EFFETS - CAUSES - REMÈDES
Par Paul COLLIN
Comunî»sairc do Police.
Un volume in-12, broché 1 fr. 50
1181-07. — Coulommier». Irap. Paul BliODAHD. — 8-07.
JOURNAL
DES
ÉCONOMISTES
La concurrence politique et ses effets
Féodalité et Unité
Progrès du matériel de guerre
C'est par la conquête et rassujettîssement des variétés de l'espèce, incapables de pourvoir elles-mêmes à leiir sécurité, que les races guerrières ont fondé les entreprises auxquelles <hi a donné le nom' d'Etats politiques. A l'origine, les associations, encore peu nombreuses, d'hommes forts et courageux qui fon* daient ces entreprises, avaient à lutter avec la multitude des tribus qui demandaient leur subsistance au mode primitif d'acquisition, le vol et la destruction, commun à toutes les espèces végétales et animales, plutôt qu'avec celles qui se proposaient comme elles d'agrandir leurs domaines, et d'augmenter leur cheptel d'esclaves, de serfs ou de sujets pour accroître leur puissance et leur richesse. Il en fut autrement ensuite, lorsque cel-
(1) Voir le no du 15 juin 1907.
TOMl XV. — AOUT 1907. 11
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les-ci se multiplièrent. Dans celte lutte, les sociétés les plus fortes détruisaient et expropriaient les plus faibles. Toutes étaient donc obligées, sous peine d'être exterminées, ou tout au moins dépouillées de leurs moyens d'existence, de conserver et de développer leur puissance destructive. C'est sous l'empire de cette nécessité vitale, et d'autant plus que la pression de la concurrence, soUs sa forme destructive de guerre, était plus intense, qu'^es ont réalisé l'ensemble de progrès qui ont constitué le capital de la civilisation, tout en suscitant une autre forme plus efficace et moins onéreuse de la concurrence : la concurrence productive.
Nous nous bornerons à donner un court aperçu de cette lutte, et de ses résultats aux époques et dans les Etats qui ont le plus contribué à la marche ascendante de l'Evolution .
Des traditions plus ou moins approchantes de la vérité nous apprennent que la Grèce a été conquise par les tribus guerrières des Hellènes qui s'en sont partagé le territoire et la population, probablement autochtone, et fondé une série d'Etats particuliers. Que ces tribus devenues propriétaires d'Etats se soient ensuite associées, qu'elles aient constitué une armée commune, avec un chef et une hiérarchie, que cette armée se soit rassemblée pour ime entreprise d'intérêt coltectif, nous en trouvons dans la guerre de Troie un témoignage incontestable, malgré son caractère légendaire. Faisant trêve à leurs dissensions habituelles, les chefs héréditaires des Etats grecs, les rois, répondent à l'appel du chef de l'Etat le plus puissant, Agamemnon, qu'ils reconnaissent comme le roi des rois, et mettent leurs contingents sous son cammandement suprême. Après im long siège, pendant lequel l'harmonie ne règne pas toujours parnû les assiégeants, Troie est prise et détruite, la population valide est exterminée, les femmes et les autres dépouilles sont partagées entre les vainqueurs, l'armée se dissout.
Suit une période de paix extérieure pendant laquelle les sociétés propriétaires des Etats grecs, aristocratiques ou démocratiques, donnent carrière à leurs dissensions et à leurs convoitises, qu'aucun pouvoir supérieur ne réfrène. Elles finissent cependant par installer un tribunal dit des Amphyctions pour ju-
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ger tours différends^ mais ce tribunal, précurseur de notre iasUt4itkm judiciaire de la Haye et dépourvu comme elle de la force nécessaire pour sanctionner ses arrêts, demeure impuissant à empêcher les sociétés les plus fortes d^empiéter sur les dott^fliines des plus faibles. Alors les plus faibles^ incapables de M protéger ellesHHiémes, se mettent sous la protection des plus fortes, ceci à des conditions plus ou moins onéreuses, selon le deg^ré d'intensité du besoin, partant de la demande de proteclien. C'est le régime féodal qui prend successivement la place du régime originaire d'indépendance des Etats particuliers. Sarvienl Tinvision des Perses. Quoique dans le long intervalle des styles, le lien qui rattachait les sociétés coiiquérantes, fût tombé en désuétude, quoiqu'il n'y eût plus de roi des rois, le sentiment du danger commun rétablit ce lien et opposa aux hordes innombrables des Perses, l'armée collective de la Grèce. L'iavasion repoussée, les luttes intestines recommencèrent. Les deux Etats les plus forts, Athènes et Sparte, assistés de leurs v%8saux se disputèrent la prépondérance. Cependant un Etat w^uveau, la Macédoine, avait grandi dans l'intervalle, et sous la ptession de la concurrence des tribus belliqueuses de la Thrace ^ de la Scylhie, il s'était constitué un puissant appareil de guerre, en le perfectionnant par l'invention de la phalange. 11 soumet à sa domination Athènes et Sparte, et fait succéder à la féodalité grecque un Etat unifié. Disposant de forces et de res* sources ainsi accrues et centralisées, un chef jeune et ambitieux, Alexandre, répond aux invasions persanes par la conquête, et fondé un vaste empire. Mais cet empire, composé d'éléments disparates, se dissout à sa mort, et n'aurait pu d'ailleurs subsister longtemps, car son étendue avait fini par n'être plus pro* portïonnée à la capacité nîK>rale et aux forces matérielles néceséaires pour le gouverner et le défendre.
