TOME XV. — septembre
M. Armand Mossé nous dit dans son avant-propos qu'il s'est Attaché plutôt au point de vue juridique qu'au point de vue économique et c'est dommage ; car, pour nous, les avantages que retire le public de ces entreprises est celui qui doit prédominer. Il est donc de nature à éclairer le problème mieux que tous les principes de droit que l'on fait intervenir et qui trop longtemps sont intervenus en faveur d'un monopole qui permet à l'auteur de dire « qu'avant l'ouverture du métropolitain, c'està-dire il y a six ans à peine, Paris était remarquablement mal servi sous le rapport des moyens de communications ».
Il s'est défié de ses forces. Nous nous inclinons devant sa modestie, mais le livre qu'il nous donne montre bien qu'il eût pu traiter le sujet dans toute son ampleur.
On lira avec intérêt comment s'est formé la Compagnie générale des Omnibus, et surtout son monopole, en 1854. On n'avait guère consulté alors l'intérêt du public. Tout au plus, et c'est la meilleure raison que l'on donnait, s'agissait-il de ne pas laisser dépourvus de moyens de transport les quartiers populeux et moins rémunérateurs pour permettre aux concessionnaires l'exploitation des seules lignes plus productives. La vraie raison, c'était de récompenser, par ce monopole, quelques personnages qui avaient rendu des services au gouvernement qui venait de s'établir en France. Tout alla à peu près bien pendant longtemps, sinon pour le public qui payait six sous pour aller de la Madeleine à la rue Drouot, mais pour la Compagnie qui encaissait de gros bénéfices. Ses actions alors étaient, par excellence, le bon placement du père de famille. Mais, quand on parla de tramways, surtout de tramways de pénétration, quand la Compagnie entra en discussion avec le Conseil municipal et entama des procès qui durent encore, la situation changea bien vite. Aussi, faut-il ■bien le dire, on n'avait rien fait pour donner satisfaction au public, ni au point de vue des prix qui auraient dû s'abaisser avec le nombre sans cesse croissant des voyageurs, ni à celui des facilités données au p-ublic pour le transport d'un point à l'autre de la capitale. Vous souvient-il, il y a peu de tefmps encore nous avons pu le constater, qu'au départ des fameux omnibus Bâtignùlles-CUchy-Odêon^ à la station de Saint-Oermain-des-Près, il fallait attendre une heure pour se rendre de Tautre côté de l'eaSt à certains momnts de la journée, à 9 heures du matin, à 1 heure Ou 1 heure 1/2 de l'après-midi ? Et la Compagnie n'eut jamais l'idée, pour déblayer cette ligne, d'y faire circuler une vmttt»
de plus ! Aussi bien, à quoi bon, puisque le public attendait, sous la pluie plus souvent que dans le bureau encombré ! Nous donnions nos six sous et la Compagnie est ruinée ou peu s'en faut. C'est que, forte de son monopole, elle restait dans une inertie à peu près complète. Elle ne voyait dans ses rapporte avec les Pouvoirs publics et le public lui-même que des questions à faire trancher par les tribunaux. Son monopole Ta tuée.
£n lisant les chapitres relatifs à ces relations, et bien que M- Mossé n'en parle qu'avec une extrême modération, sur le mode, pour ainsi dire, d'un mémoire juridique, on verra tout ce que sa manière d'agir lui créait de difûcultés.
On se souvient de toutes les entreprises de tramways qui ont vu le jour à l'approche de l'Exposition et qui, rappelons-le, ont causé une si belle crise financière sur notre marché. Elles avaient été mal conçues, exécutées précipitamment, mal dirigées. Quelques-unes ont survécu^ mais sans être grand partisan des organisations à outrance, il est permis de dire qu'elles se gênent parfois réciproquement sans aucun avantage pour le public. De là, ce problème de la réorganisation des transports en commun dans Paris, que l'on étudie en ce moment un peu partout, au ministère des Travux publics, au Conseil municipal, dans les Compagnies intéressées et, comme nous le voyons, dans les livres.
Sans présenter un plan d'ensemble, M. Mossé donne ses conclusions qui sont : remaniement général des réseaux ; réduction des dépenses d'exploitation, surtout par l'emploi du trolley ; diminution des charges fiscales ,; véhicules à départs fréquents et à marche rapide ,' enfin, abaissement de l'ancien tarif qui serait remplacé par un trait proportionnel de 0 fr. 10, 0 fr. 15, et même de 0 fr. 20, selon les distances à parcourir.
Mais surtout, plus de monopole. Si l'on conserve un réseau d'omnibus, les exploitants ne manqueront pas, dans le cas oii ils y trouveraient leurs avantages. Autrement, c'est qiie œs omnibus ne seraient pas utiles.
Quant à l'exploitation en régie, M. Mossé ne donne pas son avis. <( C'est un problème, dit-il, sur lequel on ne peut se prononcer a priori^ ».
Maubicb Zablbt.
Fbance, Chbistiani^me et Civilisation^ par G. Bonet-Maubt» préface de M. Anatole Leroy-Beaulieu. — Paris, Hachette, 1907, in-8^ vili-312 p.
