ET
philosophie sur cette sensation particulière de l'effort. Je ne crois pas, pour ma part, qu'il y ait encore lieu de discuter cette théo-
rie, après les études de M. William James (The feeling of effort), qui ne me semblent pas avoir été réfutées. Le sentiment parti-
culier dont parle Rey Régis est un ensemble de sensations mus- M
eulaires qui existent dans tous les mouvements volontaires ou non, mais qui sont toutes particulières quand nous portons nousmêmes le poids de notre bras et surtout quand nous le chargeons d’un objet.
Mais, dit-on, cet effort est nécessaire avant l’acte. « J'ai beau vouloir le plus sincèrement du monde que mon bras se remue, j'ai beau répéter ma volition, si sincère et si forte qu'elle soit, mon bras restera dans l’inaction jusqu’à ce que je lui applique moi-même la force motrice par un effort particulier . » Gela revient à dire: chaque individu met son bras en mouvement par des images particulières, musculaires chez l’un, visuelles chez l’autre ; s’il arrive, d’une manière qui reste d’ailleurs toujours assez vague, à se représenter le mouvement de ses membres avec d’autres images, il n’y aura pas de mouvement réel au moins danslemembre auquelilpense. Unehystérique, quinesaitremuer ses jambes que par les images du sens kinesthésique, est paraly- … sée quand elle perd ces images ; si elle se représente ce mouvement par des images visuelles, elle aura des mouvements des paupières, des yeux, de la poitrine ou des bras, etc., mais non de la jambe. En un mot,que l’idée d’un mouvement soit représentée d’une manière précise et par les images convenables, etce mouvement s'exécutera de la même manière, qu'il s'agisse d’un acte volontaire ou d’un acte automatique.
L'acte volontaire ne pouvant pas s’intercaler entre l’idée et le. mouvement qui sont toujours indissolublement unis, c’est dans l’idée elle-même, dans le phénomène intellectuel proprement dit
qu'il faut le chercher. «Ce qui permet d'établir, entre les formes : L
du vouloir, des différences saisissables, c’est le fait incontesté de leur correspondance avec les formes de la représentation; cellesci sont beaucoup plus distinctes que celles-là, ou plutôt elles sont
seules distinctes : ce sont elles qui donnent leur couleur aux M
actes centrifuges par eux-mêmes indéterminés?. » Les actes’
‘ Rey Regis, Revue philosophique, 312,
CA PEN , ; À 3 ) + 1 Espinas. L'évolution mentale chez les animaux, Revue philosophique,
automatiques nous ont présenté deux degrés de perfection correspondant à deux degrés dans les phénomènes intellectuels, soit qu'ils fussent l'expression de simples sensations ou d'images isolées, soit qu'ils correspondissent à des perceptions déjà plus complexes et plus variables. Pour qu’il y ait des actes élevés audessus de ces derniers actes automatiques, il faut qu’il y ait, dans l'intelligence, des phénomènes de connaissance supérieurs aux perceptions elles-mêmes.
Nous sommes disposé à croire, quant à nous, que les jugements ou idées de rapports sont, dans l'intelligence, des phénomènes différents des sensations, des images et des perceptions, qui ne sont que des groupes d'images associées entre elles. L'idée de ressemblance, par exemple, n’est pas une sensation, ni une image, Car elle n’est ni rouge, ni bleue, ni chaude, ni sonore: elle n’est pas non plus un groupe d'images, car une addition de ce genre formerait une image nouvelle et la ressemblance ne peut en aucune facon être représentée. Cette idée surgit à propos des termes présentés par les sens ou représentés successivement par l'association et la mémoire, mais elle ne semble pas être de même nature. La ressemblance à laquelle je pense en voyant Pierre et Paul n’est identique ni à Pierre ni à Paul; la vérité, la beauté, la moralité sont, dans mon esprit, quelque chose de différent des objets eux-mêmes à propos desquels j'ai ces conceptions : le jugement esthétique n’est pas identique à une mosaïque de sensations agréables juxtaposées. Que l’on appelle ces phénomènes nouveaux des réflexions, comme fait Maine de Biran!, ou des aperceptions, comme les nomme Wundt après Leibniz, ou simplement des jugements, peu importe, pourvu qu'on ne les con-
fonde pas avec des phénomènes psychologiques tout différents. Sans doute, je n’ai pas la prétention de traiter ici incidemment
la théorie du jugement qui forme, à mon avis, le point capital de la psychologie contemporaine, celui qui sépare le plus les psychologues d'aujourd'hui. Je ne fais que répéter les conclusions brillamment soutenues par plusieurs auteurs et en particulier par M. Rabier. Mais je remarque seulement que si l’on efface cette dis'inction du jugement et de l’image, on supprime par là même toute séparation possible entre les actes volontaires et les actes
1 Maine de Biran. Œuvres inédites, 11, 225,
automatiques, car les actes volontaires sont précisément ceux qui sont déterminés par«des jugements et des idées de rapport.