Les Etals fondés en Italie par les associations guerrières qui avaient assujetti les populations autochtones devaient traverser tes mêmes phases et aboutir, après leur unification, à la même fin que l'empire d'Alexandre. Il ne semble pas toutefois qu'un lien ^analogue à celui qui apparaît dans la guerre de Troie ait existé entre eux. Probablement de souches différentes, ces sociétés sont de bonne heure en lutte pour augmenter leur puissance et leur richesse, par l'agrandissement de leur domaine ei raccroissemenl du nombre de leurs esclaves ou de leurs sujets. La plus forte, après avoir employé plusieurs siècles à s'empiarer des Etats rivarux ou à se les assujettir, entreprend d'éten-
dre ses conquêtes dans le bassin de la Méditerranée. Elle se heurte alors à une Société dont la puissance le dispute à la sienne. Un duel analogue à celui qui avait mis aux prises les deux Etals les plus forts de la Grèce, Athènes et Sparte, s*«igage entre Rome et Carthage. Ce duel se termine par la victoire de Rome, victoire qui met entre les mains du vainqueur les domaines du vaincu, le Nord de l'Afrique, la Sicile, l'Espagne. Les bénéfices qu'elle lui vaut, tant par le pillage que par l'exploitation des populations qu'elle soumet à sa domination,, l'encouragent à poursuivre ses conquêtes. La Grèce, la Syrie, l'Egypte, les Gaules, la Bretagne, agrandissent successivem^l le petit Etat fondé par une tribu guerrière du Latium. Ces pay& conquis et asservis, la société conquérante les exploite, tantôt directement par la régie, tantôt indirectement, par les tributs imposés aux Etats qu'elle laisse subsister. A l'exemple des Carthaginois, qui considéraient une conquête comme une affaire, et ne l'entreprenaient qu'autant qu'elle pouvait leur donner u» profit rémunérateur, les Roniains poursuivaient les leurs jusqu'aux régions, où, suivant l'expression américaine, elles ne payaient plus. L'expansion de l'Empire romain ne s'arrête qu'aux limites de la productivité de ses conquêtes. Telle est sa puis» sance, qu'il ne rencontre plus aucune résistance dans ces limites> et que les Barbares cessent d'envahir ses frontières. Pour la première fois depuis sa fondation, Rome peut fermer le temple de Janus. Une ère de paix s'ouvre pour le monde soumis à sa domination.
