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. CHAP, ITf. — DIVERSES FORMES DE LA DÉSAGRÉGATION 425
fais là, c’est vraiment trop bête! » Il va se rasseoir et toutse dissipe. Il est inutile de citer d’autres exemples du même genre.
Quoique l’acte semble avoir été ici connu par le sujet, qui tantôt l’a accepté comme dans le premier cas, tantôt l’a repoussé, Je crois que cette conscience est tout à fait secondaire et que l'essentiel de la suggestion s’est passé subconsciemment. Le souvenir de la suggestion, la notion du moment où elle devait s’exécuter, tout cela appartenait,comme toujours, à la deuxième couche de phénomènes, à la personne du somnambulisme persistant sous la veille : l’acte a été commencé, à demi exécuté par des images motrices appartenant à cette couche et par conséquent séparées de la conscience normale. Mais la division n’a pas été complète, comme dans les expériences simples avec Lucie, ou du moins, elle n’est pas restée complète. Les résultats de l'acte, ou tout simplement les mouvements des membres, ont été vus par la première personnalité. Celle-ci n’a pas senti l’acte en luimême, Car, encore maintenant, elle ne sait de quoi il s’agit, mais elle en a aperçu les manifestations extérieures comme elle aurait fait pour l’acte d'une personne étrangère !, Elle a accepté alors cet acte qui recommençait, ou bien elle l’a supprimé par une résistance énergique. Il en est ainsi dans bien des suggestions exécutées soi-disant avec conscience; le sujet continue avec bonne volonté un acte qu’il n’a pas commencé lui-même, il en prend même la responsabilité et il invente des raisons pour l'expliquer ; mais l’acte n’en était pas moins un phénomène subconscient soumis aux lois de la désagrégation psychologique.
On peut quelquefois, d'une manière pour ainsi dire expérimentale, donner qu enlever au sujet cette conscience en retour de l’acte commencé par le deuxième groupe psychique. Si l’on distrait le sujet pendant qu'il exécute l'acte, il ne s’apercevra de rien et les choses seront très régulières ; si on ne le distrait pas, il va employer sa petite force de perception à regarder ses propres actes et 1l pourra les accepter ou leur résister.
D'ordinaire on parlait toujours à Lucie pendant qu'elle exécutait les suggestions etnous avons vu comme la désagrégation
+ « Le sujet, dit M. Richet en décrivant des faits à peu près analogues, constate que la suggestion a réussi ou non et s'amuse du spectacle qu’il se donne à lui-même.» /evue philosophique, 1886, II, 329.
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était chez elle remarquable. Je lui suggère un jour pendant le somnambulisme un acte assez compliqué: aller prendre un objet dans la poche d'une personne qui m'avait accompagné,
et j'évite de lui parler après le réveil. Elle parut surprise de mon silence, se leva comme pour marcher dans la chambre,
mais elle se livrait au plus singulier manège. Elle faisait trois pas dans la direction de la personne que je lui avais indiquée, puis s’arrêlait net et s’en retournait; elle avançait de nouveau de trois pas et s’arrêtait encore. Elle frappait du pied, grincait des dents, prenait un ouvrage pour faire autre chose, puis se levait pour recommencer. Tous ses gestes pouvaient se traduire ainsi : Pendant un instant de distraction, les jambes marchaient pour faire l’acte que la seconde personnalité voulait exécuter. Lucie, qui n’était pas assez distraite, s’apercevait de ce mouvement et se disait en trépignant : « Ah ça, qu'est-ce que je vais faire là? » Et, volontairement, elle allait se rasseoir. Cette lutte entre les deux consciences dura plus de vingt minutes, avant que l’acte fût exécuté entièrement dans un moment de distraction plus durable; tandis que, au contraire, la suggestion aurait été exécutée immédiatement, si j'avais pris quelques précautions pour éviter cette conscience en retour et pour empêcher Lucie de se préoccuper de ses actes subconscients.