Ces temps passés, on a vu attaquer violemment, jusque dans nos assemblées parlementaires, les missionnaires qui, abandonnant leur famille, leur patrie, la situation aisée qu41s pouvaient espérer dans leur pays et les liens d'affection qu'ils pouvaient s'y créer, allaient dans les pays les plus barbares, prêcher, au risque de leur vie, l'Evangile du Christ. M. Bonet-Maury, peu suspect à cet égard, a voulu leur rendre la justice qu'ils méritent. Sans doute, il ne parle pas seulement des missionnaires catholiques. Il a élargi son sujet à ceux de tous les cultes, mais il a fait aux nôtres, avec une remarquable impartialité, la part à laquelle ils ont droit. Je voulais d'abord signaler le fait, car c'est surtout contre ceux-ci que portent les attaques auxquelles je fais allusion. M. Sembat s'était écrié à la Chambre que (( le plus sûr agent de la guerre, c'est le missionnaire ». M. Bonet-Maury ne craint pas de lui répliquer : « Le plus sûr agent de civilisation, c'est le missionnaire. »
Et il le prouve par le tableau des œuvres de toutes sortes, œuvres de science, de charité, de bienfaisance, d'hospitalisation, d'éducation, etc., accomplies par les missionnaires. Il nous raconte leurs travaux en géographie, en ethnographie, en hydrographie, même en astronomie; leurs études sur les langages et les idiomes qu'il leur fallait deviner, et dont ils ont établi des grammaires et des dictionnaires, etc. Mais pour des missionnaires, des apôtres, malgré le mérite de ces travaux, le but est autre. Ce ne sont là que les instruments nécessaires d'une entreprise plus haute et plus noble. M. Bonet-Maury nous fait ici le tableau de l'état de dégradation morale et intellectuelle où vivent les populations de culte polythéiste, qui n'a aucune valeur éducatrice, et même celles qui vivent sous les formes du boudhisme et de l'islamisme. Paresseux, imprévoyants, intempérants, libertins, il n'y a que les missionnaires, par leurs efforts constants, pour tirer ces païens i>eu à peu de leur état d'abrutissement. La situation' des femmes test révoltante. Nous ne pouvons décrire les moyens employés, très divers et très multiples. Ils varient selon les pays, et suivant le mal qu'il faut d'abord c<Mnbattre. Les missionnaires créent des écoles, s'attachent à faire pénétrer cher
oes sauvages des notions de moralité, et surtout pratiquent la charité. C'est une vertu qui agit très efficacement par l'exemple.
On voit que M. Bonet-Maury> parle très peu du côté religieux. Il nous en a averti, voulant que son livre portât sur l'esprit de tous, sur celui des incroyants comme sur celui des croyants. Mais même à ce point de vue, ces travaux déjà si utiles aux populations évangélisées, sont encore utiles à la France et lui seront de plus en plus utiles avec les progrès de la colonisation. (( Il y a eu sans doute, dit l'auteur, des imprudences, peutêtre même des fautes graves commises par certains chefs de missions qui, dans des cas particuliers, étaient plutôt les instruments de la politique du gouvernement de leur pays que les imitateurs des apôtres. Mais ce ne sont là que des exceptions, des abus imputables à la faiblese humaine, et dont il serait injuste de rendre responsables tous les missionaires. » A eux, d'ailleurs, se sont mêlés des traitants et des industriels de toutes sortes qui apportent le trouble là où auparavant la paix avait toujours régné, et M. Bonet-Maury dit avec raison : « Si tous les missionnaires ne sont pas des saints, il s'en faut de beaucoup que tous les coloniaux soient des anges. » Il cite aussi un mot de Mgr Puginier, mot qu'il met presque sous l'autorité de Paul Bert : « Tout païen qui se fait chrétien devient en même temps un ami de la France. »
L'auteur continue son propos en nous racontant ce qu'ont fait les missionnaires plus particulièrement en Afrique et surtout dans les pays barbaresques, le rachat des captifs, l'œuvre de Saint Vincent de Paul et de beaucoup d'autres qui mériteraient, dit-il, que l'Eglise les eût mis au rang de ses saints. Il intitule ce chapitre : <( Les précurseurs du cardinal Lavigerie » dont il parle ensuite et dont les efforts furent si intimement mêlés au XIX* siècle à l'abolition de l'esclavage. Le malheur, quand on parle d'un livre comme celui de M. Bonet-Maury, c'est qu'on ne puisse tout citer, même tout analyser.
J'ai déjà parlé de sa belle impartialité, qui fait aimer son livre par ceux mêmes qui sont d'une autre confession que lui et ne partageraient pas toutes ses idées. J'aime ce cri qui s'échappe de ses lèvres : Pour remédier aux misères de la famille païenne, les missionnaires « n'ont eu qu'à s'inspirer de l'Evangile, qui a relevé et ennobli l'idéal de la femme, en lui reconnaissant, comme à l'homme, une âme immortelle, et à suivre les traditions de la chevalerie, qui a exalté ce type admirable de la Vierge
45^1 JOURQUJL DES ÉCOffOMISTES
Marie, tenant danfi ses bras le dirin enfant, titre de noblesse de la femme ! >»
Il y a aussi de nobles et éloquentes pages dans le chapitre sur le Congrès de Chicago et la Réunion de$ Egliita, Cette réunion est un beau rêve et qui sait s'il ne se réalisera pas un jour, avant T accomplissement des siècles, pour T achèvement des desseins de Dieu et Tavènement complet et définitif du règne de Jésus-Christ sur la terre 1 Mais, à la différence de M. Bonet- Maury, qui repousse tout symbole dogmatique ou sacramentel, nous croyons que l'union qu'il désire ne se fera que dans la foi catholique, que dans la vérité religieuse dont Jésus-Christ a confié le dépôt à son Eglise.