Mais qu'était alors la paix ? C'était la suppression de la con^currence sous sa forme destructive, à une époque où elle n'existait encore qu'à l'état embryonnaire sous sa furme productive. Quel pouvait être l'effet de la disparition de ce véhicule nécessaire de l'activité humaine sur les éléments constitutifs de la puissance d'un Etat, l'armée, le gouvernement, les forces morales et les ressources matérielles de la société? L'armée? En temps de paix, l'armée était vouée à une oisiveté énervante. Ses facultés de combat s'affaiblissaient, faute d'être mises en œuvre, ou ne s'exerçaient qu'en fomentant des séditions. Le gouvernement ? L'activité du personnel gouvernant de l'Etat se relâchait en l'absence de l'aiguillon de la concurrence, comme il arrive dans toute autre entreprise ; la négligence et la corruption viciaient les services nécessaires à la répression des atteintes aux forces nïorales et matérielles de la société. La paix contribuait-elle, en revanche, à accroître la productivité de Tagrî-
culture, de Tinduslrie et du commerce? C'est à peine si elle Tempêchait de décroître. En possession d'immenses domaines qu'ils avaient incessamment agrandis en monopolisant les dépouilles des vaincus, les patriciens romains en abandonnaient la gestion à des intendants plus pressés de s'enrichir que d'en améliorer l'exploitation. Cultivés, en outre, par des esclaves que ne stimulait aucune espérance de proût, les champs ne donnaient qu'un minimum de rendement. Les industries et les métiers étaient constitués en corporations et immobilisés par le monopole. Le commerce restreint à un petit nombre d'articles de luxe n'avait qu'une faible importance. Les denrées de première nécessité, telles que le blé, étaient fournies à la plèbe de Rome par des tributs prélevés sur les peuples conquis et distribuées gratuitement. C'est une observation de Bergier, dans son Histoire des roules de VEmpire romain, que ces superbes voies de communication étaient presque exclusivement utilisées par les transports militaires et les services administratifs. Quel fut donc le résultat de la paix romaine ? Ce fut d'affaiblir les élé* menls de la puissance nécessaire à la conservation de l'immense empire que la société guerrière fondatrice du petit Etat du Latium avait conquis dans le cours de sept à huit siècles, sous rimpulsion du même mobile, — l'appât du profit, — qui détermine l'expansion de toutes les entreprises industrielles, commerciales ou guerrières. Sans doute, cette société possédait en germe les éléments de sa puissance, et, en première ligne, les aptitudes physiques et morales qu'exigeait la nature de son industrie, mais c'était sous la pression continue et violente de la concurrence que s'était développé ce germe. Cette pression venant à cesser, ses effets cessaient de môme de se faire sentir, et une disproportion apparaissait entre l'étendue de l'établissement impérial et la puissance que nécessitait son gouvernement et sa défense. Les hordes barbares qui menaient une dure existence dans les froides régions du Nord de l'Europe et de l'Asie, attirées par les richesses accumulées dans cet empire affaibli, en envahirent successivement les parties qui leur promettaient le plus ample butin, l'Italie, les Gaules, l'Espagne, l'Afrique. Alors, la direction de la société propriétaire d'un établissement politique devenu trop vaste, se partagea en deux branches ; puis la branche orientale subsista seule dans la région abritée par le rempart naturel des Balkans, et réussit à s'y maintenir pendant un millier d'années.
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Parmi les hordes barbares qui envahirent les régions méridionales et occidentales de l'empire romain, les plus arriérées, telles que les Goths et les Vandales, se bornaient à piller les richesses mobilières, et lorsqu'elles ne trouvaient plus rien à consommer ou à emporter sur un point, elles se jetaient sur un autre, comme un troupeau de sauterelles. C'est ainsi que les Vandales, après avoîr'^dévasté l'Espagne, passèrent eî:i Afrique, où bientôt, affaiblis par leurs excès et amollis par le climat, ils furent détruits par un retour offensif des Romains. Les tribus plus avancées de la Germanie, les Franks, les Burgondes, ne se bornèrent pas à faire main basse sur les articles consommables ou Iransportables, ils s'emparèrent de la source et dee instruments mêmes de la production de la richesse, la terre et les esclaves. Ils durent^ en conséquence, s'établir à demeure dans les contrées qu'ils avaient envahies, et ils y fondèrent des Etats. Dépourvus des connaissances nécessaires à un gouvernement plus compliqué que celui de leurs tribus» ils eurent recours aux émigrés chrétiens qui fuyaient les persécutions du culte établi ou qu'animait l'esprit de prosélytisme, et à qui l'organisation des services administratifs et autres des Etats nouveaux valut une influence prépondérante. Cependant les sociétés conquérantes et propriétaires de ces Etats, formés des débris de l'empire romain» eurent à lutter longtemps contre d'autres hordes barbares qui continuaient à être attirées par les profits extraordinaires réalisés par leurs devancières. Après les avoir repoussées, elles luttèrent entre elles, et la plus forte, celle des Franks, finit par s'assujettir les autres. Un empire» presque aussi étendu que l'avait été l'empire romain, se constitua sur son modèle^ Mais, conïrae les établissements industriels et commer; ciaux, les établissements politiques ont d'autant plus besoin d'un chef intelligent et énergique, d'un surhomme» qu'ils sont plus importants et étendus. Après la mort de Charlemagne, l'organisme de gouvernement qu'il tenait dans sa forte main ne tarda pas à se détraquer. Les invasions des barbares recommencèrent, et les seigneurs les plus forts, dont les convoitises n'étaient plus réfrénées par un pouvoir supérieur» purent s'y livrer impunément aux dépens des plus faibles. La sécurité disparut.