Il en est de même pour l’écriture automatique : ordinairement on prend des précautions pour empêcher le sujet de s’en apercevoir, on choisit des personnes dont le bras est anesthésique, on le cache par un écran, on distrait le sujet en lui parlant d’autre chose; mais quand ces précautions ne sont pas prises, ou simplement quand le sujet a conservé en partie le sens musculaire du bras, il s'aperçoit de son écriture et la lit à mesure qu’elle s'écrit, ou il la sent d’après les mouvements de son bras. M S..., dont j'ai parlé, sentait les mouvements de la planchette sous ses doigts el, par un assez long exercice, était arrivée à deviner son écriture automatique avant de la lire. Elle me disait, sans regarder la planchette : « Ah c’est Johnson qui a écrit cela», et en effet l’Æsprit avait signé «Johnson. » Beaucoup de spirites ont remarqué ce fait, mais ils ont indiqué quelquefois une chose plus curieuse, c'estque le médium, devinant ainsi l'écriture de son esprit, la complète quelquefois consciemment et collabore avec lui dans ces singulières rédactions. «S'il y a, au début, division absolue, de telle sorte que les idées ne soient connues qu’au fur et à mesure
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que les mots apparaissent, le mot déjà tracé faisant souvent deviner celui qui va suivre, la jeune fille devient, sans le vouloir, au moins la collaboratrice de la seconde personne qui s’est formée en elle» ..... «C'est la comtesse qui écrit, dit M N... en parlant de son esprit, mais nous pensons ensemble !. » Le sens musculaire devient ainsi, comme le disait M. Richet ?, la voie par laquelle un grand nombre de phénomènes subconscients rentrent dans la conscience après un commencement d'exécution. D'ailleurs, bien des faits de la vie ordinaire sont du même genre ; « quand vous lisez un livre ou que vous entendez un discours peu récréatif, vous pouvez rester quelque temps dans un état d'indifférence, mais, si vous sentez quelque bâillement involontaire, alors vous ne doutez plus, vous êtes avertis authentiquement de votre ennui et la conscience que vous en avez l’augmente ?. » Ces remarques nous montrent qu'il peut y avoir une sorte de connaissance et de conscience de l’acte qui est cependant inconsclent, c’est-à-dire qui a son point de départ en dehors de la personnalité du sujet.
Comment les sujets comprennent-ils et expriment-ils l’état psychologique que nous venons de décrire? Qu'est-ce qu'ils pensent d'eux-mêmes en se voyant ainsi agir d’une façon bizarre?
Ils emploient toujours le même mot pour désigner leur état.
« Mais qu'est-ce que tu as donc ? » dis-je à lucie dans une cireonstance analogue à celle que j’ai décrite. — « C’est drôle comme j'ar envie de faire cela, et c’est pourtant si bête. » J'avais suggéré à Léonie de venir chez moi; comme elle n'arrive pas, je vais à sa rencontre et je la trouve dans la rue. « J’ai été jusqu'à votre porte, dit-elle, et je reviens : je ne sais pas pourquoi j'avais envie d'aller chez vous. » « Qu'est-ce que j’at envie de faire avec votre chapeau ? » disait le jeune homme dont J'ai décrit la suggestion. En un mot ils interprètent tous leur état en disant qu'ils ont envie de faire quelque chose, et ils cèdent ensuite à cette envie, ou bien ils y résistent suivant les cas. Cette expression ne doit pas nous surprendre, car la conscience d’un désir n’est guère autre chose, si on veut l’analyser, «que la sensation des mouvements naissants ébauchant une fonction ou un acte“. » Or nos
: Lettres de Gros Jean, 11.
? Ch. Richet. Homme et intelligence, 511.
3 Joly; Sensibilité et mouvement. Revue philosophique, 1886, IT, 250. MA ID 250!
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sujets sentent précisément un acte qui s'ébauche, et comme ils ignorent sa véritable origine, ils en font une envie ou un désir.
Nous pouvons maintenant revenir à nos malades impulsifs dont le caractère psychologique devient plus intelligible. D'un côté, ce sont bien des individus désagrégés, quoiqu'ils aient conscience de leurs impulsions. « L'homme a perdu son unité, dit à
ce propos Leuret; il connaît encore: mais, en lui-même, quelque.
