SON FONDATEUR ETIENNE CABET
(1 vol. in-8®. — Paris, Edouard Cornély.)
(( Que n'êtes-vous allé en Utopie ! » répond invariablement, dans le célèbre livre de Thomas Morus, le voyageur qui est censé en revenir, à toutes les objections de son contradicteur : « Que n'êtes-vous allé en Utopie ! Vous y auriez vu fonctionner toutes ces admirables institutions. » Mais il ne lui offre pas de Vy conduire, et pour cause. Utopie (et c'était peut-être bien en ce sens que Pavait entendu le célèbre chancelier d* Angleterre), signifie ce qui n'a pas de place sur cette terre, ce qui ne s'y trouve pas et ne peut pas s'y trouver.
Les Icariens, s'il en reste encore, ou leurs partisans, ne pourront plus désormais se tirer d'embarras en nous faisant la même réponse ; et nous serons bien à notre aise, si l'on vient à nous dire, à l'appui de la thèse communiste : « Allez voir en Icarie ! » Nous y sommes allés ; et il ne tient qu'à nous d'y retourner, sinon personnellement, du moins par procuration, grâce à notre ami M. Prudhommeaux, qui y est allé, lui, bien réellement, en Amérique, et a visité sur place les derniers descendants de 1» phalange icarienne : Et campos uhi Troja fuit. Séjours où ne se peut plus retrouver que le souvenir d'espérances perdues et d'épreuves, parfois héroïques, mais finalement désastreuses.
Le voyage, quoique un peu long (le récit de M. Prudhommeaux occupe plus de 600 pages), et parfois embarrassé de quelques retours en arrière, est intéressant, au moins pour ceux qui, comme
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nous, ne sont jamais restés indifférents aux études et aux entreprises de réformation ou de transformation sociale ; et Ton doit savoir gré à M. Prudhommeaux du soin presque excessif avec lequel il en a not^ toutes les péripéties et consigné tous les détails. C'est d'aJjord la vie de Cabet : son éducation, sa carrière comme journaliste, avocat, magistrat, publiciste et prophète ; sa propagande par le livre, la brochure, le journal et la parole ; puis Tenrégimentation et Tentraînement des disciples ; le départ 3e la première avant-garde, celui du maître lui-même et des troupes successives de recrues venant renforcer ou remplacer les premiers colons ; les succès, échecs, chutes, relèvements, déplacements et, finalement, l'effondrement et la liquidation, à la suite de laquelle les derniers survivants, renonçant aux théories qui les ont déçus, se rendent acquéreurs de l'ancien fond commun, et vivent en propriétaires sur le sol où ils étaient venus proclamer l'arrêt de mort de la propriété Tout cela nous cet conté,
non sans un peu trop de bienveillance peut-être, quoiqu'en parfaite loyauté, avec la gravité, le scrupule et la précision d'un greffier qui enregistre des actes, et d'un notaire qui dresse des inventaires.
Et c'est bien, en effet, une série d'actes de l'état-civil et de bilans (généralement peu satisfaisants), que nous présente, les uns après les autres, M. Prudhommeaux. Il nous donne avec une conscience admirable, non seulement l'importance des divers cortèges d'émigrants, mais les noms, prénoms, âges, professions, ressources et caractères de ceux-ci. Il a noté les plus petits détails ae chaque voyage, la longueur du trajet, le mode de déplacement : par terre, par eau, parr chariots ou autrement ; la nature et la disposition du terrain, son étendue, son état ; les premiers éléments d'habitation et de travail qui s'y trouvaient ; fait rhi&torique des travaux entrepris, des réussites et des déceptions ; décrit les outils, les machines, les instruments de toutes sortes employés avec ou sans résultat, et reproduit, avec une exactitude irréprochable, non seulement le texte des résolutions prises, mais la substance tout au moins des discussions, le relevé des comptes annuels et jusqu'au récit des moindres incidents de la vie collective ou de la vie individuelle des Icariens : les fêtes, les bals, les soirées littéraires ou musicales, sans oublier les luttes d'intluence et parfois les querelles domestiques.
Nous ne songerons pas à faire suivre à nos lecteurs toiie les détails de cette laborieuse odyssée. Mais ils trouveront intérêt ^
en parcourir au moins les principales étapes ; et plus d'oa, comme noua-mêoie, sera bien aise de ccHnpléler, fi^wwiîw faisant, sa coTmaissanoe de l'histoire du coBuuLimiBme.
C'est le 29 janvier 1848 qu'un premier groupe «Le disciples, gagnés par les prédications du maître, «t pressés de démoxktier par leur mise en pratique la bienfaisante vérité de aes théorise, ae décident à partir pour la région lointaine oà les attedad» kur assupe>t-on, la terre promise de la féticâté f^fuirninitantaiTr Un million d'acres^ admirablement situés, d'an acicès facile, par une belle rivière, avaient été assurés à la colonie, par une Compa* gnie Peters, propriétaire d'immenses ei^aees au Texas. Soixanteneuf hommes de bonne volonté, a la crème de la crème du parti », disait-on d'eux, donnent l'exenqole ; et le 3 février s'embarquent au Havre, salués par les vœux de leurs amia, auxquels, groupés sur le pont du navire, debout et tête nue, ils répondent par od premier coupilet de lemr chant de ralliement :
Lève-toi travailleur courbé dans la poussière 1
L'heure du réveil a sonné.
Aux boirds américains voit flotter la bannière
De la sainte Communauté !
Plus de vice, plus de souffrance, Plus de crimes, plus de douleurs.
L'auguste égalité s'avance :
Prolétaire sèche tes pleurs, Alkma fonder notre Icarie, Soldats de la fraternité, Allons f<mder en Icarie Le bonheur de l'Humanité !
Tout va bien d'abord. La traversée, <yii n'est que de SQ jeurs («n en mettait 13 alors pour aller de Paria à Marseille), e^ heurevae ; ei c'est plein d'espérance que l'an débarque à la NonmUe^rléana. liais en posant le pied sur le sol 4e ce nouvesa iBoade, flà doit «airgir la amàébé nouvelle, les déceptions ûoor menoent. L'admiraUe domaine d'un million d'acres, qui n'a point été suffisiMinieBt reeonnu par les indicateurs auxquels s'est fié Gdbet, est situé fort lo«n, dans le fond du pays désert du Texas. On n'y absurde p«nnt iacilement par eau : aucune rivière n'ei est vonine, nulle ronte frayée n'y c<mduit ; et il va falloir s'y rendre à travers des mavéea^es et de ▼•aies espaces dégpoarvsi de resBOUFOQs. il Innt conmieacer, p(»r être ^en état d'afEzmÉer ces pFemièret ^îfficaltés, par se eiéer une instaUatien pxnvisoiiep