IMPORTANCE RELATIVE DES DIVERSES EXISTENCES SIMULTANÉES
Une vérité ne doit jamais être exagérée sous peine de se transformer en erreur : que la vie subconsciente ressemble à la vie somnambulique, cela est évident; qu’elle soit absolument identique au somnambulisme et puisse lui être assimilée, c’est ce qu’on ne peut admettre. Léonie ®, le personnage somnambulique, bavard, pétulant, enfantin, ne peut pas exister complet et
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tel quel au-dessous de Léonie 1, cette femme âgée, calme et silencieuse. Ge mélange amènerait un délire perpétuel. En outre, le personnage somnambulique qui à les sensibilités absentes viendrait toujours compléter le personnage normal et ne lui laisserait aucune paralysie visible. Voici à ce propos un détail que mon frère m'a raconté. Une hystérique ayant les jambes anesthésiques, Witt.…, appuie ses pieds sur une boule d’eau chaude et, ne sentant rien, ne s'aperçoit pas que l’eau est trop chaude et lui brüle les pieds. Ge sujet renfermait cependant une seconde per= sonnalité qui se manifestait parfaitement par des signes subcons cients ou dans un somnambulisme profond et qui avait alors la sensibilité tactile. Quand on l'interrogea, ce second personnage prétendit avoir très bien senti la douleur aux pieds. « Eh bien, alors, pourquoi n’as-tu pas retiré les jambes?— Je ne sais pas!.» Ilest évident que le second personnage qui possède la sensibilité tactile des jambes ne devait pas exister pendant la veille de la même manière qu'il existe maintenant en somnambulisme pro: fond. En un mot, la seconde personnalité n'existe pas toujours de la même manière et les rapports ou les proportions entre les différentes existences psychologiques doivent être fort variables.
Pour examiner ces variations, nous pouvons partir d'un prenier point extrême : L'état de santé psychologique parfaite: La puissance de synthèse étant assez grande, tous les phé: nomènes psychologiques, quelle que soit leur origine, sont réunis dans une méme perception personnelle, et par conséquent la seconde personnalité n’existe pas. Dans un pareil état, il n’y aurait aucune distraction, aucune anesthésie, ni systématique ni générale, aucune suggestibilité et aucune possibilité de produire le somnambulisme, puisqu'on ne peut développer des phénomènes subconscients qui n’existent pas. Les hommes les plus normaux sont loin d’être toujours dans un pareil état de santé morale, et, quant à nos sujets, ils y parviennent bien rare-
‘ Voir à ce propos les expériences très intéressantes de M. Binet, dans l’article, dont j'ai parlé plus haut, sur les phénomènes de douleur subconsciente. Revue philosophique, 1889, I, 143. L’auteur remarque, comme moi, que ces phénomènes de simple douleur produisent moins de mouvements que les sensations précises ; et il en donne une raison qui me parait fort juste, c’est la simplicité et l'absence de coordination de ces phénomènes. Nous avons déjà fait une allusion à des faits du même genre dans le premier chapitre de cet ouvrage, p. 61, en discutant les théories de Bain.
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ment. Cependant, pendant plus de dix-huit mois, Lucie est restée sans anesthésie, sans suggestibilité et sans qu’on püt l'hypnotiser. Marie est maintenant dans une période de ce genre, je ne Sais pour combien de temps. C’est un état de santé relatif. Quand cette santé parfaite n'existe pas, a puissance de synthèse psychique est affaiblie et laisse échapper, en dehors de la perception personnelle, un nombre plus ou moins considérable de phénomènes psychologiques : c’est l’état de désagrégation. Je n’appelle pas cela l’état hystérique, quoique cet état existe constamment pendant l’hystérie, car je crois que l’état de désagrégation est quelque chose de plus général que l’hystérie et qu'il peutexister encore dans bien d’autres circonstances. C’est le moment des distractions, des anesthésies systématisées, des anesthésies générales, des suggestions exécutées consciemment par le sujet. Mais les phénomènes désagrégés restent encore incohérents, tellement isolés que, sauf pour quelques-uns qui amènent encore des réflexes très simples, ils n’ont, pour la plupart, aucune action sur la conduite de l'individu, ils sont comme s'ils n’existaient pas. Quand Witt….s’est brüléles pieds, il y avait quelque part en elle des phénomènes de douleur, mais tellement élémentaires, isolés et incohérents qu’ils pouvaient tout au plus provoquer quelques contractions convulsives iei ou là, mais ne pouvaient pas diriger un mouvement d'ensemble, coordonné, comme celui d’écarter et de déplacer les jambes. Cest dans cet état que restent nos sujets le plus souvent, quand on ne s'occupe pas d’eux et surtout quand on ne les a pas endormis depuis longtemps.