Mais il en est du besoin de sécurité comme de tout autre ;
ceux qui réprouvent ne manquant pas d'aviser au moyen de le satisfaire. Lx>rsque l'expérience eut sufCsanunent démfontré aux petits propriétaires de domaines qu'ils étaient trop faibles pour défendre leur vie et leurs biens, en d'autres termes, qu'ils ne possédaient ni les forces, ni les ressources nécessaires pour produire eux-mêmes leur sécurité, ils la demanaerent aux plus forts. C'est ainsi que s'établit le régime féodal, véritable système d*assurance, à l'abri duquel s'ouvrit la brillante période du Moyen Age. De môme que la substitution du servage à l'esclavage et de la sujétion au servage, cette assurance s'opéra de gré à gré, car elle était avantageuse aux deux parties. Si élevé que fût le prix auquel les assureurs mettaient leurs services, et il y avait à cet égard concurrence entre eux, la prime que leur payaient les assurés était modique en comparaison du risque de massacre, d'expropriation ou de pillage dont l'assurance les couvrait. De leur côté, les seigneurs les plus forts, les assureurs, ne trouvaient pas moins d'avantage à remplacer les profits accidentels et toujours aléatoires de la rapine par la rétribution régulière et permanente qu'ils tiraient de l'assurance de la vie et de la propriété de leur clientèle de vassaux. Le moyen le plus efficace de supprimer le brigandage ne consistet-il pas à transformer, les brigands en gendarmes par l'appât d'une solde régulière et assez élevée pour dépasser les profit» aléatoires de leur malfaisante industrie ?
Cette opération d'assurance avait le caractère d'un échange libre, bien qu elle fût fréquemment conclue sous l'empire de la crainte qu'inspirait l'assureur à l'assuré. Celui-ci payait l'assurance d*autant plus cher que le besoin qu'il en avait était plus pressant et que la concurrence était moindre entre les assureurs. Quelles en étaient les conditions ? Le seigneur-^ssoreur garantissait la sécurité intérieure et extérieure de l'assuré, en se chargeant, au besoin, de réprimer les rév<rftes de ses esclaves, de ses serfs ou de ses sujets. En conséquence, aux appareils de justice, de police et d'armement de l'assuré, il substituait les siens, ce qui augmentait dans une proportion plus ou moins considérable ses frais de gouvernement et de défense. Pour se cou- \Tir de celte augmentation de frais et réaliser un profit, il prélevait une prime consistant, d'une part, en des services militaires, en la cession de quelque monopole, tel que celui de la fabricatioa et de rémission de la monnaie, ou de tout autre impôt, d'une autre part, en une prestation morale de foi et hommage. Comme tout autre échange, ccluî-cî donnait on prfpm^
tait un profit aux deux parties : l'assureur, le suzerain, y gagnait une augmentation de puissance, et, si la prime dépassait les frais de production du service d'assurance, un accroissement de revenu ; l'assuré, le vassal, y trouvait une sécurité sur périeure, sinon toujours moins coûteuse que celle qu'il produisait auparavant lui-même. A son tour, le suzerain se faisait assurer par un seigneur plus puissant dont il devenait le vassal ; il y avait ainsi des vassaux et des vavassaux. Parfois encore un seigneur était vassal d'un autre pour un domaine dont il ne pouvait assurer lui-même la sécurfté, qu'avec difficulté, ou à plus grands frais, tandis qu'il était pour quelque autre domaine le suzerain de son vassal.
A la longue, le nombre des seigneuries indépendantes se réduisit de plus en plus par l'extension de la vassalité. Finalemlent, le seigneur le plus puissant et le plus habile réussit par établir sur tous les autres sa suzeraineté. En France, ce travail d'unification, commencé dés le xiii* siècle par le chef héréditaire de la société conquérante, le roi, fut achevé au commeur cément du xvii* par un homme d'Etat de génie, le cardinal de Richelieu.
En Italie et en Allemagne, l'unification retardée par Tabsence <fun Etat tout à fait prépondérant, ne devait s'accomplir que de nos jours ; encore, en Italie, ne s'est-elle opérée qu'avec le secours d'un Etat unifié du dehors. Dans ces deux pays, elle a été longtemps désirée par les populations que le morcdlement et la dispersion de leurs Etats livraient aux invasions des Etats unifiés, succédant aux invasions des tribus barbares, et presque aussi désastreuses. Sous ce rapport, elle a eu une utilité évidente, mais à d'autres égards, elle contenait des causes d'affaiblissement des éléments constitutifs de la puissance des Etats et de la prospérité des nations. Après avoir été un instrument de salut, elle est devenue une cause de décadence.
A la fin de notre moyen fige, l'unification a été efficacement aidée par l'avantage que l'invention des armes à feu a apporté aux grandes seigneuries au détriment des petites.
