DE LA FOLIE IMPULSIVE
Ce n'est pas seulement dans le sommeil hypnotique et dans: es expériences préméditées que l’on rencontre les suggestions bles impulsions irrésistibles : bien des malheureux sont natu- “llement et pendant toute leur vie sous la domination d’une ée fixe de ce genre et se sentent poussés par une puissance “vincible à un acte qui leur fait horreur. C'est dans la folie
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impulsive que $e rencontrent ces aberrations singulières de la volonté humaine, Si instructives pour le psychologue. Cette
maladie a été trop bien étudiée par les aliénistes et par quelques
psychologues, comme M. Ribot, pour que je reprenne une des-
cription qui est bien connue. Je veux seulement montrer Com=
ment cette forme particulière d’automatisme psychologique se
rattache à toutes celles qui ont déjà été étudiées dans cet ou-. vrage.
Laissons de côté les actes commis brusquement par certains épileptiques pendant une éclipse momentanée de la conscience! Ces actions ressemblent trop, comme nous l'avons déjà montré, aux actes des individus cataleptiques, pour mériter ici une étude. nouvelle. Accomplis brusquement, sans réflexion, sans résis= tance, sans laisser de traces dans la mémoire normale, ils sont | l'expression brutale, instantanée d’une image subsistant seule dans une conscience presque entièrement détruite. Se reproduis sant toujours les mêmes à chaque accès ?, ils font partie d'une crise, ils appartiennent à un mécanisme automatique qui se met en marche, dès que la conscience personnelle est obseurcies Les impulsions qui nous intéressent le plus sont celles qui onb lieu pendant la veille du malade, pendant qu'il est capable de perception et de réflexion. Il peut les constater, et sent qu'il se laisse entrainer comme par une force étrangère.
Les actes les plus simples de ce genre seront des mouvements nerveux, des tics, des grimaces saccadées de la face, du trone; des extrémités #, mouvements que le sujet déclare accomplir malgré lui, mais qu'il connait et auxquels il pourrait à la rigueur résister. Certains mouvements choréiques sont de ce genre, mais présentent déjà une plus grande complication; il est juste, en effet, de distinguer la chorée vulgaire ou gesticulatoire, qui se rapproche des simples tics, de la grande chorée rhythmique, qui en diffère en ce que les mouvements irrésistibles ne sont pas faits au hasard, mais paraissent ordonnés el avoir un but déterminé". Il y a des variétés tournantes, grimpantes, criantes, dans les-
: Cf. Maudsley. Pathologie de l'esprit, 363. — Ribot. Maladies del volonté, T9. | ? Luys. Maladies mentales, 440.
3 Moreau (de Tours). Psychologie morbide, 151. Æ, 4 Mirville, II, 188, les décrit très bien, quoique en les rapportant, comm toujours, au diable. À RE : 3
TD
quelles les malades sautent, courent, poussent des cris d’ani-
maux, etc. Peut-être faut-il rattacher à ces variétés, quoique ce ne
soit pas l'habitude, ces grimaces ou expressions de la physiono-
mie involontaires et persistantes; «certaines expressions, dit M. Luys, semblent se figer en permanence sur la physionomie, des traits de terreur persistèrent huit mois après l'accident qui les avait causés. » Toutes ces folies choréiques, disait Maudsley * sont caractérisées par leur caractère automatique, chaque centre nerveux semble agir pour son propre compte. Ce sont bien des impulsions pendant la veille et la durée de la conscience normale, mais l'individu qui les sent semble ne pas y résister.