Je pense avec mes croyances conmae M. Bonet-Maury a pensé avec les siennes, et il est trop boa théologien pour que ma réserve rétonne. C est d'ailleurs ®la seule que j'aie à faire et que je m'excuse auprès de lui de faire, à prc^os d'un livre aussi beau, et souvent aussi éloquent que le sien.
Maxjbice Zablet.
Die Entstehuno des Kapitalzinsbs. (L^ origine de V intérêt du Capital), par Michel Hainisch. Leipzig et Vienne, Franz Deuticke, 1907.
M. Hainisch n'admet pas la théorie qui fait sortir l'intérêt de l'idée de la productivité du capital; pour Ini l'intérêt dérive historiquement du prêt en bétail, usage commun aux temps primitifs et qui se pratique enccwe de nos jours dans certaines régions de la France et de l'Italie. Il est même spécialement réglé par l'article 1831 de notre Code Civil, qui, reflet de traditions se perdant dans un lointain nébuleux, décide que le bailleur a seulement le profit des veaux qui naissent. Le croît provenant des vaches serait donc la forme préhistorique et première de l'intérêt et cela par la raison qu'au stade de la civilisation rudinnentaire, qui se caractérise par l'apathie et l'uniformité, l'esprit individuel d'inititive et d'invention est chose inconnue qu'on ne songe pas à rémunérer. En outre le prêt d'un engin de chasse, de pêche ou d'un outil quelconque constitue un commodat et Thistoire du droit démontre qu'en Grèce, à Rome et en Qermanie, le commodat était invariablement gratuit aux époques les plus anciennes, dont nous avons connaissance.
A cette argumentation négative, T auteur en joint une positive, fortement documentée. Chez la majorité des peuples, non seulement eaucasiques et aryens, mais sémitiques et touraniens, le bétail a été la forme essentielle de la richesse; il l'est encore dans TAsie Centrale et chez les nègres du Soudan. Les offrandes • à la divinité, les amendes, le prix du sang, les tributs, se réglaient en têtes de bétail et même en Europe, cette coutume s'est continuée jusqu'au Moyen-Age.
Le lait n'ayant aucune valeur vénale, l'homme riche qui avait plus de vaches qu'il n'en avait besoin, les prêtait volontiers k celui qui n'en avait pas assez pour la consommatiofn de son groupe familial, mais il se réservait le bénéfice de l'aocroissement spontané de son capital résultant de la fécondité du bétail prêté. En effet, dans un grand nombre de langues, le mot qui désigne l'intérêt, se rattache étymologiquement à une racine qui exprimait l'idée d'enfantement et de parturition ; beaucoup plus tard, quand le commerce ee fut développé, on s'accoutuma par analogie à réclamer une partie des bénéfices réalisés avec l'aide de capitaux prêtés.
Telle est la thèse historique, déjà formulée incidemment par MM. Letourneau et Kovalevsky, que M. Hainisch reprend et exposé avec une solide connaisance scientifique de son sujet. Il est vraisemblable et même probable que dans l'ordre chronologique de la suocession des faits il a raison. Toutefois il nous paraît impossible de faire abstraction complète de la notion de la productivité, car notre mentalité n'est plus celle des tribus de pasteurs de l'antiquité ou de l'Asie Centrale. Quand à partir de Saint-Thomas d'Aquin, les canonistes les plus intelligents ont voulu s'expliquer la contradiction flagrante et persistante qu'ils constataient entre le principe qui proscrivait l'usure et la réalité qui en imposait l'usage, ils ont jugé que ce contrat se justifiait, parce qu'il était 'au fond une participation forfaitaire aux bénéfices d'une opération lucrative exécutée au moyen d'un capital prêté. Depuis le xv* siècle, l'idée de la productivité s'est donc implantée dans les esprits ; elle a, pourrait-on dire, présidé à la renaissance et cotisacré la restauraton du prêt à intérêt. Elle constitue une des pièces de notre équipement scientifique; il serait difficile de nous en passer.
E. Castklot.
Eleinindubtbieen ten platen Lande. Inleiding en yebwaarding VAN ROLMATTEN IN HBT NoRDEN OvERYSBEL. {Les petites Industries au plat pays. Introduction et fabrication des nattes dans la partie septentrionale de VOveryssel), par E^ M. Me- YEE8. Zwolle. Erven J. J. Tyl, 1906.