C'est sous la pression de la forme destructive de la concurrence, la guerre, et dans la mesure de cette pression, que les sociétés fondatrices et propriétaires d'Etats ont réalisé les pro-
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grès qui ont développé les éléments constitutifs de leur puissance et de leur richesse. Le plus urgent de ces progrès était celui de Tinstrument même de la concurrence, l'arma. Cependant, malgré Taccroissement de leur puissance, et, en particulier, de celle de cet instrument de destruction, elles n'étaient point à Tabri des invasions des hordes barbares, vivant de chasse et de pillage» dont la nature même de leurs moyens d'existence développait d'une manière continue les aptitudes à la lutte. Comme la puissance des armées des sociétés en voie de civilisation, celle des armées des barbares dépendait de la valeur du personnel et du pouvoir de destruction du matériel. Or, les facultés de combat du personnel militaire des sociétés civilisées s'affaiblissaient pendant les périodes de paix, soit que Tarmée continuât d*être rassemblée et demeurât inactive, soit qu'elle se séparât et que son personnel s'adonnât à des industries productives, exigeant l'emploi de facultés différentes de celles de combat. La combativité de ce personnel tombait' alors au-dessous de celle des barbares qui vivaient de la chasse aux animaux et aux hommes. Quant au matériel, il ne différait pas sensiblement chez les uns et chez les autres. Il se composa longtemps d'un outillage rudimentaire n'exigeant ni de grandes connaissances techniques, ni de fortes avances de capital. Il en fut ainsi jusqu'à ce que l'invention des armes à feu et notamment de l'artillerie, eût augmenté la puissance destructive du matériel des armées civilisées au point de rendre la lutte impossible pour les Barbares.
On peut aisément évaluer la différence qui existe entre la puissance productive du vieil outillage de l'industrie, rouets, métiers à tisser à la main, etc., e( celle du nouveau, issu de rinvention de la machine à vapeur. Il est plus difficile d'évaluer la différence de la puissance destructive du matériel de guerre existant avant l'invention de la poudre et des armes à feu, et celle du nouveau matériel que cette invention a fait naître. Mais cette différence n'a certainement pas été inférieure à celle que l'invention de la machine à vapeur a suscitée dans la plupart des branches 3e la production (1). Ce n'est rien exagérer que de la porter de 1 à 1.000. On peut en trouver une illustration saisissante dans le massacre opéré pour ainsi dire sans coup férir d'innombrables troupeaux d'Indiens par le petit nom- Ci) Voir L'BvoîuUon économique du xix« siècle, p. 5.
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bre do compagnons de Fernand Cortes et de Pizarre. Cette différence s'est encore iecnsklérablement accrue de nos jours, témoin la boucherie des Derviches cpie l'armée anglo-égyptienne a faite à Qndurraan, sans avoir perdu un seul homme.
Que rinveniion du nouveau matériel, pourvu d'une puissance destructive incomparablement supérieure à celle de Tancien, ait mis les peuples civilisés à l'abri des invasions, qui avaient fré-' quenunent détruit des civilisations dont nous retrouvons les traces, cela tient à ce que la création et la mise en oeuvre de ce matériel perfectionné exigent une industrie et un état moral plus avancés que ceux des barbares. La fabrication des armes à feu, fusils, canons, etc., nécessite l'art de travailler les métaux, et la possession d'avances de capital impliquant la pratique de Tépargne. Un canon et môme un fusil représentent une somme de capital plus considérable qu'une lance, un arc el des flèches, ^intelligence et la force morale jouent aussi, dans l'emploi des armes à feu, un r6le plus important que la force et le courage physiques. La lutte à distance demande une autre sorte de courage que le combat corps à corps. Avant de se joindre, deux armées ont à traverser une zone dangereuse marquée par la portée des armes de jet. Or la portée du fusil ou du canon est plus grande que celle du boomerang ou de la flèche. La limite de la zone dangereuse s'étend dans la même proportion. Pour franchir cette zone, et, plus encore, pour y demeurer immobile, il faut une force nH>rale qui ne s'acquiert qu'à la longue, par Texorcice des devoirs qu'impose la vie civilisée. C'est ainsi que le nouveau matériel de guerre a assuré la civilisation contre les invasions des Barbares qui l'avaient si souvent mise en péril.
