‹ L'automatisme psychologiqueChapitre 52 sur 90 · CS AIR ES · texte numérisé non relu

CS AIR ES

“RHN] »

NEA

du sujet que nous étudions, mais qui agit exactement d'après.

les mêmes lois. | Cependant, de même que les individus les plus suggestibles se

sont montrés capables de résistance et de spontanéité, de même,

le personnage secondaire se montre parfois très indocile. J’ai eu

des querelles bien amusantes avec ce personnage d'Adrienne si docile au début et qui, en grandissant, le devenait de moins en moins. Il me répondait souvent d’une manière impertinente et écrivait « Non, non », au lieu de faire ce que je lui commandais.

Il fut un jour tellement en colère contre moi qu'il refusa com-"

plètement de me répondre; catalepsie partielle, actes inconscients, écriture automatique, tout avait disparu par la simple mauvaise humeur d’Adrienne. Peut-on, ainsi que certains auteurs,

considérer ces phénomènes de catalepsie à l’état de veille comme

des phénomènes purement physiologiques et musculaires, quand

on les voit disparaître subitement à la suite d’une colère qui s’est

manifestée par l’écriture automatique ? Je fus forcé alors de causer avec le personnage normal, avec Lucie, qui, tout à fait

ignorante du drame qui se passait au dedans d'elle-même, était de très bonne humeur. Quand je fus parvenu à me réconcilier

avec Adrienne, les actes cataleptiques recommencèrent comm auparavant. Des faits de ce genre sont loin d'être rares et je les ai observés sur plusieurs autres sujets.

Ces résistances du personnage secondaire nous préparent à

comprendre plus facilement ses actes spontanés, car j'ai été

forcé de constater qu'il en existait de semblables. Un autre sujet, Léonie, avait appris à lire et à écrire passablement, et javais profité de ses nouvelles connaissances pour lui faire écrire pendant la veille quelques mots ou quelques lignes inconsciemment; mais je l'avais renvoyée sans lui rien suggérer de plus. Elle avait quitté le Havre depuis plus de deux mois quand je recus d'elle la lettre la plus singulière. Sur la première page se trouvait une petite lettre d’un ton sérieux : «elle était indisposée, disait-elle, plus souffrante un jour que l’autre, etc., et elle signait de son nom véritable « Femme B... »: mais sur le verso commençait une autre lettre d’un tout autre style et que l’on me permettra de reproduire à titre de curiosité: « Mon cher bon monsieur, je viens vous dire que Léonie tout vrai, tout vrai, me fait souffrir beaucoup, elle ne peut pas dormir,

elle me fait bien du mal; je vais la démolir, elle m'embôte, je

suis malade aussi et bien fatiguée. C’est de la part de votre bien

dévouée Léontine. » Quand Léonie fut de retour au Havre, je

l'interrogeai naturellement sur cette singulière missive : elle avait conservé un souvenir très exact de la première lettre; elle pouvait m'en dire encore le contenu ; elle se souvenait de lavoir cachetée dans l'enveloppe et même des détails de l’adresse qu'elle avait écrite avec peine; mais elle n’avait pas le moindre souvenir de la seconde lettre. Je m'expliquais d’ailleurs cet oubli : ni la familiarité de la lettre, ni la liberté du style, mi les expressions employées, ni surtout la signature n’appartenaient à Léonie dans son état de veille. Tout cela appartenait au contraire au personnage inconscient qui s'était déjà mani-

festé à moi par bien d’autrest actes. Je crus d’abord qu'il y avait

eu une attaque de somnambulisme spontané entre le moment où elle terminait la première lettre et l'instant où elle cachetait l'enveloppe. Le personnage secondaire du somnambulisme qui savait l'intérêt que je prenais à Léonie et la façon dont je la guérissais souvent de ses accidents nerveux, aurait apparu un instant pour m'appeler à son aide; le fait était déjà fort étrange. Mais depuis, ces lettres subconscientes et spontanées se sont multipliées et j’ai pu mieux étudier leur production. Fort heu-

reusement, j'ai pu surprendre Léonie, une fois, au moment où

elle accomplissait cette singulière opération. Elle était près d’une table et tenait encore le tricot auquel elle venait de travailler. Le visage était fort calme, les yeux regardaient en l'air avec un peu de fixité, mais elle ne semblait pas en attaque cataleptique ; elle chantait à demi-voix une ronde campagnarde, la

main droite écrivait vivement et comme à la dérobée. Je com-

mençai par lui enlever son papier à son insu et je lui parlai; elle se retourna aussitôt bien éveillée, mais un peu surprise,