Le Bureau Central d* Informations Sociales du royaume des Pays-Bas vient d'inaugurer une série de monographies sur les petites industries exercées dans les campagnes hollandaises par une étude sur la fabrication des nattes et les conditions d'existence de la population qui s'y adonne. Dans l'introduction générale qui précède cette première livraison, il expose le plan qu'il a adopté; utilisant des matériaux déjà ressemblés en vue de ses enquêtes agricoles antérieures, ces monographies locales mettront en lumière des faits simples et peu connus se rapportant entre autres au surpeuplement de certaines régions rurales. Le Bureau ne distinguera pas entre la petite industrie et l'industrie domestique proprenusnt dite, car une démarcation rigoureuse rendrait irréalisable la tâche qu'il poursuit.
Pour en revenir au métier du tressage de ces nattes légères, de jonc et de ros^îaux, souples et susceptibles d'être roulées, celui-ci est exercé, le plus souvent, par de petits entrepreneurs, mais parfois également par des ouvriers payés à la pièce; les uns et les autres travaillent en famille et bien que le gain des premiers soit supérieur au salaire des seconds, la rémunération reste toujours des plus maigres ; au surplus le bénéfice des intermédiaires, qui achètent les nattes pour les revendre, est de même fort médiocre. Vivant dans de déplorables conditions hygiéniques, les treeseurs de nattes, en particulier les femmes, sont des victimes d'élection de la tuberculose; tandis que pour cette affection, la mortalité moyenne du royaume est de 16 0/0, elle atteint 23 0/0 pour les hommes et 30 0/0 pour les femmes dans les cinq villages que M. Meyers passe en revue. Pour l'un d'eux, Wilsum, ces chiffres s'élèvent même à 28 et 38 0/0. L'esprit de ces villageois ultra-conservateurs et routiniers est rebelle à toute innovation.
E. Castelot.
Da8 Qeldsystem des Qrobshebzoqtumb LuxEMBtJBQ. {Le Système Monétaire du Grand-Duché de Luxembourg) y par Albebt CalmèW, professeur à TEcole Supérieure de Commerce de Berlin. Leipzig, Duncker et Humblot, 1907.
Dans cette intéressante brochure, M. Calmes expose avec beaucoup de clarté les origines historiques et les conséqunoes pratiques du système monétaire, qui prévaut dans le Grand-Duché de Luxembourg, dont il est lui-même originaire. La monnaie officielle est le franc, mais le gouvernement grand- ducal ne frappe que de la monnaie de billon ; la monnaie usuelle est aujourd'hui le marc allemand, qui conformément à une ordonnance de 1842 tarifant la valeur du thaler, est accepté par les caisses publiques pour 1 fr. 25, alors que la parité intrinsèque est seulement de 1 fr. 236. Cette situation particulière s'explique par la circonstance que devenu Etat politiquement indépendant, le Luxembourg a cependant continué à faire partie du ZoUverein germanique.
Le tiré luxembourgeois d'un effet de commerce se libérera donc par le paiement de sommes légèrement différentes suivant que le montant de l'effet sera stipulé en francs (tout court) ou en francs effectifs et cela dans un pays, où le franc est la monnaie officielle et légale. En fait, il y remplit aujourd'hui l'office d'une monnaie de compte.
E. Castelot.
Saint-Simon und die œkonomische Geschichtstheorie. {Saint- Simx)n et la théorie économique de VHistoire), par Friedrich MucKLE. lena, Guetav Fischer, 1906.
Cette ccmtribution à l'histoire du matérialisnie historique est l'œuvre d'un admirateur de Saint-Simon, pénétré d'une non moins grande admiration pour la valeur scientifique de Marx. Pour lui Saint-Simon a la gloire d'avoir découvert l'importance suprême du facteur économique dans l'évolution des peuples, mais il n'a pas vu que les prolétaires, c'est-à-aire les hommes ne possédant rien, constituent une catégorie spéciale de la population, qui se lasserait un jour de sa situation précaire et subordonnée.
458 JOURNAL DES ÉCONOBOSTES
Après Saint-SimoQy réconomiste autrichien, Lorenz von Stein a le premier, dèB 1042, signalé le caractère spécial et permanent de cet antagonisme, que Marx a plus tard mis en pleine lumière avec toutes ks conséquences qui en découlent. M. Muckle annonce d'ailleurs la publication d'un grand ouvrage sur Saint- Simon étudié comme initiateur du mouvement social, qui s'étend et se propage autour de nous ; nul doute qu'il soit parfaitement préparé à la téche qu'il entend assumer.
E. CilbTELOT.
Dee Teilbau in Fbankkeich. (Le Métayage en France), par A. Hermès. lena, Gustav Fischer, 1907.
M. Hermès a eu l'excellente idée de faire précéder son étude d'une histoire sommaire du métayage; dans les ouvrages français les plus répandus sur Thistoire de notre agriculture, comme ceux de MM. Doniol et Dareste, on trouve bien des indications éparses, mais aucun tableau d'ensemble ne permettait de suivre son évolution sur notre sol.
Les contrats à partage de fruits y possèdent cependant des titres de noblesse antique, puisque les polyptiques de Saint-Germain-des-Prés et de Saint-Rémi de Reims en mentionnent qui sont vieux de plus de dix siècles.