Mais, dans d’autres cas qui sont plus dramatiques, l'individu qui a conscience de son impulsion peut y résister plus ou moins
Jongtemps et ne succombe qu'après une lutte désespérée. Ge
sont des désirs violents et subits qui leur traversent l'esprit et qui les poussent à accomplir une action absurde ou criminelle. Ils sentent ce que leur désir a de ridicule ou d’odieux, ils y résistent et essayent de penser à autre chose. L’envie de faire cet acte revient plus précise, plus implacable, ils la repoussent et cherchent à se fuir eux-mêmes. [ls ne peuvent y parvenir et restent haletants, tout en sueur, dans cette lutte insensée contre eux-mêmes, qui finit presque nécessairement par leur défaite. L'acte est accompli, alors ils respirent, se calment, se réjouissent, non pas de l’acte qu'ils ont fait et qui leur est toujours en horreur, mais du soulagement qu’ils éprouvent à ne plus sentir cette horrible torture et à reprendre la libre disposition de leur esprit. On trouverait, dans tous les ouvrages sur l’aliénation, des exemples innombrables de cette maladie morale vraiment cruelle; M. le D'Saury a résumé, dans son dernier livre sur
« les dégénérés », les formes les plus typiques et les plus fré-
quentes que prennent les impulsions. Nous ne pouvons nous étendre sur ces impulsions à des actes puérils comme celui d’en-
. lever une pierre d’un mur ou de ramasser des brins de paille ?,
ou terribles, comme le crime de l’homicide ou l’incendie. Le caractère de ces désirs tels que les décrivent tous les malades, c'est qu'ils paraissent déraisonnables à celui-là même qui les
* Maudsley. Op. cit., 288.
Sid, 1014.) 334;
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éprouve, ils n'ont ni motif plausible ni intérêt", ïls sont en contradiction avec les sentiments les plus profonds et les plus chers. Une femme sent une impulsion irrésistible à tuer ses enfants qu’elle adore; un malheureux jeune homme se sauve en Afrique, puis va lui-même se faire enfermer dans un hôpital pour ne pas tuer sa mère, car il sent qu’il ne peut plus résister à la terrible impulsion qui l’entraîne. C’est pourquoi le malade résiste de toutes ses forces avec une lucidité singulière et demande des secours de tous côtés. Tandis que le fou véritable s’abandonne à son délire et s’y complait, l’impulsif le repousse comme quels que chose d’étranger. C’est là un caractère remarquable qui donne à cette perturbation mentale une importance toute par= ticulière.
Qu'il me soit permis, pour préciser cette description, de résumer en peu de mots une observation que j'ai pu faire à l'hôpital du Havre, non pas que le cas ait en lui-même grand: intérêt, car il rentre dans une catégorie de phénomènes très connus, mais parce que la discussion se fait plus facilement sur un exemple particulier. Un malheureux jeune homme de: dix-sept ans, D..., est fils de père et mère aliénés tous les deux et qui tous deux ont terminé leur vie par le suicide. Il a eu jusqu’à ces derniers temps, une existence relativement calmes, quoique troublée de temps en temps par des accidents nerveux Il eut ainsi de violents accès de mélancolie durant lesquels il se. cache, s’isole et reste à pleurer sans aucune raison sur son sort Il se demande avec angoisse comment il gagnera son pain comment il apprendra son métier, etc.; en même temps il se rais sonne lui-même, constate que ces inquiétudes n’ont pas de raison d’être, et cependant il recommence à gémir; à d’autres moments, il a des bouffées de chaleur à la face et des tremblements. choréiques de la jambe gauche qui durent des nuits entières” Une fois, ces tremblements convulsifs se sont généralisés à tous les membres, jusqu’à faire croire (tout à fait à faux, à mon avis) à une crise d’épilepsie. Il a presque constamment, depuis quelques années, la terreur d’être seul, et cependant ik déteste la société, aussi ne sait-il que faire, et se met-il encore. à gémir. Îl a une agoraphobie intense, et, quand il faut traverser
‘ Michéa. Médication stupéfiante, 12, Georget. Maladies mentales, 29, ete — H. Saury. Etudes cliniques sur la folie héréditaire, les dégénérés, 1886, 223.
une place, il supplie une personne de l’accompagner ou bien suit les gens à la trace, en ayant une peur affreuse qu’on ne le renvoie. Voici le dernier accident plus tragique qui l’a amené à l'hôpital : Un soir il sent une de ses crises d'angoisse qui commence, ne peutarriver à manger ni à boire, passe la nuit éveillé à gémir; la jambe gauche tremble et se secoue continuellement. Cependant il fait un effort le matin pour se rendre à son ouvrage habituelet, comme il est garçon coiffeur,se met en devoir de raser un client. À peine tient-il le rasvir en main, que la sueur lui vient à la face, que ses tremblements augmentent et gagnent les bras. Une pensée horrible lui traverse l’esprit, il désire, il veut couper la gorge de cet individu qu’il est en train de raser. Épouvanté de cet acte, il résiste avec une sorte de rage et s'accroche à la chaise pour ne pas tomber. Il essaie encore de lever son rasoir, mais l'impulsion revenant plus terrible, il se sauve dans sa chambre en poussant de grands cris. On court après lui etonn’a que le temps de le saisir au moment où il allait se couper la gorge à lui-même. Transporté à l'hôpital, il fut pendant deux jours dans un état d’ahurissement complet, refusant de manger et sans cesse agité de mouvements choréiques. Puis il s’est calmé et m'a alors raconté tout ce qu'il avait éprouvé; il se sent maintenant mieux portant, mais il a une nouvelle idée mélancolique à laquelle il ne pensait pas auparavant : il est persuadé que tôt ou tard il se tuera comme ont fait ses parents, et cette idée ne contribue pas peu à l’attrister.