car, dans son état de distraction, elle ne m'avait pas entendu

entrer. « Elle avait passé, disait-elle, la journée à tricoter et elle chantait parce qu’elle se croyait seule.» Elle n'avait aucune connaissance du papier qu’elle écrivait. Tout s'était passé exactement, comme nous l'avons vu pour les actes inconscients, par distraction, avec cette différence que rien n’avait été suggéré. Cette forme de phénomènes subconscients n’est pas aussi facile à étudier que les autres; étant spontanée, elle ne peut être soumise à une expérimentation régulière. Voici quelques re-

marques seulement que le hasard m'a permis de faire. D'abord le personnage secondaire qui écrit ces lettres est intelligent dans ses manifestations spontanées, comme dans ses manifestations provoquées. Il montre, dans ce qu’il écrit, beaucoup de mémoire : une lettre contenait le récit de l'enfance même de Léonie ; il montre du bon sens dans des remarques ordinairement justes. Voiei même un exemple de perspicacité inconsgiente, comme dirait M. Richet. La personne subconsciente s’aperçut un Jour que la personne consciente, Léonie, déchirait les papiers qu'elle avait écrits quand elle les laissait à sa portée à la fin de la distraction. Que faire pour les conserver ? Profitant d’une distraction plus longue de Léonie, elle recommencça sa lettre, puis elle alla la porter dans un album de photographies. Cet album, en effet, contenait autrefois une photographie de M. Gibert qui, par association d'idées, avait la propriété de mettre Léonie en catalepsie. Je prenais la précaution de faire retirer ce portrait quand Léonie était dans la maison; mais l’album n’en conservait pas moins sur elle une sorte d'influence terrifiante. Le personnage secondaire était donc sûr que ses lettres mises dans l'album ne seraient pas touchées par Léonie. Tout ce raisonnement n’a pas été fait en somnambulisme, je le répéte, mais à l’état de veille et subconsciemment. Léonie distraite chantait ou rêvait à quelques pensers vagues, pendant que ses membres, obéissant à une volonté en quelque sorte étrangère, prenaient ainsi des précautions contre ellemême. La seconde personne profite ainsi de toutes ses distractions. Léonie se promène seule dans les rues et imprudemment s’abandonne à ses rêveries ; elle est toute surprise, quand elle fait attention à son chemin, de se trouver en un tout autre endroit de la ville. L'autre a trouvé spirituel de l’amener à ma porte. La prévient-on par lettre qu’elle peut revenir au Havre, elle s’y retrouve sans savoir comment; l’autre, pressée d'arriver, l'a fait partir le plus vite possible et sans bagages. Ajoutons enfin, comme dernière remarque, que ces actes subconscients et spontanés ont encore un autre trait de ressemblance avec les actes provoqués; 1ls amènent dans la conscience normale un vide particulier, une anesthésie systématique. Léonie étant venue souvent chez moi, je croyais qu’elle connaissait bien mon adresse ; je fus bien étonné, en causant un jour avec elle pendant l’état de veille, de voir qu’elle l’ignorait complètement, bien

plus, qu’elle ne connaissait pas du tout le quartier. Le second’ personnage ayant pris pour lui toutes ces notions, le premier semblait ne plus parvenir à les posséder.

Nous ne pouvons terminer cette étude sur le développement de la personnalité subconsciente sans rappeler un fait déjà signalé et sur lequel par conséquent nous n’insisterons point. Les actes subconscients et les sensations latentes peuvent exister pendant le somnambulisme, comme pendant la veille, et se développer aussi à ce moment sous la forme d’une personnalité. Tantôt elle présentera les mêmes caractères que pendant la veille, comme cela arrive chez Lucie; tantôt elle sera toute différente, comme cela a lieu chez Léonie. Il ne faut pas oublier ces complications possibles.

Nous avons insisté sur ces développements d’une nouvelle existence psychologique, non plus alternante avec l’existence normale du sujet, mais absolument simultanée. La connaissance de ce fait est en effet indispensable pour comprendre la conduite des névropathes et celle des aliénés. Nous n'avons étudié, dans ce chapitre, que des cas typiques, pour ainsi dire théoriques, de ce dédoublement, afin de le voir dans les circonstances les plus simples et de pouvoir le reconnaître plus tard quand les cas deviennent plus complexes. Cette notion, importante, croyons-nous, dans l’étude de la psychologie pathologique, ne manque pas non plus d’une certaine gravité au point de vue philosophique. On s’est accoutumé à admettre sans trop de difficultés les variations successives de la personnalité; les souvenirs, le caractère qui forment la personnalité pouvaient changer sans altérer l’idée du moi qui restait une à tous les moments de l'existence. Il faudra, croyons-nous, reculer plus encore la nature véritable de la personne métaphysique et considérer l’idée même de l'unité personnelle comme une apparence qui peut subir des modifications. Les systèmes philosophiques réussiront certainement à s’accommoder de ces faits nouveaux, car ils cherchent à exprimer la réalité des choses, et une expression de la vérité ne peut pas être en opposition avec une autre.