C'est ce partage des fruits et non le versement en denrées du prix de l'usage des terres, qui paraît constituer son caractère distinctif et essentiel; de bonne heure on a été porté à le considérer comme un contrat de société impliquant par conséquent une certaine égalité entre les contractants : la Très ancienne coutume de Bretagne (citée p-ar M. Henri Sée dans ses Classes Rurales au Moyen Age) déclarait que le seigneur ne pouvait exercer de juridiction sur le métayer « pour œ qu'ils ne doivent estre que compaignons ». ^Néanmoins si telle était sa nature juridique, sa raison d'être économique et pratique dominante est le manque de capital aux mains du cultivatear expl(Htant; c'est ce qui explique qu'aux époques de grande prcih périté agricole, le domaine du métayage tend à se restreindre an profit du fermage et que les oracles annoncent alors sa disparition prochaine. Vienne ensuite une période de crise prolongée, comme celle qui a sévi pendant la seconde moitié da
COMPTES RENDUS vl59
siècle dernier, aussitôt on renouveau du métayage s'accuse et se maaileste.
Témoin impartial et richement documenté par ses recherches et ses voyages, M. Hermès n'est ni l'adversaire, ni l'avocat du métayage; il ne méocmnatt pas les services qu'il a rendus et qu'il peut rendre à la condition êine qua non qu'il y ait coopération constante et effective entre le propriétaire et le cultivateur, coopération qui devient impossihle si le premier réside au loin.
Plusieurs départements du Centre, notamment l'Allier, oà le développement pris par l'élevage joue également un rôle marqué, lui ont laissé l'impression de régions, où des propriétaires expérimentés et clairvoyants se sont depuis de longues années attaché des collaborateurs habiles et laborieux qu'il n'hésite pas à appeler l'élite du métayage français. Mais dans trop de parties du Sud-Ouest et du Midi régnent l'apathie, la routine et la méfiance : les propriétaires ignorants lésinent et se gardent de venir en aide à leurs métayers, tout en s'acfaamant à réclamer le maximum de leur part des produits ; de leur côté les métayers besogneux et tout aussi routiniers essaient de se tirer d'affaire au moyen de ventes abusives de paille et de charrois clandestins : le déménagement d'une métairie à Fautre y est à l'ordre du jour.
Le tableau tracé par le jeune agronome allemand n'est pas ^duisant ; on doit en conclure que comme la plupart des instituFions humaines, le métayage ne vaut que par rintelligenoe et la moralité des populations qui le mettent en œuvre.
E. Castelot.
L'iN8EGNA3fENTO COMMEBCIALE IN Italia (L'enseignement commercial en Italie) y par le Prof. Giusbppe Castelli. Br. în-4<», Roma. G. Bertero, 1906.
La plupart des écrivains et des hommes d'Etat, dans les siècles xiv«, XV*, XVI*, furent des marchands, des banquiers, des chefs de fabriques, des artisans, et d'autres gens exerçant des professions éc<MiomiqQes.
Au ccHumencement du Rinascimento, tous les grands artistes de FloreniQe furent valets dans les ateliers d'orfèvres: Luca délia Robbia^ Lorenzo Ghiberti, Filippo Brunelkschi, il Francia, Domeni£o Qhirlandaïo, Sàndro Botiœlli, Andréa del Sarto, pour
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Si VOUS en doutez, ajoute M. Castelli, voyez TAngleterre. Longtemps elle a possédé Thégémonie commerciale et industrielle; elle Ta acquise sans écoles; mais elle se voit aujourd'hui forcée de suivre l'exemple de ses concurrents sous peine de déchoir.
Il nous semble que oe raisonnement est un i>eu simpliste. Le progrès des pays nouvellement entrés dans la carrière industrielle et commerciale peut tenir à beaucoup d'autres causes que les écoles techniques; il est même possible qu'il se produise malgré ces écoles, et ncm grâce à elles.
Les nouveaux concurrents profitent de l'expérience acquise par leurs aînés; ils peuvent adopter et adoptent en effet l'outillage le plus perfectionné; pour peu qu'ils soient favorisés par la nature des hommes et des choses, ils doivent donc progresser plus rapidement que les pays outillés de vieille date, sans que les écoles professionnelles y soient pour rien, ni pour, ni contre.
Un pays est arrivé à la supériorité industrielle parce que la nature lui a donné le charbon, qu'elle a refusé à d'autres. Que ceux-ci aient des chutes d'eau, que l'électricité supplante la vapeur, les rôles changeront indépendamment des institutions scolaires.
Les arguments présentés par M. Castelli en faveur de l'enseignement commercial ne paraissent pas concluants. Ils le sont d'autant moins que, jusqu'à ce jour, elles n'ont guère fait que créer des sinécures et détourner professeurs et élèves de la production effective.
BOUXEL.
Trattato di Politica COMMERCIALE {Traité de politique eommerciale)y par le Prof. Luioi Fontana-Rubbo. 1 vol. in-8«. Milano. Ulrico Hœpli, 1907.
La politique commerciale, qui a pris tant de développement dans tous les pays et comprend des problèmes du plus haut intérêt économique, n'a pas encore de traité c(»nplet qui en examine les objectifs, les limites, les facteurs déterminants. On néglige, en généra], de regarder au fond du phénomène conmiercial pour en découvrir les effets ultimes. Il résulte de là que ceux qui se livrent à cette étude ne peuvent sortir de l'empirisme ou des
P^éjiigés doctrinaires, oo qui ka entraîne à de graves erreurs et à de grandes fautes économiques.
