‹ L'automatisme psychologiqueChapitre 63 sur 90 · CHAP. III. — DÉSAGRÉGATION PSYCHOLOGIQUE · texte numérisé non relu

CHAP. III. — DÉSAGRÉGATION PSYCHOLOGIQUE

Après avoir commencé, non sans effroi, la lecture des gros volumes de M. de Mirville, l'étude de la Revue spirite, celle des théories de Gasparin ou de Chevillard sur le spiritisme, j'ai fini par y prendre un certain plaisir. On trouve de tout dans ces ouvrages, qui sont quelquefois écrits avec une verve et un enthousiasme presque communicatifs. Tantôt ce sont des histoires délicieuses, comme celle de ce bon M. Bénézet et de son guéridon qui interrompt sa conversation pour courir après des papillons, celle de ces esprits malins et peu convenables qui se dissimulent sur les chaises et mordent les personnes... quand elles s’asseoient, et surtout le récit des mésaventures de ce pauvre M. X... qui fuit devant la révolte de son mobilier et se cache . derrière un canapé resté fidèle ; tantôt ce sont des recherches d’érudition absolument dépourvues de critique, il est vrai, mais quelquefois bien curieuses; tantôt ce sont des observations psychologiques très intéressantes et très fines et qui sont loin d’être inutiles pour les observateurs de nos jours. Il est fâcheux que les dimensions de cet ouvrage ne me permettent pas d’insister suffisamment sur ces différents auteurs. Nous ne pouvons que rechercher les faits les plus fréquemment observés par des écrivains opposés les uns aux autres et, par conséquent, les plus vraisemblables, et les extraire de toutes ces réflexions, ces discussions, ces théories qui les étouffent. Une science naissante donne beaucoup plus de place aux systèmes qu'aux faits; c’est

justement l'inverse qui a lieu dans une science un peu plus avancée. |

On connaît, dans ses grands traits, l’histoire du spiritisme, et je ne puis entrer ici dans des détails qui formeraient tout un volume. On sait que, vers 1848, deux jeunes filles américaines, misses Fox', ont eu le singulier honneur d'entendre les premières des coups mystérieux que rien ne pouvait expliquer : elles les attribuèrent tout naturellement à l’âme d’un individu décédé dans la maison, et, avec un courage au-dessus de tout éloge, engagèrent la conversation avec ce personnage. D'après une convention établie par ces demoiselles, un coup signifiait « oui » et deux coups signifiaient « non ». M. de Mirville semble

1 Sur l’histoire des misses Fox, Cf. Bersot : Mesmer. Le magnétisme el les tables tournantes, 4° édit., 1879, 119.

réclamer le mérite de cette invention pour un des témoins dans l'affaire du presbytère de Cidevillet. C’est là une question de priorité à débattre entre la France et l’Amérique. Je ne crois pas, cependant, que la question ait grande importance, car un passage d’Ammien Marcellin assure qu'au 1v° siècle de notre ère, les chefs d’une conspiration contre l’empereur Valence interrogèrent des tables magiques d’une façon à peu près analogue?. Le procédé serait donc fort ancien. En tout cas, c’est en Amérique, de Mirville en convient lui-même, que, grâce aux misses Fox ét au juge Edmonds, l'épidémie spirite fit ses premiers progrès. Ge dernier fut surtout stupéfait de la connaissance que les esprits qu'il interrogeait avaient de ses propres pensées. «Mes plus secrètes pensées, dit-il, étaientconnuesdel’intelligence qui correspondait avec moi. » Grâce aux coups dans les murs et aux mouvements des objets, « Les esprits se mirent à prêcher -en Amérique les vérités spirituelles, et leurs arguments visibles amenèrent une conviction qu'un genre de prédication moins sensible n'aurait pu produiret ». Leur influence se répandit rapidement dans toutes les sociétés américaines. | Ces faits étranges survenus dans le nouveau monde furent d’abord annoncés par les journaux dans différentes villes d’Allemagne, Brême, Bonn, Stettin, etc.; ils furent annoncés en France par une petite brochure de M. Guillard sous le titre : «< Table qui danse, et table qui répond. » « On y rend compte en grand détail des nombreuses questions auxquelles une table et une énorme commode ont répondu de la façon la plus pertinente.5 » Mais bientôt une lettre d’un négociant de New-York, adressée à un habitant de la ville de Brême vint indiquer les procédés à suivre pour reproduire les mêmes merveilles. On essaya sur-le-champ : plusieurs personnes se mirent autour d’une table dans la position cabalistique, de manière que le petit doigt de chaque personne touchât le petit doigt de la per-

De Mirville. Prneumatologie. Des esprits et de leurs manifestations diverses. Mémoires adressés aux académies, 4 vol. in-8, 4° édit., 1863, I, 328.

* Lafontaine. Art de magnétiser, 21.

+ Journal du magnétisme, 1854, 90.

