‹ L'automne des lysChapitre 1 sur 13 · PARIS SOCIÉTÉ FRANÇAISE D'IMPRIMERIE ET DE LIBRAIRIE · texte numérisé non relu

PARIS SOCIÉTÉ FRANÇAISE D'IMPRIMERIE ET DE LIBRAIRIE

(ancienne maison lbcène, oudin bt c^*) i5f Rue de Cluny, i5

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Château de Versailles, 2 Novembre 1902.

Votre livre, mon cher poète ^ me parvient dans la saison où les lieux que j'habite se revêtent d'une poésie singulière. La glorieuse maison de nos rois^ alors ahan-\ donnée des foules, prends au déclin de Vannée^ une force d'évocation plus puissante, et les coulées d'or et de cuivre qui chamarrent nos grands feuillages s'harmonisent avec le rappel des splendeurs d'autrefois. L'âme la moins ornée^ l'imagination la moins vive^ est portée à s'y rappeler « l'automne des lys ». Ce Versailles de novembre, en sa somptuosité douloureuse^ semble célébrer chaque année la commémoration magnifique de la Royauté.

Dans ces allées désertes et mélancoliques où les feuilles séchées roulent sous les pas avec les souvenirs du passée j'ai lu vos beaux poèmes historiques ; et c'est louer assez^ je pense^ une poésie écrite que de dire quelle a supporté le voisinage de la poésie de la nature en ce décor de tristesse et d'enchantement. Je me posais une fois de plusy

VI Préface

en VOUS lisant, cette question : L'Histoire est-elle matière excellente à poésie ? et je reconnaissais que vous vous étiez placé dans les conditions les plus favorables pour appeler V affirmative. L'épopée cruelle que vous racontez^ vous rempruntez à V époque de nos annales qui offre les plus rapides alternatives et les plus saisissants contrastes. C'est une antithèse fortement et sans cesse renouvelée^ entre les jours les plus souriants vécus far la Cour la plus brillante, et les désastres les plus effroyables qui aient accablé une Reine et une famille royale. Vous avez admirablement compris ce quil y avait d* émotion enclose dans les moindres anecdotes de ce temps, et combien r ordre social qui s'écroulait alors, par V aveuglement et la faute de ses soutiens naturels, offrait à Vinspiration du poète une merveilleuse matière.

Sans aucun doute ^ quand il vous a plu de lefaire^ cest la Légende que vous avez interrogée plus que r Histoire. Je vous chercherais volontiers chicane sur quelques points : je vous trouve trop d* admiration, par exemple^ pour la « beauté » de la Princesse de Lamballe, dont l'âme seule fut vraiment belle au jour du péril, et vous êtes mordant jusquà l'injustice pour cet abbé de Bernis qui sut se montrer à son heure un fort bon prêtre et un dévoué serviteur de la France.

Oseraisrje vous dire que je ne vois pas tout à fait comme vous,^ poète enthousiaste et chevaleresque, le caractère de la Reine Marie- Antoinette ? Mais vous êtes un

Préface vu

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« amoureux de la Reine », le plus fervent^ le plus respectueux^ le plus ému ; et c*est là une passion avec laquelle la froide Histoire^ qui vit d'érudition et de critique, ne saurait discuter victorieusement.

Au reste, cette noble figure héroïque^ cette image si pure de la Reine pendant la Révolution^ à laquelle vous revenez le plus volontiers, efface pour la postérité le souvenir de la jeune souveraine adulée et imprudente, de celle qui mérite plus d'une sorte de sévérités et contre laquelle la France et la Monarchie auraient à porter té- ^noignage.

Ce que l'historien a le devoir de dire^ le poète a le droit de l'éliminer. L'essentiel est qu'il demeure fidèle, dans les grandes lignes de sa pensée, à la vérité des personnages et des temps. En ce sens, vos tableaux de Versailles, des Tuileries et de la tour du Temple sont d^une vision aussi juste que poétique. Vos vers seront goûtés de tous ceux qu'intéresse^ au milieu d'un décor vivant, le récit lyrique et sincère de la plus émouvante tragédie des temps modernes

Pierre de Nolhac.

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