‹ L'automatisme psychologiqueChapitre 84 sur 90 · NS SA CONGEUS TON 2 7 AL PO SA · texte numérisé non relu

NS SA CONGEUS TON 2 7 AL PO SA

venir et avaient forcé les psychologues, comme précédemment les philosophes cartésiens, à inventer toutes sortes d’intermédiaires entre les faits que l’on avait séparés. Les théories de la

… faculté motrice, de l’effort musculaire, et même de la volonté me

paraissent, dans la science, des suppositions absolument parallèles aux fameuses hypothèses du médiateur plastique, des causes occasionnelles ou de l'harmonie préétablie, dans la métaphysique. Ces intermédiaires cependant ne furent pas suffisants et, de plus en plus, on constate le rôle de l’activité et même du mouvement dans la pensée, et réciproquement le rôle de la pensée dans le mouvement. Peut-on exposer aujourd'hui une théorie de l’activité physique, instinctive, habituelle ou volontaire, sans y mêler perpétuellement toutes les théories de l’intelligence ? Peut-on parler de l'intelligence, de la perception et de l’attention, sans y mêler sans cesse la notion des mouvements corporels ? Une théorie de l'intelligence pure, indépendante de l'organisme et du mouvement, n’est plus possible aujourd'hui, et bientôt une théorie de l’organisme purement mécanique sans intervention de la conscience sera également insoutenable. On ne peut plus considérer la psychologie et la physiologie comme indépendantes, on ne peut plus faire de l’une un appendice insignifiant de l’autre ; il faut avouer qu'il y a,entre ces deux sciences, des rapports particuliers qui n'existent entre aucune autre, et qu’en se plaçant à des points de vue différents, elles font toutes deux des descriptions parallèles d’une seule et même chose.

En restreignant cette question générale, en étudiant non pas tous les organes, mais seulement les mouvements des membres, des organes de relation, nous avons apporté notre contribution à l'établissement de cette théorie moderne; nous avons essayé de montrer l'union complète, l’inséparabilité absolue des phénoménes de sentiment et de pensée et des phénomènes de mouvement

-physique chez des êtres organisés. D'un côté, nous avons montré

que tout mouvement des membres chez un être vivant, si simple

que soit ce mouvement, était accompagné par un phénomène - de conscience. Qu'il s'agisse des poses des membres, des attitudes,

des convulsions dans certains états de crise ou de maladie,

quand le sujet semble insensible et réduit à l’état de machine,

ou qu'il s'agisse des mouvements involontaires, de contracture

LU

persistante chez un sujet actuellement conscient d'autre chose

PIERRE JANET al

gp

189 | CONCLUSION

et qui soutient ne pas les connaitre, toujours on peut légitime-

ment supposer et quelquefois démontrer l'existence de phénomènes de conscience, simples sans doute, mais réels, durant autant que le mouvement lui-même. D'un autre côté, nous croyons avoir montré que, si l'on fait naître dans l'esprit d'une personne un phénomène psychologique quelconque, une sensation, une hallucination, une croyance, une perception simple ou complexe, on provoque infailliblement un mouvement corporel correspondant qui varie en complexité comme le phénomène psychologique lui-même,

Inversement, si nous examinons ou si nous produisons diverses suppressions du mouvement, quand le sujet, par exemple, devient incapable de faire tel acte déterminé ou de dire telle parole, ou bien quand il est affecté d'une paralysie complète, nous constatons qu'il y a, en même temps, dans la conscience, un vide

particulier, la perte d’une image ou une amnésie, la perte d’une:

sensation ou une anesthésie. Enfin, quelles que soient les modifications que le mouvement extérieur semble éprouver, qu'il devienne précis ou vague, complexe ou incoordonné, régulier ou très variable, toujours il y a dans l'esprit une modification correspondante. L'activité instinctive correspond aux sensations et aux perceptions, l’activité habituelle ne doit pas être séparée de la mémoire, l’activité volontaire n'existe pas sans le jugement. En un mot, à quelque point de vue que l’on se place,

il n'y à pas deux facultés, une, celle de la pensée, l’autre, celle

de l’activité, il n’y a, à chaque moment, qu'un seul et même phénomène se manifestant toujours de deux manières différentes.