«” RAA, LR À ve Le, AL € CS EAST UT CPP ANEX ANT Fa D) OMAN AE ANNE PRG NON ANNE Re EE LUEPRR ARE IT ES AR NN ET PACE MURS \ 4 . LE à PL \ NT eur {

LES EXISTENCES PSYCHOLOGIQUES SIMULTANÉES COMPARÉES AUX EXISTENCES PSYCHOLOGIQUES SUCCESSIVES

En étudiant, chez certains sujets, cette seconde personnalité qui s’est révélée à nous au-dessous de la conscience normale, on ne peut se défendre d’une certaine surprise. On ne sait comment s'expliquer le développement rapide et quelquefois soudain de cette seconde conscience. Si elle résulte, comme nous l’avons supposé, du groupement des images restées en dehors de la perception normale, comment cette systématisation a-t-elle pu se faire aussi vite ? La seconde personne a un caractère, des préférences, des caprices, des actes spontanés : comment, en quelques instants, a-t-elle acquis tout cela ? Notre étonnement cessera si nous vou-

lons bien remarquer que cette forme de conscience et de per-«

sonnalité n'existe pas maintenant pour la première fois. Nous l’avons déjà vue quelque part et nous n'avons pas de peine à reconnaitre une ancienne connaissance : elle est tout simplement le personnage du somnambulisme qui se manifeste de cette nouvelle manière pendant l'état de veille.

C'est la mémoire qui établit la continuité de la vie psychologique, c’est elle qui nous a permis d'établir l’analogie de divers états somnambuliques, aussi est-ce encore elle qui va rapprocher l'existence subconsciente, qui a lieu pendant la veille du sujet, de l'existence alternante qui caractérise le somnambulisme. Nous pouvons montrer en effet : 1° que les phénomènes subeonscients pendant la veille contiennent les souvenirs acquis pendant les somnambulismes, et 2° que l’on retrouve pendant le somnambulisme le souvenir de tous ces actes et de toutes ces sensations subconscientes.

1° Le premier point pourrait être déjà considéré comme démontré par l'étude que nous avons faite des suggestions posthypnotiques. Le sujet exécute quelquefois toute la suggestion sans le savoir, Comme nous l'avons vu faire à Lucie, mais, dans les autres cas, il fait, au moins de cette manière, tous les calculs, toutes les remarques nécessaires pour exécuter correctement ce quilui aété

commandé. Quand Ia suggestion est rattachée à un point des

repère, c'est la personne inconsciente qui garde le souvenir de ce signal : « Vous m'avez dit de faire telle chose quand l'heure sonnera », écrit automatiquement Lucie après son réveil du somnambulisme. C'est elle aussi qui reconnaît ce signal dont la personne normale ne se préoccupe pas. « Il y a sur ce papier une tache en haut et à gauche », écrit Adrienne à propos de l’expérience du portrait. C’est elle qui combine les procédés dans ces supercheries inconscientes si curieuses que M. Bergson avait signalées !. Quand il y a un calcul à faire, c’est encore ce même personnage qui s’en charge, qui compte les bruits que je fais avec mes mains, ou fait les additions que j’ai commandées. L'écriture automatique de Lucie l’affirme à chaque instant. M. Gurney? raconte qu'il avait commandé à un sujet de faire un acte dans dix jours et qu'il l'interrogea le lendemain au moyen de la planchette des spirites (c’est un procédé à mon avis fort inutile, dont les Anglais se servent presque toujours pour provoquer l’éeri- ture automatique). Ce sujet, qui consciemment ne se souvenait d'aucune suggestion, écrivit, sans le savoir, qu'il fallait encore attendre neuf jours; le lendemain il écrivit qu’il ferait l’acte dans huit jours. J’ai voulu répéter l'expérience et j'ai obtenu un résultat dfférent, mais tout aussi démonstratif. Je suggère à Rose, pendant le somnambulisme,de m'écrire une lettre dansquarante* deux jours, puis je la réveille. Le lendemain, sans la rendormir, Je lui demande, par le procédé déjà décrit de la distraction, quand elle m'écrira. Je croyais qu’elle allait écrire, comme le sujet de M.Gurney « dans quarante etun jours » ; mais elle écrivit simplement:«le 2 octobre ». Et, de fait, elle avait raison, cela faisait bien quarante-deux jours et le personnage subconscient avait Justement fait le calcul. La suggestion devenait une simple suggestion à point de repère inconscient qui d’ailleurs s'exécuta très correctement.

Quand il faut supprimer la vue d’un objet au personnage conseient, dans l’expérience de l’hallucination négative ou de l’anesthésie systématisée, c’est encore notre second personnage qui s’en charge. Il prend pour lui la vue de cet objet dont il conserve le souvenir et, par conséquent, empêche le personnage primaire de réunir ces sensations dans sa perception ordinaire. Voici un

‘ Bergson. La simulation inconsciente. Revue philosophique, 1886, IT, 525. * Gurney. Proceed.S, P. R., 1887, 294.