Nous accomplissons journellement des actes absolument identiques à ceux que nous avons fait accomplir par suggestion à nos somnambules, et cependant nous disons que nos actes sont volontaires et les leurs automatiques : c’est qu’il y avait dans notre esprit quelque chose de plus que dans le leur au moment de l’accomplissement de l'acte. Comme elles, nous avons, dans la pensée, l’image représentative de l'acte à exécuter, mais elles l'exécutent uniquement parce qu'elles en ont l'image en tête, et nous l’exécutons parce que nous jugeons en plus qu'il est utile ou nécessaire. Le sujet copie automatiquement le mouvement de mon bras et moi je copie volontairement un dessin : c’est que le sujet fait l’acte uniquement parce qu’il pense à l’image de cet acte et sans juger qu’il fait un acte semblable au mien; moi, je copie en pensant à la ressemblance et à cause d'elle. « Au lieu d'agir sem blablement dans les cas semblables, disait M. Fouillée, par un pur automatisme sans aucune conscience de la similitude comme la bête, il agira semblablement dans les cas semblables avec conscience de la similitude, c’est-à-dire avec un sentiment de la ressemblance assez fort pour être réfléchi et aperçu.» Le sujet prononce telles paroles simplement parce qu’elles traversent son esprit sans songer à autre chose ; nous, nous parlons ainsi parce que nous jugeons que cela est vrai. En un mot, sans nous préoccuper de la nature des jugements ni de la manière dont ils déterminent l’action, nous disons seulement qu'il n’y a d'activité volontaire que IbEde ils interviennent.
Comment le jugement détermine-t-il l’activité ? Est-ce de la même manière que les images et les perceptions, en se traduisant nécessairement au dehors par un mouvement particulier ? Cela ne semble guère intelligible. L'idée de ressemblance, de beauté ou de vérité n’est liée en réalité avec aucun mouvement déterminé. En effet, il ne faut pas dire tropfacilement, comme certains auteurs, que l’idée d’un rapport est liée avec les mouvements d’articulation d’un certain mot. S'il en était ainsi, une idée de rapport ne pourrait jamais provoquer d’autres actes que des paroles, et nous savons qu’elle peut déterminer un acte quel-
0 CHE Sensation et pensée, Revue des Deux-Mondes, 15 juillet 1887,
Dee er |
- conque. D'ailleurs les paroles sont déterminées par les images
visuelles ou auditives du mot « ressemblance » et non par l’idée de rapport qu'il exprime. Il me semble plus juste de dire que les idées de rapport ne sont pas motrices par elles-mêmes, mais qu'elles arrêtent et réunissent dans l'esprit, en un mot, qu'elles synthétisent d’une manière nouvelle un certain nombre d'images véritables qui ont elles-mêmes le pouvoir moteur. L’effort volontaire consisterait justement dans cette systématisation,autour d’un mêmerapport, des images et des souvenirs qui vont ensuite s’exprimer automatiquement. La faiblesse de synthèse que nous avions reconnue chez les malades ne leur permet même pas complètement les synthèses élémentaires qui forment les perceptions personnelles, à plus forte raison, ne leur permet-elle pas ces synthèses plus élevées qui sont nécessaires à l’activité volontaire. Les auteurs qui ont fait une étude si complète sur le mécanisme par lequel l'attention se développe et se conserve n'ont peut-être pas insisté suffisamment sur ce rôle du jugement dans l'attention : car c’est son intervention qui, à notre avis, caractérise la véritable attention volontaire. En un mot, il ne nous semble pas qu'il y ait lieu d'établir de grandes différences entre l’activité volontaire et la croyance volontaire. Des deux côtés, un jugement intelligent sert à conserver dans l'esprit, parce qu'il les réunit fortement, des images différentes qui s’exprimeront ensuite dans un Cas par des actes, dans l’autre par de simples paroles.