Nous venons de dire, en commençant ce paragraphe, que ces impulsions ressemblaient aux suggestions faites à des somnambules ; il y a cependant en apparence une grande différence qui saute aux yeux et rend cette comparaison singulière. Les sujets que nous avons étudiés exécutaient les suggestions de deux manières principales : ou bien avec pleine conscience, mais alors ils acceptaient l’acte, le faisaient volontiers et se croyaient libres dans leur conduite; ou bien sans accepter l'acte, mais alors il l’ignoraient complètement et l’accomplissaient sans le savoir. Dans les deux cas, ils sont différents du fou impulsif qui n’agit pas inconsciemment, sait très bien ce qu'il fait et cepen dant en a horreur et résiste de toutes ses forces; il y a là quelque chose d'original et de nouveau. Nos somnambules ont cependant présenté des phénomènes analogues que nous n'avons
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pas signalés jusqu’à présent, parce que ‘ce sont des exceptions compliquées et qu’il ne fallait pas embarrasser l'exposition de phénomènes relativement simples. Nous devons maintenant revenir sur ces cas irréguliers. \
Pendant le somnambulisme, Léonie me dit un jour qu'elle a reeu une lettre intéressante, je lui demande de me l'apporter le lendemain, mais je ne lui rappelle pas cette recommandation après l’avoir réveillée. Le lendemain, bien éveillée, elle m'apporte en effet la lettre, mais me dit avec un peu d'inquiétude : « Je ne sais pas ce qui m'arrive avec cette lettre, voilà trois fois que je la prends pour l’emporter, chaque fois je l'ai retirée de ma poche et je l’ai serrée parce que je n'en ai pas besoin, et puis voilà que j’ai dû la reprendre, car elle est encore dans ma poche. » Autre observation du même genre: je dis encore à Léonie, pendant son somnambulisme, de m'apporter de chez elle, quand elle reviendrait au Havre, un certain paquet de papiers
qu’elle avait. Voici ce qui se passa quelques mois plus tard quand
elle se prépara pour venir au Havre. Elle allait fermer sa valise, quand elle apercut au-dedans un paquet de papiers assez volumineux. « Suis-je assez sotte et étourdie, dit-elle, d’avoir pris
cela, je ne m'en servirai certainement pas»,etelleretira lepaquet.
Quelques instants plus tard, elle visite de nouveau les bagages: le paquet y était encore. « Ah c’est trop fort, » dit-elle, et elle retire le paquet, l’enferme sous clef, et arrive au Havre sans l'avoir apporté. Je conviens un jour avec un jeune homme que je savais hypnotisable, qu’il me dira sincèrement au réveil les impressions qu'il aura éprouvées. Pendant le sommeil hypnotique, qui fut assez profond, je lui demandai d’aller prendre mon chapeau sur une table et de venir me le mettre sur la tête, puis je le réveillai. Je l’interroge alors suivant nos conventions, mais il ne me dit rien d’intéressant, car il avait tout oublié, et,
détail singulier mais déjà signalé, il était convaincu que je n'avais
pas réussi à l’'endormir, tandis que, depuis une demi-heure, je lui avais fait éprouver plusieurs hallucinations. Cependant au bout d’un instant, il prend un aspect anormal, erre dans la chambre
et se plaint d’un peu de mal de tête qui vient d'arriver subite-
ment. Pendant qu'il parle, il s’est décidément rapproché de mon chapeau ; il le prend et le retourne dans tous les sens, mais voici qu'il le rejette brusquement, en s’écriant : « Ah ça, qu'est-ce que j'ai donc envie de faire avec votre chapeau et qu'est-ce que je
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