#4 * RU UE "OU E LÉ ir Le:

tJ »

exemple quirésume tous ces phénomènes. J'ai commandé un soir à Lucie, pendant l’état somnambulique, de venir le lendemain

à trois heures chez M. le docteur Powilewicz. Elle arrivait en effet le lendemain vers trois heures et demie : mais lorsqu'elle me parlait en entrant, elle semblait éprouver une singulière hallucination ; elle croyait être chez elle, prenait les meubles du. cabinet pour les siens et soutenait n'être pas sortie de la journée. Adrienne que j'interrogeai alors me répondit sensément par écrit que, sur mon ordre, elle s'était habillée à trois heures, qu'elle était sortie et qu’elle savait fort bien où elle était. Le souvenir de. la suggestion, la reconnaissance du signal, l’acte commandé, l’anesthésie systématique, tout dépendait du second personnage qui accomplissait mes ordres pendant la veille au-dessous de la personne consciente, comme il l'aurait fait pendant le somnam-

bulisme lui-même. En un mot, les suggestions posthypnotiques

établissent un lien très net entre le premier somnambulisme et la seconde existence simultanée.

Mais les suggestions ne forment qu’une petite partie des souvenirs du somnambulisme, et l'écriture subconsciente montre encore le souvenir de tous les autres incidents. Voici une expérience facile à répéter que décrit M. Gurney'. Pendant l’état somnambulique, il cause avec un sujet et lui raconte quelque histoire, puis il le réveille complètement. À ce moment, le sujet a complètement perdu le souvenir de ce qu’on vient de lui dire, mais s’il met la main sur « la planchette » et la laisse écrire en apparence au hasard, on va lire sur le papier le réeit complet de cette histoire que le sujet prétend ignorer et qu'il ne peut raconter, même si on lui offre un souverain pour le faire. Voici des faits analogues : Pour diverses expériences j'avais demandé à N..., pendant qu'elle était en somnambulisme, de faire au crayon quelques petits dessins, et elle avait esquissé une maison, un petit bateau avec une voile et une figure de profil avec un long nez. Une fois réveillée, elle n’a gardé de tout cela aucun souvenir et parle de tout autre chose; mais sa main qui a repris le crayon se met à dessiner sur un papier à son insu. N.. finit par s’en apercevoiret, prenant le papier, me dit: « Tiens, regardez donc ce que j'ai dessiné : une maison, un bateau et une tête avec un long nez; qu'est-ce qui m'a pris de dessiner cela ? »

+ .Proceet NSP IR ASRT, 294

nn CHAP. II. — LES ANESTHÉSIES 327

J'avais fait voir à V..., pendant le somnambulisme,un petit chien sur ses genoux et elle l’avait caressé avec une grande joie. Quand elle fut réveillée, je m’aperçus qu’elle avait un mouvement bizarre de la main droite qui semblait caresser encore quelque chose sur les genoux ; il fallut la rendormir pour enlever cette idée du petit chien, qui persistait dans la seconde conscience. On avait eu le tort de parler de spiritisme devant Léonie pendant qu'elle était en somnambulisme. À son réveil, elle conserva divers mouvements subconscients, des tremblements de la main, comme si elle voulait écrire, et des mouvements singuliers de la tête et des yeux qui semblaient chercher quelque chose sous les meubles : la seconde personne pensait toujours aux esprits. Il est inutile de citer d’autres exemples; il suffit de rappeler qu'avec un sujet présentant à un haut degré l'écriture automatique, comme Lucie, on peut continuer par ce moyen, pendant la veille, toutes les conversations commencées pendant le somnambulisme.

Nous avons déjà constaté que, pendant le somnambulisme lui-même, le sujet peut retrouver parfois le souvenir de certains états oubliés pendant la veille et cependant distincts de l’état hypnotique, le souvenir de certains rêves, de quelques délires et quelquefois des crises d’hystérie. Aussi ne serons-nous pas surpris que l'écriture subconsciente renferme également ces souvenirs. Tandis que Lucie a oublié ses somnambulismes naturels, ses cauchemars et ses crises, quand elle est éveillée, son écriture automatique qui signe Adrienne va nous raconter tous les incidents de ces sortes de crises. C’est là un fait tout naturel qui résulte trop simplement du phénomène précédent pour que j'y insiste.