chose différent de son moi connaît aussi; il veut encore, mais le quelque chose qui est en lui a aussi sa volonté : il est dominé, il est esclave, son corps est une machine obéissant à une volonté qui n’est pas la sienne.» De l’autre côté, ils connaissent les mouvements qu'ils accomplissent, ils sentent l'impulsion, l'interprètent comme une envie personnelle, l’acceptent ou lui résistent, tout ce que les individus désagrégés ne faisaient pas d'ordinaire. « C’est quelque chose qui me pousse derrière les épaules, » disait un malade observé par Georget. « J'avais une peur affreuse de couper la gorge à l’homme que je rasais, me disait ce malheureux D... — Pourquoi aviez-vous peur de faire cela ? lui demandai-je. — Je voyais bien ma main qui se levait pour frapper, je n’ai eu que le temps de me sauver. » Le malade ne comprend pas que l’idée et, par suite, l'acte de couper la gorge a été suggéré, par l’attouchement du rasoir, à un groupe de phénomènes dont il ne soupçonne pas l'existence en lui. Il n’a vu que le résultat de la suggestion, le mouvement du bras, et c'est pour cela qu'il interprète en disant : « J'avais une envie affreuse de lui couper la gorge. » Gés impulsions nous ont donc montré une forme intéressante d’acte désagrégé incomplet, c'est-à-dire à demi connu par le sujet, mais dont le point de départ, au lieu d’être dans la première conscience, comme nous l’avions vu dans nos études sur le pendule enregistreur, se trouve en réalité dans la seconde.
VIIT
LES IDÉES FIXES. "LES HALLUCINATIONS Pa
Les impulsions existent quelquefois sous une autre forme qui semble un peu différente; au lieu de se présenter comme un acte, au moins Comme un désir, une envie, c'est une simple idée éga-
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lement fixe etobsédante, mais qui ne semble pas avoir de disposition à provoquer un acte quelconque. Tantôt ces idées se manifestent sous la forme d'une hallucination de l’ouïe,c’estune phrase que les malades entendent tout d’un coup résonner à leurs oreilles sans aucune raison plausible, « sans qu'elle ait aucun rapport avec les pensées précédentes,» L’un entend une voix qui lui répète : « Ne bouge pas ou tu es perdu », et il reste alors immobile dans une apparente stupeur?. Un autre entend une voix qui lui commande de jeter dix francs dans la Seine”. Tantôt ces idées semblent rester plus abstraites, sans prendre la forme d’une hallucination de l’ouïe*. Ce sera, par exemple, une question que le malade se pose sans cesse : « Pourquoi les couleurs sont-elles inégalement réparties ? pourquoiles arbres sontils verts? pourquoi porte-t-on le deuil en noir? » Ce sera une crainte, une idée de persécution : «un individu pense sans cesse qu’il sera empoisonné par le raisin d’une vigne près de laquelle est tombé un fragment de nitrate d'argent »; ou tout simplement une idée insignifiante et absurde: «M.N... pense sans cesse que son domestique aime le vin et cette idée s’acharne après lui, ilne peut s’en débarrasser”, » Ces malheureux n’acceptent pas leur idée fixe comme faisant partie de leur pensée, comme nous faisons dans nos rèves pour les idées les plus absurdes, ils résistent à ces idées et ils ont conscience de l’absurdité de leur état. « L'idée fixe leur apparaît comme un corps étranger logé en eux qu'ils ne peuvent expulser, mais elle ne parvient pas à les envahir tout entiers? ». « Si je pouvais penser comme vous, disait l’un deux, je serais heureux, mais je suis accablé par des idées sinistres auxquelles je ne puis m'empêcher de croire, j'aimerais mieux être fou complètement que d’avoir conservé mon intelligence sur. la plupart des sujets... » Dans d’autres cas enfin, l'idée fixe apparaît subitement à la conscience sous la
‘ Maury. Sommeil el rêves, 158.
? Ellis. Aliénation mentale, 200.
8 Ball. D’après Paulhan. Revue philosophique, 88, II, 119, 4 Cf. Ribot. Psychologie de l'attention, 124.
# Saury. Les dégénérés, 63.
& Michéa. Médication stupéfiante, 14.
1 Moreau (de Tours). Haschich, 119.
s Westphal. D’après Ribot. Psychologie de l’altention, 135. » D' €. Pinel. De la monomante, 1556, 41.
JIe PARTIE. — AUTOMATISME PARTIEL
forme d’une hallucination visuelle qui surgit, sans que le malade se rende compte de son origine. Les faits de ce genre sont si connus qu'il suffit de les signaler et de chercher comment ces différentes espèces d'idées fixes se rattachent aux lois de l’automatisme psychologique. |
Le problème est le même que pour les impulsions motrices : le phénomène anormal n’est pas intégré dans la personnalité, il est étranger au moi qui voudrait le repousser, il semble appartenir à un autre groupe psychique, comme les phénomènes désagrégés, et cependant il est conscient, tandis que ces faits de désagrégation étaient inconseients.