Comment cette unité, malgré la diversité apparente des deux choses, est-elle possible ? Je crois que les théories actuelles de la connaissance et de la science nous en donnent

facilement la raison. Il s’agit d’une même chose qui est connue |

et étudiée de deux manières différentes. Un phénomène que je considère à l'extérieur, grâce à mes organes des sens, et que j'interprète par les règles et les habitudes de ma pensée, ne peut

pas avoir le même aspect que si je le considère en moi-même par a conscience. La différence des points de vue, des procédés, des.

méthodes d'investigation et d'interprétation est si grande, qu’elle

suffit pour expliquer les différences apparentes qui nous avaient …

égarés. Ces différences ne doivent pas être supprimées sans

CONCLUSION | "485

doute, puisqu'elles résultent d'une opposition réelle entre nos procédés de connaissance, et l'étude physiologique du mouvement extérieur ne doit pas être identifiée avec l'étude psychologique de la pensée qui l'accompagne; chacune de ces études a son rôle et son importance, et, suivant les points que l’on considère, l’une ou l’autre de ces sciences a le plus d'avance. Qui s’avisera de faire la théorie psychologique de la digestion ou la théorie physiologique du syllogisme ? Mais cela n'empêche pas que ces sciences ne soient parallèles et n’aient entre elles des relations qu'aucune autre science ne peut avoir, car elles étudient le même objet à deux points de vue différents. La connaissance de l’homme, cela est certain, ne serait complète, dans une science idéale, que si chaque loi psychologique trouvait son pendant dans une loi physiologique. Dans la marche vers cet idéal, les deux sciences se secourent mutuellement et, suivant qu’elle est, sur un point, plus avancée, l’une des deux sciences donne des indications et des directions à l’autre. Dans l’étude qui nous occüpe, celle des mouvements de relation, il semble qu'aujourd'hui ee soit, pour un moment, la psychologie qui ait la prééminence, et les physiologistes eux-mêmes, on doit le remarquer comme un fait important, n’ont cru pouvoir expliquer les actes des somnambules qu’ils observaient qu'en faisant appel à des lois psychologiques.

Laissons donc de côté les phénomènes physiques, passons à la psychologie pure et cherchons dans ses lois l'explication de l’activité particulière et automatique que nous avons voulu étudier. Les choses semblent se passer comme s'il y avait dans l’esprit deux activités différentes quitantôt se complètent l’une l’autre et tantôt se font obstacle : considérons chacune de ces activités séparément.

Comme le disaient les anciens philosophes, être c’est agir et créer, et la conscience, qui est au suprême degré une réalité, est par là même une activité agissante. Cette activité, si nous cherchons à nous représenter sa nature, est avant tout une activité de synthèse qui réunit des phénomènes donnés plus ou moins nombreux en -un phénomène nouveau différent des éléments. C’est là une véritable création, car, à quelque point de vue que l'on se place, «la multiplicité ne contient pas la raison de

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CONCLUSION CRE

et EU » et l'acte par lequel des éléments hétérogènes sont réunis dans une forme nouvelle n’est pas donné dans les éléments.

Au moment où, pour la première fois, un être rudimentaire

réunit des phénomènes pour en faire la sensation vague de

douleur, il y eut dans le monde une véritable création. Gette

création se répète pour chaque être nouveau qui réussit à for-

mer une conscience de ce genre, car, à proprement parler, la

conscience de cet être qui vient de naître n'existait pas dans le

monde et semble sortir du néant. La conscience est donc bien

par elle-même, dès ses débuts, une activité de synthèse.