Les seules modifications qui se produisent naturellement dans cet état consistent dans les diverses répartitions de l’anesthésie. Ainsi, pour prendre un exemple, Marie, pendant plusieurs mois, à oscillé entre trois formes d’anesthésie. 1° Elle est le plus souvent hémi-anesthésique gauche : le corps est divisé en deux parties par une ligne verticale passant par le milieu. A droite, toutes les sensibilités générales ou spéciales sont conservées, à gauche toutes les sensations de tous les sens ont disparu. 2 Après être restée quinze jours ou trois semaines dans ce premier état, elle passe souvent, sans raison apparente, dans un second. Elle est encore hémi-anesthésique, mais d’une autre manière : le corps est divisé en deux parties par une ligne horizontale passant tn peu au-dessus des seins, au niveau des épaules. Toute la partie inférieure est absolument anesthésique ; toute la partie supérieure
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\ compris la tête et les sens spéciaux (en exceptant pour des raisons particulières l’œil et la tempe gauches) recouvrent la sensibilité complète. 3° Souvent elle change encore d'état et se trouve pendant quelque temps sensible sur tout le corps, mais d’une manière extrêmement obtuse; comme si la même quantilé de sensibilité s'était répartie en diminuant de moitié sur une surface double. D’autres sujets pourront répartir leur sensibilité d’une autre manière, en choisissant dans chaque sens, pour les percevoir, certaines impressions particulières et en abandonnant les autres. Nous avons vu que l’électivité et la distraction sont des formes du rétrécissement du champ de la conscience et de la désagrégation psychique, comme l’anesthésie elle-même, Telles sont quelques-unes des variations que présentera naturellement l’état de désagrégation abandonné à lui-même.
Si la personne qui endort les sujets s’approche d’eux, ils éprouvent une émotion toute particulière qui leur fait sentir un changement dans leur conscience. C’est qu’en effet les phénomènes subconscients et désagrégés se sont groupés sous cette excitation, ont pris de la force et ont même ravi à la conscience normale quelques phénomènes dont elle avait conservé jusque-là la propriété. Les anesthésies ont augmenté : Lucie, qui entendait
auparavant tout le monde, ne m'entend plus. « Je vois vos lèvres”
remuer, dit-elle, mais je n’entends pas ce que vous dites.» C’est que le personnage subconscient qui s’est formé a pris à ce mo-
ment mes paroles pour lui. La suggestibilité aussi a augmenté, « mais elle s'exerce de deux manières, en provoquant tantôt les
actes conscients du premier personnage, tantôt les actes du second ignorés par le premier; c’est l'instant de la catalepsie
partielle, des suggestions par distraction et de l’écriture auto
matique. C’est l’état dans lequel les spirites sont si heureux de voir leurs médiums, afin d'évoquer les esprits par l'intermédiaire des phénomènes désagrégés. Get état correspond assez bien, il me semble, à celui qui a été déjà décrit sous le nom de somno= vigil ou de veille somnambulique:. On a critiqué ce nom, en disant que ce n'était pas de la veille: Il est évident que, si on entend par le mot veille un état psychologique absolument normal, le sujet n’est pas en état de veille normale. Nous n'avons
‘ Beaunis. Somnambulisme provoqué, 166.
| pas l'habitude, quand nous sommes bien éveillés, de marcher ou d'écrire sans le savoir; mais il ne faudrait pas en conclure que le sujet soit dans un état de sommeil hypnotique complet. M. Beaunis! en donne fort bien la preuve : c’est qu’il y a continuité de mémoire entre la veille normale et les paroles du sujet dans cet état; il se souviendra indéfiniment d’une partie de ce qu'il a fait ; il était donc au moins en partie en état de veille. Mais l’autre partie de son être, dont nous avons surabondamment montré l’existence et les caractères et qui maintenant est manifeste, est bien en somnambulisme, ainsi que le prouve une autre continuité de souvenirs que nous venons d'étudier. Mais ici encore l’état somnambulique n’est pas complet. Le second personnage à un peu d’ouie qu'il a ravie au premier, il sent le toucher et les mouvements; mais il ne voit pas, du moins à l'ordinaire, 1l ne remue pas très facilement et surtout il ne parle pas ou très difficilement, toutes choses qu'il pourrait faire pendant le somnambulisme complet. C’est done un demi-somnambulisme comme une demi-veille, et M. Ch. Richet avait évidemment trouvé le mot juste, que nous garderons pour désigner cet état, quand il l’appelait un hémi-somnambulisme *.
- L'état précédent est un état transitoire et pour ainsi dire fragile qui oscille entre une veille plus parfaite et un somnambulisme complet.
Excitons encore un peu ces systèmes d'idées subconscientes, ou faisons disparaître par une fatigue quelconque cette première personnalité chancelante, et nous arrivons au somnambulisme véritable. La première personnalité n’existe plus, mais la seconde s’est enrichie de ses dépouilles, elle a pris maintenant, outre les phénomènes qui lui étaient propres, ceux qui appartenaient à l’autre synthèse; elle voit, elle remue, elle parle comme elle veut. Elle se souvient de son humble existence précédente : « C’est moi qui ai fait cela, qui ai senti cela »; mais elle ne comprend pas comment elle ne pouvait ni bouger ni agir tout à l'heure, car elle ne se rend pas compte du changement qui s’est produit. Après le somnambulisme, la première personnalité reparait et la seconde diminue sans disparaître entièrement. Celle-ci persiste plus ou moins longtemps suivant
‘Ch. Richet. Les mouvements inconscients, dans l'hommage à Chevreul, 93,
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