Nous trouvons encore des analogies dans nos expériences hypnotiques qui permettent d'étudier la psychologie de l’aliénation. Léonie avait une sorte de crise d’hystérie incomplète, elle s’agitait et criait sans qu'il me fût possible de la calmer. Tout d’un coup elle s'arrête et me dit avec terreur : « Oh! qui donc me parle ainsi? cela me fait peur. — Personne ne vous parle,
je suis seul avec vous. — Mais si, là à gauche. » Et la voici qui
se lève et veut ouvrir une armoire placée à sa gauche pour voir si quelqu'un y est caché. « Qu’entendez-vous donc ? lui dis-
Je. — J'entends à gauche une voix qui répète : « Assez, assez,
tiens-toi donc tranquille, tu nous ennuies. » Certes la voix qui parlait ainsi était dans son droit, mais je n’avais rien suggéré de pareil et ne pensais guère à provoquer à ce moment une hallucination de l’ouie. Un autre jour, le même sujet, pendant le premier somnambulisme, était bien calme, mais refusait obstinément de répondre à ce que je lui demandais. Elle ‘entendit encore à gauche la même voix qui lui dit : «Allons, sois donc sage, il faut dire. » Ces paroles provenaient évidemment, on connaît assez ce sujet pour le deviner, du personnage inférieur qui existait au-dessous de cette couche de conscience. Il fut très facile de le vérifier par l'écriture automatique ou en amenant un somnambulisme plus profond. Mais comment, d’après les théories de la désagrégation que nous avons exposées, est-il possible que les idées du second personnage subconscient deviennent des hallucimations de l’ouïe pour le premier ?
Reproduisons le fait expérimentalement : pendant un état somnambulique profond, je charge Léonie 3 de dire quelque chose à l’autre, par exemple de Jui dire « Bonjour », puis je la
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réveille. L’hallucination se produit de même et Léonie demande encore : « Qui donc dit « Bonjour? » Mais cette fois, moi aussi j'ai entendu le mot « Bonjour », car la bouche l’a parfaitement prononcé, quoique tout bas. Ces hallucinations d’origine subconsciente étaient dues, dans ce cas, à l’audition d’une véritable parole automatique analogue à l'écriture des médiums. Le sujet entendait sa propre parole subconsciente, de même que le médium lisait son écriture automatique, et l’un et l’autre attribuaient cette parole ou cette écriture à des êtres différents d'eux-mêmes. d
Ces paroles d’origine subconsciente ne sont pas plus rares que les autres impulsions du même genre et se présentent avec les mêmes caractères. «Souvent, disait un des petits prophètes cévenols, j'ignore comment finira le mot que l'esprit m’a déjà fait commencer. Il m'est arrivé quelquefois que croyant aller prononcer une parole ou une sentence, ce n’était qu’un simple chant inarticulé qui se formait par ma voix... Pendant que je parle, mon esprit fait attention à ce que ma bouche prononce, comme si c'était un discours prononcé par un autre, mais qui laisse des impressions vives dans ma mémoire ! ». La célèbre Lisa Andersdocter, en 1841, chantait et prononçait malgré elle des discours plus ou moins éloquents?. MX, agée de cinquante ans, ancienne hystérique, éprouve, de temps en temps, le besoin d’aller vociférer dans un coin et dire ses secrets °.» Enfin les dégénérés, dont parle M. Saury, ont très souvent des impulsions à dire des jurons et des obscénités malgré eux, comme les médiums avaient des dispositions à en écrire. Mais lorsque le sujet entend sa propre voix qui parle ainsi, ou quand il sent par le sens musculaire le début de ces paroles, il se figure entendre une voix étrangère qu'il localise à telle ou telle place et qu’il précise par ses propres suppositions. « Un malade parle lui-même tout haut et prétend ensuite que c’est une voix qu’il entend; si on lui tient les lèvres fermées, il entend encore la voix, mais on sent les lèvres remuer sous les doigts *. » « M. X.entenddes voix, mais il est facile de constater que sa langue remue malgré lui au moment où parle la
* Avertissements prophétiques d’Elie Marion. — Gasparin. Op. cit., If, 22. ? Mirville. Op, cit., I, 241.