Il est impossible de dire quels sont les premiers éléments qui sont ainsi combinés par la conscience. De même que la physiologie trouve l’organisation dans tous les éléments du corps organisé, la psychologie trouve déjà une organisation et une synthèse dans tous les éléments de la conscience auxquels elle peut remonter. Mais ce qui est certain, c’est qu'il y a des degrés d’organisation et de synthèse de plus en plus complexes. Les petites synthèses élémentaires sans cesse répétées deviennent les éléments d’autres synthèses supérieures. Etant plus complexes, ces nouvelles synthèses sont bien plus variées que les précédentes; quoique en restant toujours des unités, elles sont des unités qui ont des qualités différentes les unes des autres. De même que les êtres composés d’une seule cellule sont tous pareils et que les êtres composés de plusieurs cellules commencent à prendre des formes dictinctes, les consciences vagues de plaisir et de douleur deviennent peu à peu des sensations déterminées et d'espèces différentes. Chaque sensation est ainsi un tout, un composé, dans lequel des éléments de conscience correspondant eux-mêmes à des mouvements très simples ont été combinés. I ne faut pas dire qu’un enfant apprend à sentir telle sensation, qu'il apprend ensuite à faire le mouvement complexe correspondant; il a appris les deux choses en même temps, et la coordination des mouvements s’est faite en même temps que l'organisation des éléments de la sensation.

Ges sensations à leur tour s’organisent en des états plus complexes que l’on peut appeler des émotions générales; celles-ci s'unifient et forment, à chaque moment, une unité particulière qu'on appelle l’idée de la personnalité, tandis que d’autres com-

‘ Boutroux. De la contingence des lois de la nature, 1874, 9.

SE : À CONCLUSION 485

binaisons formeront les différentes perceptions du monde extérieur.

Certains esprits vont au delà, synthétisant encore ces perceptions en jugements, en idées générales, en conceptions artistiques, morales ou scientifiques. Sans doute, nous sommes frappés alors de l’activité créatrice de l'esprit ; nous ne croyons pas que les hautes synthèses scientifiques faites par quelques hommes de gémie leur aient été données dans les éléments fournis par les sensations. Nous savons bien que des générations d'hommes ont possédé ces mêmes faits, ces mêmes éléments, et n’ont pas réussi à les coordonner et nous disons que le génie est créateur. Mais la

nature de la conscience esttoujoursla même et l’enfant qui, pour

la première fois, avait construit en lui la plus faible des émotions artistiques ou religieuses, avait également accompli pour son propre compte une découverte et une création. « La perception n’est pas quelque chose de ‘différent de l'association, disait M. Fouillée; c'est toujours l'introduction d’un courant supérieur de force irrésistible qui se subordonne tout le reste et emporte tout dans son cercle propre... ! » Comment, par quels progrès lents, la conscience effectue-t-elle de pareilles synthèses, dans quel ordre passe-t-elle de l’une à l’autre? Ce sont des choses que nous n'avons pas recherchées dans cet ouvrage, car nous avons toujours supposé que cette première activité avait déjà fait son œuvre, et nous avons toujours étudié les conséquences de son travail.

Il y a en effet, dans l’esprit humain, une seconde activilé que je ne puis mieux désigner qu’en l’appelantune activité conservatrice. Les synthèses une fois construites ne se détruisent pas; elles durent.elles conservent leur unité, elles gardent leurs éléments rargés dans l’ordre où ils l’ont été une fois. Dès quel’onse place dans les circonstances favorables, on voit les sensations ou les émotions se prolonger avec tous leurs caractères aussi longtemps que possible. Bien mieux, si la synthèse précédemment accomplie n'est pas donnée complètement, s’il n'existe encore dans l'esprit que quelques-uns de ses éléments, cette activité conservatrice va la compléter, va ajouter les éléments absents dans l'ordre et de la manière nécessaires pour refaire le tout primitif.

4 Fouillée. Sensation et pensée. Revue des Deux-Mondes,15 juillet 1884, 47,

A AE EN Sn CONCLUSION

De même que l’activité précédente tendait à créer, celle-ci tend à conserver, à répéter. La plus grande manifestation de la première était la synthèse, le grand caractère de celle-ci est l’assoeiation des idées et la mémoire. « C’est la contre-partie mentale de la grande loi du mécanisme, la conservation de la force. Céilen loi, en effet, veut que tout mobile persévère dans son mouvement, tant qu’une autre force ne l’en détourne pas, et qu'il suive toujours la ligne de la moindre résistance. Une première expérience a réuni, dans l'esprit de l’enfant, la brûlure à la flamme, et produit ainsi une certaine direction de la pensée en même temps que de l’action ; nous avons ainsi en faveur de la direction flamme-brülure une force positive et pas d'autre en sens contraire !. »