Cependant, comme il est arrivé plus tard pour le nouveau matériel de la production, celui de la destruction n'a pas été adopté sans résistance. Les hommes de guerre qu'un laborieux apprentisisa^e avait rendus habiles à manier la lance et l'épée, ne se résignèrent qu'avec peine à y renoncer et à mettre au vieux fer leurs armures finemait ouvragées et coûteuses. Ils affectèrent d'abord de niépriser les armes nouvelles, et en laissèrent l'emploi aux vilains, jusqu'à ce que do cruelles défaites leur eussent démontré la nécessité de les adopter. Ce n'était point toutefois sans des raisons plus sérieuses qu'ils regrettaient le vieux matériel de guerre. Conmie les autres industries, celle de la guerre était le monopole d'une classe particulière dont les qualités et l'instruction professionnelle y avaient été jus-
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qu'alors adaptées. Non seulement elle perdait l'avsintage que lui conférait leur possession, transmise de génération en génération, mais elle devait en acquérir d'autres, pour lesquelles elle trouvait des concurrents en dehors d'elle. Des hommes trop faibles pour supporter le poids d'une armure et manier la lance pouvaient, aussi bien que les guerriers les plus vigoureux, et parfois mieux, se servir d'un fusil. La guerre devenait ainsi accessible à une multitude qui y était auparavant impropre^ et qui sait si cette multitude ne s'aviserait pas quelque jour de pourvoir elle-même à sa sécurité, sans recourir davantage à une caste qui avait cessé d'hêtre seule capable de la lui fournir I
Enfin, si la puissance destructive du nouveau matériel était supérieure à celui des Barbares, au point de rendre leurs invasions désormais impossibles, l'importance jusqu'alors incontestée et souveraine des guerriers, n'allait-elle pas diminuer avec l'utilité de la guerre ? On pourrait prétendre qu'elle cesserait d'être nécessaire ; qu'en se poursuivant entre les peuples civilisés, elle causerait à la multitude vouée aux travaux de la production des frais et des dommages que ne compenserait plus une augmentation devenue inutile de la puissance destructive de son matériel.
Mais il ne dépendait pas de celte masse amorphe d^esclaves, de serfs ou de sujets, de mettre fin à la guerre. Si elle lui était devenue nuisible sans la compensation d'un accroissement de sécurité» si elle se s<^dait pour elle par une perte, elle demeurait utile et continuait à se solder par un profit pour les sociétés guerrières, propriétaires àes Etats. C'était seulement par ta guerre qu'elles pouvaient les agrandir et ainsi accroître leur puissance et leur richesse par laccroissement du nombre de leurs esclaves^ de leurs serfs ou de leurs sujets, partant, du montant des corvées ou des impOts qui leur fournissaient leurs moyens d'existence. A la vérité, le supplément de puissance et de richesse que la guerre procurait au vainqueur était acquis par une diminution au moins égale de celle du vaincu. Le profit de l'un faisait le dommage de l'autre . Mais une société n'entreprenait une guerre qu'avec l'espérance plus ou moins fondée d'en sortir victorieuse. La guerre devait donc subsister aussi longtemps que la population assujettie qui en supportait les frais et les dommages, aussi bien en cas de victoire que de défaite, ne deviendrait pas assez forte pour la supprimer, ou bien encore jusqu'à ce que les castes guerrières trouvassent un moyen d'acquisition de la puissance et de la richesse plus avantageux que la guerre.
Examinons, en attendant, quels ont été les effets de la guerre sur ces deux catégories sociales avant et après qu'elle eût cessé d'être nécessaire à la sécurité extérieure de la civilisation.
Les risques de destruction qu'entraînaient les invasions de hordes de Barbares pesaient à la fois sur les sociétés propriétaires d*Etats et sur les populations assujetties. Maîtres et esclaves, serfs ou sujets, étaient également exposés au massacre et à r anéantissement de leurs moyens d'existence. Il en fut autrement lorsque la guerre se poursuivit presque exclusivement entre les sociétés propriétaires d'Etats. L'objectif qu'avait en vue la société qui l'entreprenait était, comme dans tout autre entreprise, un profit. Ce profit pouvait être considérable et dépasser celui des branches les plus fructueuses des autres industries, témoin ceux de la conquête de l'Angleterre par les Normands. En revanche, la défaite pouvait être suivie de Texterminalion ou de la dépossession et de la réduction en esclavage des membres de la société vaincue. La population assujettie du pays conquis ne participait ni à ce profit, ni à ces risques. Elle changeait simplement de maître, sa situation ne se trouvait point aggravée, parfois même, elle était améliorée. En sorte que la victoire ou la défaite lui était indifférente. Toutefois, dans les deux cas, elle avait à supporter un supplément de charges, car toute guerre, quelle qu'en fût l'issue, impliquait des frais : avan ces d'entretien du personnel, confection et usure d'u matériel, etc. Ces frais pouvaient se partager inégalement entre les sujets du vainqueur et ceux du vaincu, mais en tous cas, ils retombaient sur eux. Heureuse ou malheureuse, la guerre leur apportait un accroissement de charges sans aucune compensation appréciable. Tandis donc que lee sociétés guerrières, propriétaires des Etats civilisés, ont continué à considérer la guerre comme l'emploi le plus noble et le plus avantageux de l'activité humaine, — ce qu'elle était à l'origine, — les populations assujetties ont fini par la redouter comme le pire des fléaux.