Une autre conséquence de ce souvenir, c’est que la personne subconsciente a complètement le caractère et les allures qui caractérisent le somnambulisme lui-même. Les sujets, quand ils écrivent inconsciemment, prennent les mêmes noms qu'ils ont déjà pris dans tel ou tel état hypnotique : Adrienne, Léontine, Nichette, etc. Ils montrent, dans les actes de ce genre, la même électivité que pendant le somnambulisme. Si les actes inconscients, si la catalepsie partielle ne peuvent être provoqués que par moi sur Lucie ou Léonie, c’est que, étant endormies en état second, elles n’obéissent aussi qu'à moi seul. Enfin la nature de l'intelligence pendant le somnambulisme a la plus grande

influence sur la nature de l’acte inconscient. Lem. n’a aucune

mémoire pendant le somnambulisme, aussi ne peut-il pas exécuter de suggestions posthypnotiques à échéance. Les actes inconscients de N..sont enfantins, comme le caractère même de N...ou de Nichette, mais, comme elle a beaucoup de mémoire, ces actes inconscients peuvent être obtenus à n'importe quelle époque avec une grande précision Voici à ce propos une observation faite par hasard et qui n'en est pas moins curieuse. Dans les premières études que j'avais faites sur N..., j'avais constaté une très grande aptitude aux suggestions par distraction à l’état de veille ; j'avais ensuite cessé ces expériences et perdu de vue

cette personne pendant plusieurs mois. Quand je la vis de nou-"

veau, je voulus essayer ces mêmes suggestions sans somnambu-

lisme préalable, mais elles n’eurent pas le même résultat qu'au-

trefois. Le sujet, qui parlait à une autre personne, ne se retour-

nait pas quand je lui commandais quelque chose et semblait ne pas m’entendre : il y avait donc bien l’anesthésie systématique nécessaire à l’acte inconscient, mais cet acte n'était pas exécuté. Il me fallut alors endormir le sujet, mais même dans le somnambulisme, les allures de N... restaient si singulières que je ne reconnaissais plus les caractères étudiés quelque temps auparavant. Le sujet m’entendait mal ou ne comprenait pas ce que je lui disais : « Qu’avez-vous donc aujourd'hui? lui dis-je à la fin. — Je ne vous entends pas, je suis trop loin. — Et où êtes-vous? — Je suis à Alger sur une grande place, il faut me faire revenir. » Le retour ne fut pas difficile : on connait ces voyages des somnambules par hallucination. Quand elle fut arrivée, elle poussa un soupir de soulagement, se redressa et se mit à parler comme autrefois. « M'expliquerez-vous maintenant, lui dis-je, ce que vous faisiez à Alger ? — Ce n’est pas ma faute; c'est M. X... qui m'y a envoyée il y a un mois ; il a oublié de me faire revenir, il m'y a laissée. Tout à l'heure vous vouliez me commander, me faire lever le bras (c'était la suggestion que j'avais essayé de faire pendant la veille), j'étais troploin, je ne pouvais pas obéir. » Vérification faite, cette singulière histoire était vraie : une autre personne avait endormi ce sujet dans l’intervalle de mes deux études, avait provoqué différentes

hallucinations, entre autres celle d’un voyage à Alger ; n’atta-

chant pa; assez d'importance à ces phénomènes, elle avait réveillé le sujet sans enlever l'hallucination. N..., la personne

Ce FR TR PES ME, Jr PNA ETES pe CLÉ POP ONE FTREOTT Y \

éveillée, était restée en apparence normale; mais le personnage subconscient qui était en elle conservait plus ou moins latente lhallucination d'être à Alger. Et quand, sans somnambulisme préalable, je voulus lui faire des commandements, il entendit mais ne crut pas devoir obéir. L’hallucination une fois supprimée, tout se passa comme autrefois. Une modification dans l’intelligence pendant le somnambulisme avait donc amené, même deux mois après, une modification correspondante dansles actes subconscients, de même que les colères de Lucie 2 pendant le somnambulisme amènent après le réveil la mauvaise humeur - manifestée par l'écriture automatique.

2° Une autre considération, à laquelle nous pouvons passer maintenant, rapproche encore ces deux états, c’est que les actes subconscients ont un effet en quelque sorte hypnotisant et contribuent par eux-mémes à amener le somnambulisme. J'avais déjà remarqué que deux sujets surtout, Lucie et Léonie, s’endormaient fréquemment malgré moi au milieu d’expériences sur les actes inconscients à l’état de veille; mais j'avais rapporté ce sommeil à ma seule présence et à leur habitude du somnambulisme. Le fait suivant me fit révenir de mon erreur. M. Binet avait eu l’obligeance de me montrer un des sujets sur lesquels 1! étudiait les actes subconscients par anesthésie, et je lui avais demandé la permission de reproduire sur ce sujet les suggestions par distraction. Les choses se passèrent tout à faitselon mon attente : le sujet (Hab...), bien éveillé, causait avec M. Binet ; placé derrière lui, je lui faisais à son insu remuer la main, écrire quelques mots, répondre à mes questions par signes, etc. Tout d'un coup, Hab... cessa de parler à M. Binet et se retournant vers moi, les yeux fermés, continua correctement, par la parole consciente la conversation qu’elle avait commencée avec moi par signes subconscients ; d'autre part, elle ne parlait plus du tout à M. Binet, elle ne l’entendait plus, en un mot, elle était tombée en somnambulisme électif. Il fallut réveiller le sujet qui naturellement avait tout oublié à son réveil. Or Hab... ne me connaissait en aucune manière, ce n'était donc pas ma présence qui l’avait endormie; le sommeil était donc bien ici le résultat du développement des phénomènes subconscients qui avaient envahi, puis effacé la conscience normale. Le fait d’ailleurs se ° vérifie aisément. Léonie reste bien éveillée près de moi tant que