M. Fontana-Busso a voulu combler cette lacune et il nous présente 640 pages bien remplies formant un traité complet de politique commerciale. Dans le livre I, il pose les principes de la théorie du commerce international; le second est consacré à la théorie de la politique commerciale, et le trcHsième à la technique. Le livre second est celui qui intéresse la plus grande partie du public; c'est dans ce livre qu'est traitée la question des deux systèmes de politique commerciale: protectionnisme et libre-échangisme, question que Ton peut régarder comme la pierre de touche de toute la doctrine.
Voyons donc ce qu'en a dit M. Fontana.
Nous avons le plaisir de constater que Tauteur ezi>OBo le pour et le contre avec une grande impartialité, ce qui n'arrive pas À tout le monde. L'impartialité est la première condition requise pour bien traiter une question; cependant elle ne suffit pas; il faut y joindre le discernement par lequel on distingue les eStiB des causes et, parmi les causes, celles qui exercent le plus d'influence dans l'évolution des faits. Or, c'est ce qui manque à beaucoup d'auteurs, comme on va le voir par les arguments qui ont été présentés en faveur du protectionnisme, et aussi à M. Fontana, qui incline trop à approuver ces aphorismes.
Le colbertiame, di^on, qui a eu des manifestations plus graves que le protectionnisme, de même que tous les phénomènes économiques, a été justifié comme le produit inévitable des temps ou il a été en vigueur. Une doctrine qui a^ régné si longtemps dans la théorie et dans la pratique ne pouvait être la fille exclusive du préjugé et de l'erreur.
Si le colbertisme a été le produit inévitable des temps, il n'est ni juste ni injuste et n'a pas à être justifié: nécessité n'a pas de loi. Les préjugés et les erreurs n'ont pas la vie moins dure que la vérité ; leur durée, pas plus que le nombre de leurs partisans, ne fait rien à leur valeur rationnelle et morale. Si le colbertisme était bon, comment se fait-il qu'il ait produit de mauvais effets 1
« Enormes sont les progrès économiques réalisés par les pays qui ont adopté le protectionnisme, peut-êtiw plus rapides que ceux que Voa a obtenus du système opposé. »
Pour que cette affirmation eût quelque valeur, il faudrait prouver que c'est grâce au protectionnisme, et à lui seul, que les dits pays cMit réalisé leurs énormes progrès. Si le protection-
nisme avait le privilège de répandre ses méfaits au dehors, sur les pays libre-échangistetf, et si le libre-échange avait celui de répandre ses bienfaits, comme le soleil, sur les pays protectionnistes eux-mêmes, l'affirmation serait complètement fausse.
Voici d'autres aphorismes, placés en têtes de chapitres, qui ne valent pas mieux que les précédents et qui dénotent une analyse Crop superficielle des phéncMuènes économiques:
(( Les meilleures » formes de protectionnisme ne limitent pas, mais transforment, en l'augmentant, le comnoerce international. »
(( Le protectionnisme peut améliorer le change international... Le protectioonifmie peut empêcher les criées et donne la stabilité k la production... Le protectionnisme atténue ks effets de la concurrence sur les marchés neutres, etc... »
M. Fontana discute oes formules; il ne les admet pa» toujours intégralement, mais il ne les réfute jamais suffisamment. Nous en avons cité quelques-unes seulement, pour engager les libreéchangistes à les réfuter, oe que nous ne pouvcms faire ici, faute de place.
Nos réserves faites sur la partie doctrinale, nous devons dire qu'au point de vue de la technique commercii^, le présent traité peut rendre d'importants services aa commeroe et à l'industrie.
EOTJXEL.
Sommaire. — Un programme économique pour la sefision prochaine. — L'Etat indépendant du Congo. — Une lettre de Cobden. — A quoi serviront les ballons dirigeables. — Les paroles de paix à la Conférence de la Haye et les actes de guerre. — L'aventure marocaine. — Les châtiments corporels du code des grévistes. — Les congrès anarchiste et socialiste.
Les questions économiques et financières occuperont certainement une grande place dans la prochaine session. Les députés (le la majorité ont fait aux masses électorales des promesses de réformes qu'ils ne peuvent ajourner indéfiniment, sans s'exposer au plus terrible des châtiments : la mort politique. Un dcB plus intelligents d entre eux, M. Steeg, écrivait dans la Lanterne : « La politique économique de tout parli qui se dit républicain doit se proposer d'augmenter le bien-être — ou plutôt de diminuer la misère — des citoyens les plus déshérités de la société. » Mais comment remplir ce devoir devenu une nécessité électorale ? Il est clair que l'impôt sur le revenu, dont la seule menace a déjà provoqué la fuite des capitaux timides, ne pourrait y suffire. A l'occasion de la crise vilicole, M. Jaurès a proposé d'y pourvoir en remettant entre les mains de l'Etat la production et la vente du vin, de Talcool et du sucre, et il a résumé ce projet économique en ces six articles :
1® A partir du 1*' juillet 1907, les domaines dans lesquels la culture de la vigne constitue l'élément principal du revenu sont propriété nationale ;
2* A partir du !•' juillet 1007, le commerce en gros et demigros des vins devient un « service social » ;
3® A partir de la même date, il en est de même pour la « f^ brication )> du sucre ;
4® De même et toujours à partir de la même date, pour le (( raffinage » du suere ;
5^ A partir du l*' juillet 1907, la u production de Talcool » est érigée, elle aussi, en service social ;
G® A partir de cette date, enfin, la « vente » de 'l'alcool devient également un service social.
