit régulièrement les chiffres, fait l'opération et ne s'arrête que lorsque tout est fini. Pendant tout ce temps, Lucie, bien éveillée, me racontait l'emploi de sa journée et ne s'était pas arrêtée une fois de parler pendant que sa main droite calculait correctement. Je voulais laisser plus d'indépendance à cette intelligence singulière. « Vous écrirez une lettre quelconque. » Voici ce qu’elle écrivit sans le savoir, une fois réveillée : « Madame, je ne puis venir dimanche, comme il était entendu ; je vous prie de m’excuser. Je me ferais un plaisir de venir avec vous, mais je ne puis accepter pour ce jour. Votre amie, Lucie. — P. S. — Bien des choses aux enfants, s. v. p. » Cette lettre automatique est correcte et indique une certaine réflexion. Lucie parlait de tout autre chose et répondait à plusieurs personnes pendant qu’elle l’écrivait. D'ailleurs, elle ne comprit rien à cette lettre quand je la lui montral

ORETAR DITES

et soutint que j'avais copié sa signature. Chose assez curieuse, … quand je voulus recommencer cette expérience, Lucie écrivit une seconde fois la mème lettre sans changer un mot; il semblait que la machine fut montée dans ce sens et ne püt pas être dérangée. L'écriture de ces lettres est intéressante; elle est analogue à l'écriture normale de Lucie, mais non identique ; c’est une éeriture penchée et très lâche; les mots ont une tendance à s’allonger indéfiniment. M. Ch. Richet, à qui j'ai montré ces fragments d'écriture automatique, m'a appris que ce caractère était fréquent dans les écritures de médiums dont nous parlerons plus tard et que, dans leurs lettres, souvent un mot remplissait toute une ligne.

Après avoir fait écrire à Lucie plusieurs lettres automatiques de ce genre, j’eus l’idée de l’interroger au moment où je lui faisais la suggestion et de lui commander de me répondre par écrit. J'ai commencé par poser la question pendant le sommeil ; puis je réveillais le sujet afin d’être plus certain de l'oubli et de l’inconscience. À un signal convenu, Lucie prenait la plume et écrivait la réponse sans le savoir. Je ne tardai pas à m’apercevoif quil n'était pas nécessaire de la rendormir pour chaque question. Il suffisait de lui suggérer, pendant le sommeil, de répondre par écrit à mes questions, pour que, une fois réveillée, elle le fit toujours et de la même manière automatique. À ce moment, Lucie, quoique éveillée, semblait ne plus me voir ni m'entendre consciemment ; elle ne me regardait pas et parlait à tout le monde, mais non à moi; si je lui adressais une question, elle me répondait par écrit et sans interrompre ce qu'elle disait à d’autres. Il me fallait changer de ton entièrement et même lui prendre la main pour la forcer à m'écouter de nouveau de la facon ordinaire. Alors elle frissonnait légèrement et paraissait un peu surprise de me revoir. « Tiens, j'avais oublié que vous étiez là. » Mais, dès que je m'éloignais un peu, elle m'oubliait de nouveau et recommençait à me répondre par écrit.

Nous ne pouvons étudier maintenant d'une manière plus complète ces conversations par écriture automatique et l’intelligence qui s’y manifeste; nous ne pourrons le faire qu'après avoir signalé d’autres phénomènes. Mais, avant d’aller plus loin, il nous faut modifier un peu nos affirmations précédentes sur l’inconscience de ces actes exécutés par suggestion posthypnotique.

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Cette expression, appliquée aux faits précédents, n’a plus guère . de sens : qu'est-ce qu’un jugement inconscient, une multiplication inconsciente. Si la parole est pour nous un signe de la

conscience d'autrui, pourquoi l’écriture n’en serait-elle pas un signe caractéristique? Ces phénomènes semblent appartenir à une conscience particulière au-dessous de la conscience normale de l'individu. Ce n’est pas là une explication sans doute, c'est la constatation d’un fait, si bizarre qu'il paraisse, et nous ne ferons que résumer ces observations en appelant désormais ces actes des faits subconscients, ayant une conscience au-dessous de la conscience normale, quittes, quand nous les connaitrons mieux, à revenir avec plus de précision sur leur nature.