RER à AT

je ne provoque pas des phénomènes de ce genre; mais quand ceux-ci deviennent trop nombreux et trop compliqués, elle s'en

dort. Cette remarque assez importante nous explique un détail que nous avions noté, sans le comprendre, dans l'exécution des suggestions posthypnotiques. Tant qu’elles sont simples, Léonie les exécute à son insu, en parlant d'autre chose; quand elles sont longues et compliquées, le sujet parle de moins en moins” en les exécutant, finit par s'endormir et les exécute rapidement en plein somnambulisme. La suggestion posthypnotique s’exécute quelquefois dans un second som2ambulisme, non pas que l’on ait suggéré au sujet de se rendormir, mais parce que le souvenir de cette suggestion et l’exécution elle-même forment une vie subconsciente si analogue au somnambulisme que, dans quelques cas, elle le produit complètement.

Le sujet est maintenant de nouveau en somnambulisme : l’analogie entre les états que nous voulons comparer va se montrer encore d’une autre manière. Tous les auteurs ont remarqué que le sujet exécute au réveil les suggestions posthypnotiques sans savoir qui les lui a données, mais que, dans un nouveau somnambulisme, il retrouve ce souvenir!. On pourrait croire que le sujet se souvient seulement de l’ordre reçu pendant un somnambulisme précédent et qu'il n’y a là qu’un souvenir d’un somnambulisme à l’autre. On peut choisir des suggestions qui se sont exécutées inconsciemment, mais dont l’exécution a été caractérisée par un petit détail non prévu, et l’on voit que le sujet, quand on l’endort de nouveau, a un souvenir complet de ces actes qui n’ont pas été connus par la conscience normale. Il est inutile de citer des exemples :on n’a qu’à se souvenir des suggestions posthypnoliques dont nous avons parlé et dont nous avons noté l’inconscience pendant la veille. Tous les sujets répètent, quand je les endors de nouveau, ce qu’ils ont fait pour m'obéir et les divers incidents qui ont caractérisé l'exécution de mes commandements.

Tout ce que je viens de dire s’applique exactement aux actes subconscients spontanés, en particulier à ceux de Léonie. En somnambulisme en état de Léonie 9, elle en garde un souvenir parfait. Dans la lettre dont j'ai parlé, il y avait une partie igno-

‘ Gilles de la Tourette. Op. cit., 153.

rée du sujet éveillé et signée du nom de Léontine. On voit maintenant ce que ce nom signifiait, car c’est ainsi qu’elle se désigne elle-même pendant l’état somnambulique. Elle put me dire en effet dans cet état qu’elle avait voulu m'écrire pour me prévenir de la maladie de l’autre et me récita les termes de la lettre. Une excellente preuve d'ailleurs que les actes de cette espèce sont bien des actions de Léonie 2, c’est que, comme nous l'avons dit, le sujet peut s'endormir pendant leur accomplissement : les mêmes actes sont alors continués pendant le somnambulisme sans modification. Je surpris une fois Léonie, en train d'écrire une lettre inconsciemment de la façon que j'ai décrite et je pus l'endormir sans l’interrompre; Léonie 2 continua alors sa lettre avec bien plus d'activité.

Ilest inutile de décrire ce phénomène de mémoire chez d’autres sujets, car il reste absolument identique; mais je passe de suite à une remarque très importante. Certains sujets, comme N..., ont, dès le début du somnambulisme, le souvenir de tous les actes subconscients de la veille, quels qu’ils soient, même de ceux qui ont été obtenus par anesthésie ou par distraction. Le sujet dont parle souvent M. Gurney était de ce genre. « Quand il a écrit une phrase automatiquement à la planchette, il l’ignore: à l’état de veille, mais, endormi, il la répète presque toujours sans erreur‘. » [Il ne faut pas se figurer que tous les sujets font ainsi, car on rencontrerait bien vite une quantité d’exceptions à la loi que nous signalons. Lucie ne retrouve dans ce premier somnambulisme aucun souvenir de ses actes subconscients, Léonie, Rose ou Marie ne retrouvent dans ce même état que le souvenir d’un certain nombre d’actes de ce genre.