* Le mystère de la danse des tables dévoilé dans ses rapports avec les

manifestations spirituelles d'Amérique, par un catholique (M. de Richemond), 1853, p. 5.

5 Id., bd. 1.

sonne voisine et l’on attendit. Bientôt les dames poussèrent de grands cris, Car la table tremblait sous leur main et se mettait à tourner!. On fit tourner d’autres meubles, des fauteuils, des chaises, puis des chapeaux, et même des personnes en faisant la chaine autour de leurs hanches? ; on commanda à la table : « danse », et elle dansa; « couche-toi », et elle obéit; on fit sauter des balais, comme s'ils étaient devenus les chevaux des sorciers * ; on fit encore bien d’autres choses aussi merveilleuses.

L'épidémie ne tarda pas à passer en France : quoique certains auteurs prétendent qu'il y eut des tentatives de ce genre dès 1842, ce n’est vraiment qu’en 1853 que l’on trouve des expériences bien authentiques à Bourges, à Strasbourg, à Paris. Le succès fut complet et ne tarda pas à dépasser même celui des Allemands. Sous la pression des mains rangées autour d’elle avec méthode, la table ne se contenta plus de tourner et de danser, elle imita les diverses batteries du tambour, la petite guerre avec feux de file ou de peloton, la canonnade, puis le grincement de la scie, les coups de marteaux, le rythme de différents airs : C'était, comme on le comprend, un vaste champ ouvert aux expériences. Mais en Europe, comme en Amérique, on se lassa de ces jeux insignifiants et on apprit aux tables des exercices plus intelligents. On les pria de répondre aux questions par un nombre de coups conventionnels qui signifiaient « oui » ou « non », ou qui correspondaient aux différentes lettres de l’alphabet. Il fut désormais facile de leur poser des questions et d'entretenir des conversations avec elles.

Cependant ces procédés étaient encore bien primitifs et bien compliqués; on les perfectionna de deux manières. D'un côté, on simplifia les signes dont les tables devaient se servir et, par des progrès successifs que je ne puis passer en revue‘, on essaya les signes plus rapides et plus connus de l'écriture. D'abord on attacha un crayon au pied d’une table légère, puis on se servit

1 Instruction explicative et pratique des tables tournantes, par Ferdinand Silas, 3° édit., 1853, p. 14.

Id. Zbid, 20.

Midi JZüid., 21, 24, etc.

4 Silas. Op. cit., 28.

* Allan Kardec. Le livre des médiums, 19° édit., p. 72. ‘ Cf. Bersot. Op. cil., 107.

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pour cet usage de guéridons plus petits, de simples corbeilles, de chapeaux, et enfin de petites planchettes spécialement construites pour cet usage et qui écrivent sous la plus légère impulsion. D'autre part, un grand progrès fut accompli par la découverte des médiums. On ne tarda pas à remarquer, en effet, que les dix ou douze personnes réunies autour de la table ne jouaient pas toutes un rôle également important. La plupart pouvaient se retirer sans inconvénient, sans que les mouvements de la table fussent arrêtés ou modifiés. Quelques-unes, au contraire, semblaient indispensables, car, si elles se retiraient, tous les phénomènes étaient supprimés et la table ne bougeait plus. On désigna sous le nom de médiums ces personnes dont la présence, dont l'intermédiaire était nécessaire pour obtenir les mouvements et les réponses des tables parlantes.

Grâce à ces progrès, les opérations deviennent plus simples et plus régulières: au lieu d’une douzaine de personnes debout autour d’une table, écoutant et comptant le nombre des bruits qu’elle produit dans son mouvement, iln’y a plus que le médium, la main appuyée sur une petite planchette mobile, ou même, dans la plupart des cas, tenant directement un crayon. Sa main, en-« trainée par un mouvement dont il ne serend pas compte, écrit, sans le concours de sa volonté ni de sa pensée, des choses qu'il ignore lui-même et qu'il est tout surpris de lire ensuite.

Les médiums, ces individus essentiels et privilégiés, n’ont pas, tous, les mêmes pouvoirs et se rangent en catégories innombrables que nous ne pouvons énumérer toutes : les médiums à effets physiques ou les médiums typtologues, comme les misses Fox en Amérique, provoquent, par leur seule présence, des bruits dans les murs ou sous les tables ; les médiums mécaniques se servent d’une planchette, d’une toupie, d’une corbeille à bec, ete. !; les médiums gesticulants répondent aux questions par des mouvements involontaires de la tête, du corps, de la main, ou bien en promenant les doigts sur les lettres d’un alphabet avec une extrême vitesse ?; les médiums écrivants tiennent le crayon eux-mêmes, et écrivent à l’endroit ou à l'envers, ou se servent de l’écriture spéculaire*, ou obtiennent des écritures

! Allan Kardec. Op. cit., 196.

? Bersot. Op. cit., 123.

“Gibier. Le spiritisme ou fakirisme occidental, 18817, 110.

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