Cette façon particulière d'exécuter les suggestions posthypnotiques sous forme d’actes subconscients se rencontre aussi chez d’autres sujets, quoiqu'en général avec beaucoup moins de netteté que chez Lucie. Pendant le somnambulisme, j’ai commandé à Léonie d’ôter son tablier à son réveil et de le remettre. Une fois bien réveillée, Léonie me reconduit à la porte et me demande à quelle heure je viendrai le lendemain. Pendant qu’elle parle, ses mains défont doucement le nœud de son tablier et l’enlèvent entièrement. Par un geste, j'attire l'attention de Léonie sur son tablier. « Tiens, dit-elle, mon tablier qui tombe, » et brusquement, avec conscience cette fois, elle Le reprend et le renoue, puis parle d'autre chose; mais voici que les mains recommencent leur opération, dénouent les cordons, enlèvent complètement le tablier. Comme cette fois Léonie ne regarde pas, ses mains, après avoir enlevé le tablier, le reprennent et le remettent bien proprement. La suggestion, semble-t-il, n'avait pas été entièrement exécutée la première foi:, puisque Léonie avait remis le tablier elle-même et les mains voulaient recommencer l'opération pour aller jusqu’au bout. Cette fois, d'ailleurs, l’acte était terminé, il n’y eut plusrien; le sujet n'avait pas eu la moindre conscience de tous ces actes.

J'aireproduitsur un autre sujet, N..., des expériences plus compliquées, les suggestions à échéance calculée qui étaient si curieuses chez Lucie : N..…. additionnait des chiffres sans le savoir et même sans les entendre. D'ailleurs, elle présentait également l'écriture automatique par suggestion posthypnotique. « Si je vous parle, lui ai-je dit pendant qu’elle dormait, vous me répon-

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drez par écrit. » Elle est bien réveillée et cause avec plusieurs … autres personnes : « Quel âge avez-vous? » lui dis-je tout bas derrière elle. Sa main prend un crayon et écrit : « Trente ans. » — « Avez-vous des enfants ? » elle écrit encore : « Oui, deux garcons et une fille. » Si on l’arrête en lui disant : « Qu'écrivezvous donc ? — Mais je n’écris rien, fait-elle tout étonnée. » Elle regarde le papier et dit : « Qui done a griffonné cela? » Inutile de multiplier les exemples; j'ai pu reproduire sur ce sujet à peu près toutes les expériences que j’ai rapportées dans l’étude précédente sur Lucie.

Ces sujets, cependant, ne se ressemblent pas tout à fait. N... se rapproche du type que nous avons décrit au début de cette étude sur la suggestion posthypnotique : elle exécute quelquefois un ordre avec une conscience en apparence complète, il est vrai avec perte de souvenir consécutive. Léonie se rapprocherait plutôt du second; elle a une tendance à s'endormir

complètement dans l’exécution d’une suggestion, et il faut quelquefois la réveiller entièrement après un acte de ce genre comme après une séance de somnambulisme. Certains actes seulement sont exécutés ‘par ces deux sujets de la manière que nous venons de décrire.

L'étude de ces phénomènes sur ces nouveaux sujets nous permet de faire une autre remarque qui a son importance. Quand il y a plusieurs somnambulismes différents et successifs, comme chez Léonie, la suggestion posthypnotique peut être faite d’un somnambulisme à l’autre, comme d’un somnambu- lisme à la veille, et elle a encore le même caractère. Ainsi supposons Léonie dans son dernier somnambulisme que nous

avons décrit, en état de Léonie3, je lui commande alors de chercher un foulard et de le mettre ; puis je la réveille, c’est-à-dire que je la fais passer de cet état profond à un autre état qui est encore du somnambulisme, mais dans lequel le souvenir de Léonie 3 est complètement perdu. Dans cet état, Léonie? ne se souvient point de l’ordre donné et parle d’autre chose, mais ses mains cherchent le foulard et le mettent au cou à son insu. La chose s’est exécutée subconsciemment, comme si le sujet était dans un état de veille par rapport au deuxième somnambulisme. Il en est de même chez Lucie : ; comme nous ne l’avions pas vu tout d’abord, les suggestions faites en Lucie 3 s’exécutent inconsciemment pendant le premier somnambulisme. On peut

même dire qu’en général, les suggestions semblaient toujours . s'adresser à ce groupe de phénomènes de troisième ordre, car elles étaient rarement connues même pendant le premier somnambulisme. Ces remarques sur l’exécution des suggestions sont donc générales ; elles s'appliquent, non seulement au passage du somnambulisme à la veille, mais à tous les changements d'état. Une suggestion donnée dans un état plus profond prend la forme d’un acte subconscient quand le sujet est revenu à un état différent et surtout moins profond.