5 Luys. Maladies mentales, 212.
* Moreau (de Tours), Haschich, 354.
voix intérieure ! ». J'ai eu l’occasion de vérifier tout récemment
le fait sur un aliéné. Un individu excité et à demi maniaque prétendait communiquer de loin avec des comtes et des marquis habitant Paris. Je le priai de dire bonjour de ma part à M. le marquis : il se frotta la tête d’un côté (c'était son signe cabalistique pour se transporter chez le marquis) et dit tout haut : «M. le marquis jesuis chargé de vous souhaiter le bonjour » ; puis il pencha la tête de côté comme pour écouter avec grande attention; mais sa bouche parlait tout bas et murmurait: «Vous direz à ce monsieur que. » Je ne pus entendre la suite, mais le malade seredressa et me dit tout haut: « M. le marquis m'a chargé de vous remercier... je l’ai parfaitement entendu. » C'était évidemment sa propre parole qui lui suggérait son hallucination de l’ouie.
N'est-il pas naturel d'interpréter de la même manière les idées fixes que nous avons signalées, et ne devons-nous pas, avec beaucoup d’aliénistes, comme Moreau (de Tours), Max Simon ? et d’autres, considérer cesidéesfixescomme desimpulsions de la fonction du langage? «On influence ma pensée, disait une folle.., on me fait parler malgré moi°.» Elle avait parfaitement raison, car s’entendre parler malgré soi, c’est penser malgré soi ; répéter sans cesse une même phrase sans qu’on ait la volonté de le faire, c’est avoir une idée fixe *, L'esprit conscient développe son idée fixe comme il le veut et augmente son délire, mais l’idée elle-même vient d'une parole automatique qui ne dépend pas de cette pensée consciente. Moreau (de Tours) ne eroyait-il pas à une théorie analogue quand il écrivait : « Dans les conceptions mentales de l'aliéné, ce qu’il y a d’actif ou d’appartenant à l’état de veille, ce sont les conséquences psychologiques qu'entraine l’idée fixe, les déductions que le malade tire logiquement de cette idée, les sentiments et les passions qu’elle soulève ; mais l’idée fixe, la pensée morbide qui résume en elle tout le délire, parce qu’elle est le point de départ de toutesles aberrations, cette pensée appartient tout entière à l’état passif du sommeil, elle a pris naissance dans des conditions psycho-organiques analogues * ».
‘ Ballet. Langage intérieur, 64.— D'autres exemples, Despine. Somnambulisme, 66, etc.
* Max Simon. Le monde des rêves, 1888, 106.
$ Moreau. Haschich, 330.
"Cf. Wundt. Psychologie physiologique, 11, 433. * Moreau (de Tours). Psychologie morbide, 141.
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Quelle que soit la simplicité et, dans quelques cas, la vérité de ces hypothèses, je ne crois pas qu’elles suffisent à expliquer tou- Jours ces sortes de collaboration du groupe des phénomènes subconseients et du groupe des phénomènes conscients. Bien souvent l'intermédiaire entre les deux groupes, c’est-à-dire le . phénomène physique produit par l’un et senti par l’autre, n’est pas visible; il n’y a pas toujours un geste ou une parole qui vienne communiquer à l’une des personnes les pensées et les modifications de l’autre. Quand une pensée, une hallucination auditive et surtout une hallucination visuelle apparaît subitement à la conscience de l’aliéné, il faut admettre que les phénomènes inconscients ont amené tout d’un coup et automatiquement un phénomène conscient sans intermédiaire. Ge fait est évident; mais comme nous l'avons déjà remarqué au début de ce chapitre à propos de la baguette divinatoire, il n’est pas facile à comprendre. Ne disions-nous pas, en effet, que ces deux groupes de phénomènes étaient séparés, désagrégés, et que c'était précisément ce caractère qui formait les deux champs de la concience ? Comment ces phénomènes peuvent-ils à la fois se rattacher l'un à l’autre par association et cependant être désagrégés. | Remarquons d’abord que ce fait naturel présenté par les maladies mentales ne nous est pas inconnu et que nous l’avons déjà souvent rencontré dans nos études expérimentales. Quand nous décrivions les suggestions par distraction, nous avons signalé au passage un fait bien curieux, c’est l'hallueination consciente produite par une suggestion qui est restée subconsciente. Je rappelle le fait. Je commande à Léonie pendant qu'elle est distraite et qu’elle cause avec une autre personne, et je murmure tout bas que cette personne a un bel habit vert. Léonie n’a pas entendu ce que je disais (phénomène subconscient désagrégé appartenant au second champ de conscience), et cependant elle pousse un eri et dit : « Oh! comme votre habit est drôle, il est tout vert, je ne l’avais pas remarqué» (phénomène conscient appartenant au premier champ de conscience). Ainsi donc par une sorte d’association d'idées, malgré la désagrégation, un * phénomène subconscient a produit un phénomène conscient. Mais voici bien d’autres exemples du même genre.Je murmure tout bas : « Quand je toucherai ton pouce, tu verras du rouge, quand je toucherai ton petit doigt, tu verras du jaune.» C'est une
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suggestion par distraction avec point de repère. Mais je touche la main gauche qui est anesthésique : cependant l'attouchement | du pouce qu’elle ne sent pas amène l'hallucination consciente | du rouge, l’attouchement du petit doigt celle du jaune, et 1l4 n'y à jamais d'erreur. Avec un autre sujet, anesthésique total. à ce moment, j'opère autrement. Je lui pince le dos de la main, Marie ne sent rien; mais je lui demande avec une insistance qui équivalait pour elle à une suggestion : « Entends-tu quelque chose ? » — « Mais oui, dit-elle, on dirait des cloches. » Quelques” instants plustard,je la pince au bras et quoiqu'elle ne sente rien,. je demande encore : « Entends-tu quelque chose d'autre ? — Mais oui, fait-elle, on dirait un sifflet. » Depuis, quand je la. pince sur le dos de la main, elle entend toujours des cloches; quand je la pince au bras, elle entend toujours un sifflet. Or, je le. répète, elle ne sent absolument rien à son bras : c’est une sensa-
tion subeonsciente qui sert de point de repère à l’hallucination : consciente‘.