Ce sont les conséquences de cette loi générale de conservation et de reproduction que nous avons examinées dans ce travail. Nous avons vu les sensations durer et maintenir les éléments qui les constituaient, nous avons vu les émotions se reproduire et maintenir les mouvements et les expressions de la physionomie qui en étaient les parties constituantes, Un élément d’une mémoire particulière et d’une personnalité complexe étant donné, toute la mémoire et toute la personnalité sereproduisait. Suivant que l’on amenait ainsi les éléments de telle ou telle synthèse antérieurement constituée, on faisait alterner les consciences et les existences personnelles. Enfin, quand le sujet avait appris le sens des paroles et compris le langage, on provoquait, en se servant des synthèses effectuées autrefois, tous les actes, toutes les pensées, on faisait naître tous les phénomènes psychologiques dans un ordre régulier et facile à prévoir. Ceux qui ne veulent voir qu'un côté de l’esprit peuvent évidemment s’arrêter à cet automatisme que nous avons décrit avec détails, mais, pour nous, cet automatisme n’est que la conséquence d'une autre activité toute différente, qui, agissant autrefois, l’a rendu possible aujourd'hui et qui, d’ailleurs, l'accompagne encore presque toujours.

En effet, ces deux activités subsistent ordinairement ensemble tant que l’être est vivant; de leur bon accord et de leur équili-

bre dépendent la santé du corps et l'harmonie de l'esprit. De

‘ Fouillée, Op. cit. 417.

CONCLUSION "287

même que dans un état politique, l’activité novatrice et l’activité conservatrice doivent se règler et se limiter mutuellement, de même, dans l'esprit, l’activité actuelle, capable de comprendre de nouvelles synthèses et de s'adapter à de nouvelles conditions, doit faire équilibre à cette force automatique qui veut maintenir immuables les émotions et les perceptions du passé. Quand l’esprit est normal, il n’abandonne à l’automatisme que certains actes inférieurs qui, les conditions étant restées les mêmes, peuvent sans inconvénient se répéter, mais il est toujours actif pour effectuer à chaque instant de la vie les combinaisons nouvelles qui sont incessamment nécessaires pour se maintenir en équilibre avec les changements du milieu. Cette union des deux activités est alors la condition de la liberté et du progrès.

Mais que l’activité créatrice de l'esprit, après avoir travaillé au début de la vie et accumulé une quantité de tendances automatiques, cesse tout d’un coup d’agir et se repose avant la fin, l'esprit est alors entièrement déséquilibré et livré sans contrepoids à l’action d’une seule force. Les phénomènes qui surgissent ne sont plus réunis dans de nouvelles synthèses, ils ne sont plus saisis pour former à chaque moment de la vie la conscience personnelle de l'individu; ils rentrent alors naturellement dans leurs groupes anciens et amènent automatiquement les combinaisons qui avaient leurs raisons d'être autrefois. Sans doute, si un esprit de ce genre est maintenu avec précaution dans un milieu artificiel et invariable, si, en lui supprimant le changement des circonstances, on lui évite la peine de penser, il pourra subsister quelque temps faible et distrait. Mais que le milieu se modifie, que des malheurs, des accidents, ou simplement des changements, demandent un effort d'adaptation et de synthèse nouvelle, il va tomber dans le plus complet désordre.

Ce sont tous ces désordres petits ou grands résultant de la prédominance de l’automatisme ancien sur une activité synthétique actuelle très affaiblie que nous avons étudiés dans la dernière partie de ce travail. Nous avons vu que les perturbations les plus étranges pouvaient se ramener à quelques lois simples et que la psychologie n’était pas impuissante pour les expliquer.

Les idées générales que nous venons d'exposer et qui d’ailleurs se retrouveraient en partie dans les travaux de plusieurs philosophes d'aujourd'hui, nous ont paru une manière simple de

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