C’est encore à la persistance d’une pensée subconsciente que je rapporterais l’action de la plupart des suggestions posthypnotiques à effet thérapeutique sur lesquelles nous n'insistons pas. La formation d’une plaque rouge sur la peau en forme d’une étoile, qu’elle ait lieu après le réveil ou pendant le somnambulisme comme précédemment, ne peut également s'expliquer que par une pensée. Il ne suffit pas de dire que cette rougeur est due à l'excitation d’un nerf vaso-moteur, car il n’y a pas de nerf qui se distribue précisément à cet endroit sous forme d’une étoile à six branches. C’est une excitation partielle et systématique de plusieurs nerfs que je ne puis comprendre sans l'intervention d’une pensée qui coordonne ces excitations. Pendant le somnambulisme, le sujet exprimait directement cette pensée et nous disait : « J’ai tout le temps pensé à votre sinapisme. » Maintenant qu'il est réveillé aussitôt après la suggestion, il semble n’y plus penser et n’a conscience de rien, mais quelque chose doit y penser en lui de la même manière quoique à son insu. On voit quelquefois cette pensée thérapeutique se manifester par des actes subconscients. Rose; parmi ses divers accidents hystériques, eut des hémorragies utérines assez prolongées : nous ne pûmes réussir à les arrêter par une suggestion directe en lui défendant simplement d'en avoir. Elle raconta, pendant le somnambulisme, qu'elle avait déjà arrêté un accident semblable en buvant une potion à l’ergotine. « Soit, lui dis-je, vous boirez toutes les deux heures une cuillerée d’une potion à l’ergotine. » Je la réveille et je m'abstiens de lui parler de la suggestion précédente. Toutes les deux heures, Rose fit un singulier manège ; sa main droite se fermait comme pour tenir une cuillère, et la portait à la bouche qui s'ouvrait et un rapide mouvement de déglutition avait lieu.

En vain on lui demandait ce qu’ellefaisait, elle soutenait qu’elle ‘% n'avait pas bougé. Le plus curieux de l'observation c’est que l'hémorragie s'arrêta, la pensée subconsciente avait été dans ce cas très visible.

Nous avons admis au début de cette étude que toutes les sug-. gestions posthypnotiques ne s’exécutaient pas de la même manière chez tous les sujets, que certains d'entre eux restaient en état de veille normale pour les accomplir et que d’autres retombaient à ce moment en un véritable somnambulisme. Grâce aux études nouvelles que nous venons de faire sur les actes subconscients, nous pouvons revenir un peu sur nos premières descriptions et les complèter. Nous n'insisterons pas sur les sujets qui restent sans cesse en état de veille normale avec souvenir de la suggestion et de son exécution; ceux-là, comme

nous l’avons dit, n’ont pas été hypnotisés, ils étaientsimplement

suggestibles à l’état normal : mais montrons que les seconds, ceux qui se rendorment au moment de la suggestion, ne diffèrent que peu de ceux qui exécutent inconsciemment et qu’il n'y a entre eux qu'une différence de degré.

Léonie exécute, disions-nous, lessuggestionssubconsciemment, mais, pour cela, il ne faut pas qu’elles soient trop compliquées. Je n’entends pas seulement par suggestion compliquée celle qui comporte un grand nombre d’actes successifs à accomplir ; dans ce cas, comme on l’a déjà remarqué‘, chaque partie de l’acte apparait successivement et graduellement à l'esprit du sujet et

n'y a pas de complication réelle ; mais je parle des actes déli-

cats qui demandent un effort intellectuel comme un calcul ou une réflexion, La suggestion est encore difficile à exécuter, on le comprend, quand elle a été peu ou mal expliquée, ou quand elle ne l’a pas été verbalement, comme dans les cas de suggestion mentale dont j'ai été amenéà m'occuper. Dans ces cas, le sujet est troublé sans savoir pourquoi; il sent en lui un effort, un travail intense dont il ne se rend pas compte. Il essaye en vain de résister, le travail subconscient augmente, prend pour lui toutes les forces de la pensée et l'individu conscient ordinaire s’évanouit, La suggestion est alors exécutée dans un état somnambulique complet, ce qui arrive fréquemment chez

! De Rochas. Les forces non définies, 1887, 215.

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