Quoi qu’il en soit de ce mécanisme de l’activité volontaire déterminée par le jugement, elle possède des caractères particuliers. Elle présente d’abord une unité et une harmonie bien plus grande que l’activité automatique : celle-ci, en effet, provenant d’une synthèse assez faible qui ne réunit qu’un petit nombre d'images, ne se prolonge pas longtemps dans le même sens, elle manifeste une perception, puis une autre qui n’a aucun rapport avec la première, elle paraît dans son ensemble très incoordonnée et variable. A-t-on jamais donné à une somnambule une suggestion dont l’exécution se prolongeât continuellement pendant quinze jours ? Au contraire, il n’est rien de plus fréquent qu’une résolution volontaire, celle de faire un livre ou de mener à bien une entreprise se prolongeant pendant des années. D'ailleurs, un des principaux jugements est celui d'unité
HRELS que nous ne à tort ou à raison, à nos propres phéno- ; mènes psychologiques. Nous remarquons notre unité et nous . l’augmentons, parce que nous l'avons remarquée. Tandis que
l’activité automatique entraîne l’homme au travers de plusieurs existences psychologiques différentes, l’activité volontaire tend …
à faire régner l'unité dans notre esprit et tend à rendre réel l'i- M déal des philosophes, l’âme une et identique. Tant que l’action n’est déterminée que par des images, elle
est nécessairement individuelle et intéressée, car une percep-
tion, une image est toujours un phénomène déterminé, individuel, qui n’a pas d'existence ni de valeur en dehors de luimême. Celui qui cède « au vertige de la représentation’ » à une action de même nature étroite et personnelle, comme la sensation même qui lui donne naissance. Mais les idées de rapports sont d'autre nature : elles seules sont susceptibles de généralité, car elles peuvent rester les mêmes et s'appliquer cependant à des termes nombreux et différents. L'activité déterminée par de semblables idées s’élargit : quoique composée d'éléments qui, en eux-mêmes, sont des phénomènes particuliers, elle a dans la forme, dans la direction commune imposée à tous ces mouvements, un sens et une portée générale. De même que chaque syllabe que prononce un orateur est un phénomène particulier,
mais que sa phrase est une conception universelle, de même M
l'action qui amène une découverte scientifique, qui réalise une
œuvre d'art, participe en quelque chose à l’universel. Un acte
automatique n’a point de valeur en dehors de lui-même, un acte volontaire peut devenir beau, vrai et moral, et « à son plus haut degré, comme dit un de nos grands philosophes, se confondre avec la volonté de l’universel et avec la moralité ?
Enfin l’acte automatique est rigoureusement déterminé, parce M ,. , . É . . r £ , qu'il est l'expression brutale, sans aucune modification, des phé- M
nomènes qui existent actuellement dans l'esprit du sujet. Qu'il
dépende d’une seule image isolée ou qu'il soit la résultante d’un
grand nombre de phénomènes, de toute une situation psychologique, il a un degré de complexité différent, mais il est tout aussi déterminé et peut être aussi facilement calculé. Mais
quand il est la conséquence d’un jugement et d'une idée géné- M
F ! Renouvier. Psychologie, 11, 360,
* Fouillée. Liberté, 298.
OUT Sr Pis PARA AE ARE RE pi à 4 2 de $ ; Dr sa RG k # Fa 4" £ be jé \ * } Ÿ k* \ Le ; CU CHAP. IV. — LA FAIBLESSE ET LA FORCE MORALES ‘ #77
rale, il acquiert une véritable indépendance. Sans doute, il est toujours la traduction du jugement lui-même, car jamais un . mouvement n'est indépendant de l’idée, puisque ce sont deux choses identiques, ou mieux, la même chose considérée à des points de vue différents. Mais ce jugement lui-même n'était pas contenu dans les images précédentes et dans la situation psychologique donnée. Il est un phénomène nouveau et inattendu, comme la conscience elle-même, apparaisssant au milieu des . phénomènes de mouvement mécanique, et, par rapport à eux, il est quelque chose d’indéterminé et de libre. C’est parce que » l'acte est intelligent, universel et moral qu’il devient libre. Il nya rien de plus libre, je ne dis pas d'une manière absolue ce qui ne signifie rien, mais relativement à la raison et à lascience humaine, que ce qui ne peut pas être prévu, que ce dont la prévision est incompréhensible pour nous.