Quand cela arrive, quand un sujet ne retrouve pas, une fois en somnambulisme, le souvenir de ses actes subconscients de la veille, nous remarquerons que ces actes existent encore de la même manière et que la conscience continue à présenter le même dédoublement. La catalepsie partielle du côté gauche, et les actes inconscients par distraction existent encore chez Léonie pendant le premier somnambulisme. En outre, ces actes semblent rester associés avec ceux qui se sont produits pendant la veille et qui n’ont pas été remémorés. Chez Lucie, le person-

‘ Gurney. Proceed. S. P. R., 1887, 296.

nage subconscient, quand 1l écrivait pendant la veille, signait.

ses lettres du nom d’Adrienne, il les signe encore du même nom

pendant le somnambulisme et continue à montrer dans ces lettres les mêmes connaissances et les mêmes souvenirs. Ai-je commandé pendant la veille à Léonie un acte qui s’est exécuté à son insu pendant une distraction; elle l’ignore encore quand elle est maintenant en somnambulisme. Mais si, pendant cet état même, je profite d’une distraction pour commander « le même acte que tout à l'heure », sans spécifier davantage, cet acte est très exactement reproduit, mais encore à l'insu de Léonie ?,comme tout à l'heure, de Léonie 1. Quand je fais parler, soit par signes, soit par écriture automatique, cet inconscient

qui semble subsister encore, il peut très exactement raconter

tous les autres actes inconscients qui restent encore ignorés. IL

semble donc que, chez ce sujet, les actes subconscients et les images dont ils dépendent fassent, au-dessous du somnambulisme, une nouvelle synthèse de phénomènes, une nouvelle exis: tence psychique, de même que la vie somnambulique elle-même existait au-dessous de la veille.

Quand les choses se présentent ainsi, il faut endormir davan-

tage le sujet, car la persistance dés actes subconscients ainsi quew des anesthésies indique qu’il y à des somnambulismes plus pro-«

fonds. Nous connaissons ces états somnambuliques variés que

l’on obtient tantôt par des gradations insensibles, tantôt par des

sauts brusques à travers des états léthargiques ou cataleptiques. Chaque état nouveau de somnambulisme amène avec lui le souvenir d'un certain nombre de ces actes subconscients. Léonie 3 est la première à se souvenir de certains actes et se les attribue. «Pendant que l’autre parlait, dit-elle à propos d’un acte inconscient de la veille, vous avez dit de tirer sa montre, je l’ai tirée pour elle, mais elle n’a pas voulu regarder l'heure... » « Pendant qu’elle causait avec M. un tel, dit-elle à propos d’un acte inconscient du somnambulisme, vous m'avez dit de faire des bouquets, j'en ai fait deux, j'ai fait ceci et cela. », et elle

répète tous les gestes que j'ai décrits et qui avaient été tout à »

fait ignorés pendant les états précédents. Léonie 3 se souvient également bien des actions qui ont été exécutées pendant la catalepsie complète qui, chez ce sujet, précède le second somnambulisme. C'est à ce souvenir que nous faisions allusion au début de cet ouvrage, pour montrer que les actions faites dans

sat

Not LE Lei +26 MON TIC UNRR RU PR 6 Pad LÉ + sv dE KE. Tè VAE LU CAF s RM AA ES OU, EE A TE EL t \ A DEN DL es de EK UNE MF EE HS E à L 17 Ç i : L fo n 4

’ s 1 dE 8 A METRE ÈS J: \ x

cet état n'étaient pas absolument dépourvues de conscience. Lucie qui n'avait, dans le premier somnambulisme, absolument aucun souvenir des actes subconscients, ni du personnage

d'Adrienne, reprend ces souvenirs de la façon la plus complète dans son second somnambulisme. Il ne faut donc pas nier le rapport entre les existences successives et les existences simultanées, parce que le sujet ne retrouve pas, tout de suite, dans son premier somnambulisme, le souvenir de certains actes subconscients ; il suffit souvent de l’endormir davantage pour que sa mémoire soit complète.

Ces faits se comprennent d’ailleurs très facilement, si on réfléchit aux conditions déjà étudiées du retour de la mémoire. Le souvenir d’un acte est lié à la sensibilité qui a servi à l’accomplir, il disparaît avec elle, reste subconscient tant que cette sensibilité n’est pas rattachée à la perception normale, il réapparaît quand cette sensibilité est elle-même rétablie. Prenons un exemple : pendant que Léonie est bien réveillée, je lui mets une paire de ciseaux dans la main gauche qui est anesthésique ; les doigts entrent dans les anneaux, ouvrent et ferment alternativement les ciseaux. Cet acte dépend évidemment de la sensation tactile des ciseaux, et il est inconscient, parce que cette sensation est désagrégée, existe à part et n’est pas synthétisée dans la perception normale de Léonie à ce moment. J'endors le sujet et je constate que, dans ce nouvel état, il est encore anesthésique du bras gauche. Il est donc tout naturel que le souvenir de l’acte précédent ne soit pas réapparu et reste en dehors de la conscience personnelle. Je mets le sujet dans un autre état, il a retrouvé la sensibilité du bras gauche et il se souvient maintenant de l'acte. qu'il vient de faire avec les ciseaux. C'esl là une application nouvelle, mais facile à prévoir, des études que nous avons faites sur la mémoire. Il se forme, dans ce cas, plusieurs personnalités subconscientes simultanées, de même qu'il s’est formé précédemment plusieurs somnambulismes successifs.