Mais la Chambre a reculé devant ce remède à la crise. Le parti radical et radical socialiste lui-même hésite maintenant à remplacer l'impôt sur le revenu presque défunt par le monopole du pétrole et des assurances, la nationalisation des mines et le rachat des chemins de fer, quoique ces « réformes » figurent dans son programme. Il commence à craindre que le pays ne . soit pas mûr pour le collectivisme.
Dans cet état de désarroi et d'incertitude, le moment serait des plus favorable pour opposer au programme collectiviste le programme économique de la Démocratie individualiste de notre collaborateur M. Yves Guyot. La suppression des droits de douane qui enchérissent artificiellement les premières nécessités de la vie, le pain et la viande, la réduction du tarif sur le pétrole, les articles du vêtement, etc., qui figurent au premier rang de ce programme, procureraient à la généralité des consommateurs une économie évaluée, au plus bas mot, à un milliard et contribueraient ainsi sensiblement « à diminuer la misère des citoyens les plus déshérités de la société ». Et c'est une observation judicieuse de l'auteur de ce voeu qu'on peut également obtenir ce résultat par deux procédés :
On peut élever les salaires.
On peut chercher à réduire le prix d'achat des denrées nécessaires à la vie.
Dans le premier cas, les travailleurs ont plus d'argent. Dans le second, avec une somme moindre, ils se procurent les mêoies satisfactions.
Encore le second est-il plus sûr que le premier, et il a le mérite d'être conforme à la tradition révolutionnaire, diamétralement opposée en cela au collectivisme. La déclaration des droits de 1793, article 16, porte en effet que « le droit de propriété est celui qui appartient à tout citoyen de iouir et de disposer à son gré de ses revenus, des fruits de son travail et de son industrie ». En employant la prochaine session à supprimer les obstacles qfui empêchent les citoyens de disposer à leur gré des fruits de
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leur travail, les radicaux se montreraient donc fidèles à leurs doctrines originaires. Ajoutons qu'ils écarteraient de la République lo danger plus imminent que jamais d'une réaction de la propriété contre le collectivisme. Comme le constate M. Yves Guyot, les propriétaires, les industriels et autres bourgeois coutinuent, malgré tout, à être les plus forts, et le jour où ils se sentiront sérieusement menacés, ils n'hésiteront pas à metU% à mort la République collectiviste. « Toute démocratie qui tombe dans la démagogie, est perdue, cooclut M. Yves Guyot ; et le socialisme est la forme actuelle de la démagogie. »
Le Parlement belge sera appelé prochainement à se prononcer sur la cession de TËtat indépendant du Congo, que lui a offerte le roi des Belges, fondateur et souverain de ce nouvel et immense Etat. C'est un cadeau royal. L'Etat iiKlépendant du Congo a, en effet, une étendue de *^.350.000 kilomètres carrés, et une population évaluée à 30 millions d'habitants, gouvernée et administrée par 1.500 Européens. Son commerce s'élevait en 1905 à 95 millions, dont 62 millions, soit les deux tiers, appartieimcnt à la Belgique. L'offre est évidemment fort tentante, et il est probable qu'elle sera acceptée. Seulement une question des plus graves et des plus délicates devra être préalablement résolue : celle du régime politique et économique à mettre en vigueur d-îjis cette colossale annexe coloniale. On sait (iue la conférence de Berlin, réunie en 1884, n'a reconnu l'Etat du Congo qu'à la condition que les droits des indigènes y seraient respectés, et (pie le commerce y serait librement ouvert à toutes les nations. « Toute puissance, déclarait M. de Bismaix:k à l'ouverture de la conférence, qui exerce ou qui exercera des droits de souveraineté dans cette région ne pourra y concéder de monopoles ni introduire un traitement différentiel. » Et le délégué américain M. Kasson, de son côté, insistait sur « la nécessité de faire comprendre aux noirs que la civilisation et le gouvernement des hommes de race blanche signifient pour eux paix et liberté, en môme temps que développement du commerce libre pour tout le monde ».