Cependant celte première forme de la concurrence vitale, la concurrence destructive, devait demeurer nécessaire à la conservation et au progrès des sociétés aussi longtemps qu'elle n'aurait pas été remplacée par une autre forme à la fois plus économiue et plus efficace, la concurrence productive.
Avant que le nouveau matériel de guerre eût augmenté la puissance destructive des sociétés civilisées dans des propor .
tiens telles qu'elles n'eurent plus à redouter les invasions des Barbares, elles se bornaient à repousser ces invasions sans entreprendre d'agrandir leurs Etats par la conquête des régions qu'ils habitaient. Les sociétés les plus fortes se bornaient à étendre leurs domaines aux dépens des plus faibles, sans chercher à les agrandir au dehors. C'est pourquoi les limites de notre civilisation ne dépassèrent pas celles où les avaient portées l'empire romain aussi longtemps que les peuples civilisés et les Barbares employèrent le môme matériel de guerre. C'est que les entreprises de conquête comme les autres avaient pour mobile le profit. On connaissait l'étendue du domaine d'un Etat civilisé, on pouvait évaluer approximativement le produit des impôts de la population assujettie, avec les frais probables de la conquête ; on n'avait que des notions vagues et incertaines sur les régions occupées par les Barbares, ce qu'elles pouvaient coûter et rapporter. On ne pouvait donc apprécier ni les frais et risques, ni les profits de cette entreprise. Cet aléa n'empêcha pas cepei> dant les sociétés civilisées de l'Occident de se précipiter pendant deux siècles aux Croisades. Elles y furent poussées sous l'impulsion des deux mobiles les plus puissants de la nature humaine : le sentiment religieux et Tappât du profit, la conquête des lieux saints et les récompenses qu'elle promettait dans une autre vie, et les bénéfices que devait procurer dans celle^ l'exploitation des régions où les Vénitiens et les Génois allaient chercher les articles de luxe qui étaient l'objet de toutes les convoitises, les riches étoffes, les parfums, les bijoux, les pierres précieuses. Le succès des premières encouragea les suivantes, mais, à la longue, l'expérience dénïontra que les fruits de la conquête n'avaient point la valeur que l'imagination leur avait attribuée, et que les pays conquis coûtaient plus à conserver qu'ils n'avaient coûté à acquérir. Les croisades finirent par se solder matériellement en perte ; elles ne laissèrent de bénéfices qu'aux entrepreneurs de transport des croisés et elles réduisirent les propriétaires de domaines seigneuriaux qui y avaient été entraînés à combler leurs déficits par la vente des chartes d'émancipation de leurs serfs. Le mouvement d'affranchissement des communes fut, en grande partie, la conséquence de la faillite des croisades. Seul, le sentiment religieux ne suf* fil plus à y pousser.