Je rattacherai à cette remarque un fait assez connu : quand une suggestion a été donnée à un sujet dans un somnambulisme particulier, elle ne peut être enlevée que si l’on ramène le sujet exactement au même somnambulisme. Si j'ai fait un commandement à Léonie 3, je ne l’enlèverai pas en parlant à Léonie 2, ou à Léonie 1. Pourquoi cela ? Parce que mon commandemerit

fait partie d’un certain groupe, d’un certain système de phéno® mènes psychologiques qui a sa vie propre en dehors des autres

systèmes psychologiques qui existent dans la tête de cet individus Pour modifier mon commandement, il faut commencer par atteindre ce groupe de phénomènes dont il fait partie, car on ne

change pas un ordre donné à M. A., en allant faire un discours à M. B. Quelquefois ces systèmes psychologiques subconscients,* formés à part de la perception personnelle, sont en petit nombre,

deux chez Lucie ou Léonie, un seul chez Marie, trois ou quatre chez Rose; quelquefois ils sont, je crois, très nombreux. Les somnambulismes d’un sujet ne sont presque Jamais identiques“ les uns aux autres, ils changent surtout quand ils sont produits par différents expérimentateurs. Je m’expliquerais ainsi les mésaventures d’une somnambule racontées par M. Pitres'. Un mauvais plaisant l’avait endormie et lui avait suggéré le désir d’em-

* brasser l’'aumônier de l'hôpital, puis l'avait réveillée et était parti

La suggestion tourmentait abominablement cette malheureuse; mais personne ne pouvait réussir à la lui enlever, quoiqu’on la mit dans le sommeil hynoptique. C’est que l’on ne parvenait pas à reproduire le même sommeil hynoptique. Le groupe des phénomènes psychiques qui avait recu la suggestion restait toujours en dehors de l’état de conscience que l’on pouvait pro-« voquer et continuait à agir dans la direction qu'il avait prise. Cette remarque, qui nous montre différentes existences sub-« consCientes comme différents somnambulismes, n’a pas grande importance théorique, mais est souvent très utile dans la pra" tique.

Ces relations entre les existences subconscientes et simultanées | d’une part, et les divers somnambulismes successifs d'autre part, : sont évidemment compliquées et peut-être, malgré tous mes efforts, difficiles à comprendre. Aussi avais-je essayé autrefois? de représenter ces faits par une figure schématique qui malheureusement n'a pas paru bien claire, peut-être parce que j'avais essayé d'y faire entrer trop de choses. Essayons maintenant de représenter le résultat de ces observations d’une manière diffé-

: D’après Gilles de la Tourette. Op. cit., 127.

* Les actes inconscients et la mémoire pendant le somnambulisme. Revue philosophique. 1888, 1, 279.

a HAE OT AA Cd A NAN MA QT PIE SE À OS as ME LT TS Low : 4 | > VazUn

rente et, j'espère, plus simple. La vie consciente d’un de ces sujets, de Lucie par exemple, semble se composer de trois courants parallèles les uns sous les autres. Quand le sujet est réveillé, les trois courants existent : le premier est la conscience normale du sujet qui nous parle, Les deux autres sont des groupes de sensations et d'actes plus ou moins associés entre eux, mais absolument ignorés par la personne qui nous parle. Quand le sujet est endormi en premier somnambulisme, le premier courant est interrompu et le second affleure, il se montre au grand jour et nous fait voir les souvenirs qu'il a acquis dans sa vie souter-

Veille Et Veille a 2° À NE rerlle

Nat Son Somn. Somnr

Fig. 10.

raine. Si nous passons au second somnambulisme, le second courant est interrompu à son tour, pour laisser subsister seul le troisième qui forme alors toute la vie consciente de l'individu, . dans laquelle on ne voit plus n1 anesthésies ni actes subconsclients. Au réveil les courants supérieurs reparaissent en ordre inverse. [l faudrait compliquer la figure pour représenter d’autres sujets qui ont des états somnambuliques plus nombreux, des somnambulismes naturels, des crises d’hystérie, ete., mais la disposition générale pourrait., je crois, rester la même.

Page 1