Mais est-il nécessaire de chercher de nouveaux faits? On” trouve des exemples de ce genre parmi les phénomènes les plus” connus de l’hypnotisme. L'ancienne expérience du portrait en est un excellent. On a suggéré au sujet de voir un portrait sur une carte et de fait 1l voit toujours le portrait sur la carte dési-. gnée. Il la reconnaît à certains signes, sans doute, mais la sensation de ces signes n’a jamais été consciente et ce n’est que le second personnage qui m'a dit par écriture automatique qu'il y. avait une tache en haut du papier. Le point de repère était
‘: M. Binet vient de faire paraitre, sur cette persistance de l’association, . des idées malgré la désagrégation et la subdivision du champ de la conscience, une étude si complète que je me contente d’y renvoyer le lecteur. Dans cet article (Les altéralions de la conscience chez les hystériques, * Revue philosophique, 1889, I, 135), il a montré comment toutes les associations anciennes, même les plus légéres, entre les sensations tactiles actuellement subconscientes et les images visuelles encore conscientes, subsistent toutes malgré la division de la perception personnelle. Les” expériences que j'avais faites depuis longtemps et que je viens de résumer n'avaient porté que sur les associations artificielles, produites par suggestion, entre le point de repère subconscient et l’hallucination consciente; M. Binet a constaté que les choses se passent de même quand il s’agit d'associations naturelles entre le contact d’un doigt anesthésique, par exemple, et l'image visuelle et consciente de ce doigt. Ses observa-" tions extrêmement curieuses et qui me semblent très exactes, au moins | pour une catégorie d'individus, ceux qui-appartiennent au type visuel, complètent un point de mon travail, qui était resté évidemment incom-" plet.
encore 1c1 subconscient, quoique l’hallucination fût consciente. Que résulte-t-1l de ces faits? Simplement une chose que nous avions déjà prévue. C’est que l’association automatique des idées est une chose, et que la synthèse qui formel a perception personnelle à chaque moment de la vie et l’idée du moi en est une autre. Celle-ci peut être détruite, tandis que celle-là subsiste. Cette supposition d’ailleurs s'accorde assez bien avec tout ce que nous avons dit de ces deux opérations. L'association des idées est la manifestation d’une synthèse élémentaire qui a déjà été effectuée autrefois et qui a rattaché les phénomènes les uns aux autres une fois pour toutes. La perception personnelle est formée par l’activité synthétique actuelle qui, par un effort con-
- tinuel répété à chaque instant, ramène à l’unité du moi tous les phénomènes quise produisent, quelle que soit leur origine. Cette force de synthèse peut être aujourd'hui affaiblie, rendre le sujet incapable de percevoir telle sensation auditive ou telle sensation tactile et cependant, par un automatisme d’origine ancienne qui n’a pas été détruit, cette sensation non perçue peut amener d’autres images faisant partie de celles que le sujet perçoit encore. Quoique ces remarques ne suppriment point sans doute toutes les difficultés, elles nous permettent de comprendre comment ces phénomènes nouveaux, les idées fixes et certaines hallucinations sont simplement des applications plus compliquées des lois anciennement connues.