Ce fut seulement lorsque le nouveau matériel de guerre eut accru dans des proportions extraordinaires la puissance destructive des Etats civilisés, que les plus aventureux de leurs
maîtres reconimencôreni à les étendre au dehors. Mais ils ne ilirigèrent plus leurs entreprises vers les régions défendues par un peuple guerrier, pourvu comme eux du nouveau matériel. Ils se tournèrent d*abord vers la partie occidentale de l'Afrique, ensuite vers les régions du Sud du monde oriental, d'où les croisés leur avaient appris que provenaient les articles précieux <îui faisaient la richesse des Vénitiens et des Génois. Les Portugais fondèrent leurs premiers établissements sur la côte oc cidentale de l'Afrique et ils cherchèrent, pour arriver dans le •sud de l'Asie, une route qui ne fût point barrée par le peuple ^errier contre lequel s'étaient heurtés les croisés. Ce fut le même objectif, l'accès et la conquête des contrées d"où provenaient les articles précieux, importés par les Vénitiens et les <jrênois que \isaient en même temps Vasco de Gama et Chrislophe Colomb. On sait que les espérances de profit des commanditaires de ces deux aventuriers de génie furent dépassées. Dans l'Inde et les Archipels de l'Océan Indien, dans le nouveau continent découvert par Colomb, les Portugais et les Espagnols eurent affaire à des peuples que l'infériorité de leur armement rendait incapables de résister à des conquérants pourvus d'un matériel de guerre incomparablement plus puissant, La destruction des empires du Mexique et du Pérou, la conquête des autres régions de l'Amérique, habitées par les tribus autochtones, d'une partie de l'Inde et des tles avoisinantes, s'opéra presque sans coup férir. Et, d'abord, par le pillage, ensuite par l'exploitation d'un sol vierge et d'un sous-sol à peine entamé elle procura aux conquérants des richescee extraordinaires. Les profits que ces conquêtes faciles avaient valus aux Espagnols et aux Portugais stimulèrent les Français, les HoUan- <lais, les Anglais, à suivre leurs traces et à leur enlever le monopole de ces foyers de richesse. En moins d'un siècle, une grande partie du globe qui leur avait été jusqu'alors inconnue tomba sous leur domination. Grâce à l'énorme supériorité de leur puissance destructive, les frais de production de ces conquêtes si aisément faites avaient été insignifiants, mais ils ne tardèrent pas -à s'accroître par les guerres qui mirent aux prise» pendant deux siècles. Espagnols, Portugais, Hollandais, Français et Anglais. Ils finirent par dévorer les profits et par déterminer dans l'opinion de la multitude qui en supportait 1© poifls une réaction contre les entreprises coloniales, réaction qui acquit toute sa force dans le cours du xviii* siècle- C'est que les frais et les profits se distribuaient inégalement entre les différen-
les dasfies de la population des métropoleâ. La clasêe gouvernante» au 8eiu de laquelle se recrutaient presque exclusivement les fonctionnaires raililairee et civils, officiers de tous grades, administrateurs, juges, clergé, trouvait dans Fadjonclion d'un vaste débouché colonial à sou débouché métropolitain, une source nouvelle et abondante de profits. Et ce supplément de profits était incomparablement supérieur à la part des frais des acquîsilifOûs et des guerres coloniales qu'elle avait à supporter. A leurs appointements et à leurs exactions s'ajoutaient pour les fonctionnaires les revenus des concessions de terres qui leur furent allouées, principalement en Amérique où un grand nombre d'entre eux s'établirent à demeure et constituèrent l'aristocratie coloniale. Les chefs et les commanditaires des entreprises commerciales et industrielles trouvèrent de même dans l'exploitation de ce débouché nouveau un surcroît de profils, par l'exportation des produits du sol et du sous-sol des territoires conquis, la production et l'exportation des produits métropolitains, les uns destinés à la consommation des fonctionnaires, les autres servant à payer les produits coloniaux. De là l'enrichissement de la classe des commerçants et des industriels investis du monopole de l'approvisionnement et du commerce des colonies, bien qu'ils fussent obligés de partager leurs profits avec le personnel gouvernant de qui ils tenaient leurs privilèges. Mais la multitude vouée aux travaux inférieurs de la production ne recevait qu'une faible part de ces profits, tandis qu'elle avait à fournir par des impôts aggravés et multipliés, la grosse part des frais des conquêtes et des guerres coloniales. Car le marché du travail de cette multitude ne s'étendit point à beaucoup près dans la même proportion que celui des fonctions gouvernantes, des services du commerce et des produits de l'industrie. Le sol et le sous-sol des colonies lurent exploités d'abord au moyen du travail des indigènes,, et lorsque ceux-ci succombant sous le poids écrasant dont les accablait l'impitoyable avidité des conquérants, eurent disparu, ils furent remplacés par des nègres importés d'Afrique. Si la classe ouvrière profila néanmoins dans quelque mesure du développement de rbdustrie métropolitaine, une cause particulière, l'afflux des métaux monétaires et la baisse du pouvoir d'achat de la monnaie qui en fut la conséquence, compensa et au delà l'effet de l'accroissement de la demande de travail. On s'explique ainsi que l'aggravation des impôts provoquée par les frais des guerres coloniales et la hausse générale des nécessités de la vie, hausse
qui ne suivait que lentement celle des salaires, n'ait laissé à la classe ouvrière qu'une part infinitésimale dans Taugmentation de la richesse des nations colonisatrices.
Cependant l'extension du d<Hnaine ouvert au commerce et à l'industrie de l'Europe par la découverte et la conquête des im^ menses régions qui leur étaient auparavant ignorées ou inaccessibles, allait provoquer un progrès inattendu, et certamement le plus important qui ait marqué le cours de l'évolution de l'espèce humaine : le développement soudain et décisif, sinon l'apparition, de la concurrence sous la forme productive.