| Une grande découverte scientifique qui bouleverserait la | science ne peut pas être prévue par la science actuelle, puisque, par définition, elle en est la négation. Une découverte de ce genre est quelque chose d’original, de nouveau, qui n'existait pas antérieurement. C’ést, sinon dans sa matière, > mais au moins dans sa forme et dans la nouvelle synthèse im- | posée aux éléments, une véritable création ex nthilo. Or cette idée n'existe que lorsqu'elle est réalisée dans le livre, dans l’œuvre d’art, ou dans l’acte moral. C’est une illusion des esprits » faibles que de croire sentir au fond de leur cœur des idées sublimes qu’ils ne peuvent réaliser. Si leur idée était déterminée, si elle existait réellement, leurs membres se remueraient d’euxmêmes pour l’exécuter. L'acte d’un homme de génie n'est-il pas ce qu'il y a de plus libre au monde ? Dans la mesure où l'homme est capable de concevoir par lui-même une idée personnelle qui ne soit pas donnée dans les sensations qu'il reçoit, et dans les associations antérieurement faites, il s'approche du génie et de | la liberté.
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De.
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CONCLUSION
Comment un psychologue comme Moreau (de Tours) a-t-1l > puécrire cetté phrase étonnante : « En devenant idiot, un sujet | passe par un état psycho-cérébral qui, en continuant de se déve-
NL , Ù /
lopper, devrait en faire un homme de génie!.» Comment a-t-il pu croire que les maladies du système nerveux et la folie même favorisaient puissamment le développement de l'intelligence ? ? Cest probablement à cause de ce mot « excitation » qu'il emploie sans cesse pour désigner la folie. Non, quelles que soient les analogies dans les circonstances extérieures, la folie et le génie sont les deux termes extrêmes et opposés de tout le développement psychologique. Toute l’histoire de la folie, comme l’a soutenu Baillarger et après lui beaucoup d'aliénistes, n’est que la description de l’automatisme psychologique livré à lui-même, et cet automatisme, dans toutes ses manifestations, dépend de la faiblesse de synthèse actuelle qui est la faiblesse morale ellemême, la misère psychologique. Le génie, au contraire, est une puissance de synthèse capable de former des idées entièrement nouvelles qu'aucune science antérieure n’avait pu prévoir, c’est le dernier degré de la puissance morale. Les hommes ordinaires oscillent entre ces deux extrêmes, d'autant plus déterminés et automates que leur force morale est plus faible, d'autant plus dignes d’être considérés comme des êtres libres et moraux que la petite force morale qu’ils ont en eux et dont nous ignorons la nature grandit davantage.
‘ Moreau (de Tours). Psychologie morbide, 71. * Id. Zbid., 463,
ee.
CONCLUSION
On rencontre des difficultés toutes particulières et on s'expose à de grands dangers quand onessaye de tirer les conclusions générales de ces longues études expérimentales. Les faits étranges que l’on a passés en revue, les théories séduisantes que l’on a entrevues à propos de tel ou tel problème, semblent nous engager dans les hypothèses les plus aventureuses de la philosophie. Les spéculations des anciens auteurs hylozoïstes sur la vie universelle et la conscience partout répandues, les théories plus modernes sur la persistance des idées dans la mémoire et sur le caractère indestructible de la pensée, ne se rattachent-elles pas d’une manière bien étroite à nos expériences sur la catalepsie, la suggestion thérapeutique et les actes subconscients ? Mais aborder ces suppositions, quelque séduisantes qu'elles soient, serait sortir entièrement de la méthode que nous nous sommes engagé à suivre et passer, comme disait l’ancienne logique, d’un genre dans un autre. Un des grands mérites de ces nouvelles études de psychologie, quoique cela paraisse singulier, c’est qu'elles sont susceptibles d'erreur. On peut démontrer d’une manière rigoureuse, et on le fera sans doute pour beaucoup de ces études, l’inexactitude involontaire de telle ou telle observation, l'erreur de telle ou telle interprétation. C'est Ià un mérite et un avantage : il y a une satisfaction pour l'esprit à constater que l’on s’est trompé sur un point, car cela donne l'espoir d’avoir pu ou de pouvoir, sur quelque autre, entrevoir la vérité. Les hypothèses générales de la philosophie ne sont pas susceptibles d'erreur. Qui donc a réfuté ou pourra jamaisréfuter lespiritualismeoule panthéisme de manière à faire disparaître l'hypothèse comme inutile? C'est pour cela qu'il ne faut pas nous engager dans ces théories qui sont par leur nature au-dessus et en dehors de toute discussion précise.
Cependant la synthèse étant, comme nous l'avons vu, le prinei-