Jusqu'en 1891-92, le fondateur de l'Etat du Congo obsena pleinement ces conditions, mais alors pressé d'accélérer les résultats financiers un peu lents de son entreprise, il eut recours
à la politique séculaire des coQquérants,il confisqua purement et simplement la propriété et la liberté de ses sujets noirs^et supprioia la liberté du commerce, en concédant le monopole de Texploitation de son domaine à des compagnies dont il était le principal actionnaire. Il trouva sans peine des légistes pour justifier ce manquement à ses engagements, et des capitalistes peu scrupuleux pour en profiter. Cependant ce retour aux pires pratiques du système colonial ne tarda pas à produire ses fruits véreux, les indigènes eurent à supporter de nouveau une exploitation impitoyable. Leurs plaintes trouvèrent un écho ea Angleterre, et la Congo relorme associcUion se chargea de rappeler au souverain du Congo les stipulations libérales de la Conférence de Berlin. û*abord indifférente, lopinion a fini par s'émouvoir en Belgique conune eH Angleterre et aux Etats-Unis. Les admirateurs de l'œuvre du Congo eux-mêmes ont compris qu'un changement de régime s'imposait, et un partisan dévoué de cette œuvre, Mgr Le Roy, n'hésitait pas à donner raison sur ce point à la CongQ relorme association :
Boula Matari (l'Etat), disait ce respectable prélat, s'est étar bli tuteur du pauvre Congolais. Qu'a-t^il fait pour son éducation 1
Il a commencé, répond-on à Liverpoot et ailleurs, par lui prendre tout son bien : terre, sol, sous-sol et produits de l'un et de l'autre...
C'est vrai. Et il faut convenir que cette extraordinaire main-mise de Boula Matari sur le domaine congolien ne laisse pas que d'être un peu déconcertante pour les esprits simples, qui n'arrivent pas à se figurer comment des tribus noires, occupant un pays depuis des siècles, n'en sont pas encore propriétaires et ne peuvent conséquemment disposer librement d'une parcelle de terre, la louer ou la vendre, mais que tous ces droits de propriété appartiennent sans conteste à Boula Matari qui vient de faire, tout à coup, son apparition dans le Congo.
J'avoue, en baissant la tête, que je suis un de ces esprits naïfs et obtud.
On me dit : vous avez contre vous les plus grands juristes, des avocats qui font autorité, des noms respectés dans les deux mondes... Je sais, et cela m'humilie profondément, mais, enfin, je ne comprends tout de même pas !
— Mais les terres vacantes et sans maître 1
— Précisémeiit, y avait-il an Congo, ayant 1886, des terres
ei parfaitement vacantes qu'aucune tribu indigène ne fût fondée à les regarder au moins comme une réserve où, dans l'avenir, elle pourrait se développer librement 1 Les sommets des Alpes sont des terres vacantes ? Sont-ils des terres sans maître î Et un chef noir de l'Afrique centrale pourrait-il venir s'en emparer sans exciter aucune protestation des gouvernements limitrophes ou même des touristes anglais ?
Et chose curieuse, quand les premiers Européens sont arrivés au Congo, ils ont commencé par faire avec les chefs indigènes des traités de cession de leurs pays, traités sur lesquels on s'est appuyé pour prouver aux diplomate^ réunis à Berlin qu'on avait des droits sur les pays aimsi cédés. Or, à peine l'acte de Berlin est-il signé, l'Etat proclame que les indigènes ne peuvent être réputés maîtres des terres et que toutes lui appartiennent.
Faut-il donc condamner résolument cette doctrine de l'Etat du Congo et donner raison à la Congo reform Astociation ?
Jo le crois sincèrement (1).
Dernièrement encore, lord Fitz Maurice sous-secrétaire aux Affaires étrangères, s'occupait de celte question à la Chambre des Lords (séance du 30 juillet), et faisait appel aux sentiments de justice du Parlement et du peuple belge pour remédier aux abus dont les indigènes sont victimes. On peut donc espérer qu'en reprenant TEtat du Congo, la Belgique se conformera aux prescriptions humaines et libérales de la Conférence de Berlin.
Le Siècle a publié dernièrement la lettre suivante adressée par Cobden à son ami Arles Dufour, — un St-Simonien revenu comme Michel Chevalier à l'économie politique et ardemment dévoué à la cause de la liberté des échanges qu'il ne séparait pas de celle de la paix.
9 janvier 1862.
Mon cher ami, Je ne vous remercie pas seulement de votre lettre, mais je vous prie de remercier M. Enfantin pour moi, pour son livre (2) et s&
(1) Correêpondcmt du 10 juillet 1907.
(2) Probablement la Vie Eternelle , paru ches Dentu, en 1861, et qu'il terminait par cette parole invocatrice à Dieu : « Faites queies
longue lettre que j'ai lus avec bien grand intérêt. Je sympathise comme vous le savez avec le sujet qu'il a à ccBur; l'élévation des masses et du peuple; mais je ne suis pas sûr de voir le résultat par le même procédé. Je suis plutôt enclin au homely plan de Franklin qui regardait l'action de l'homme individuel plutôt que tout autre grande et soudaine révolution dans le cercle politique et social.
Tous avez traversé cette grande révolution en France: cependant la condition sociale de votre peuple, du moins dans les villes, n'est pas supérieure à celle du nôtre. U y a beaucoup à faire ici avant que nous puissions nous offrir comme modèle à d'autres contrées. Et cependant je m'étonne parfois de ce que sous notre système féodal nous ne soyons pas pis que nous ne sommes. Une chose certaine, c'est que nous ne pouvons pas amener des réformes britanniques par un coup de main.
Nous sommes un peuple lent et ennuyeux, presque chinois dans notre isolement et notre mépris pour les barbares étrangers. Ne me trahissez pas quand je confesse que j'attends de voir un esprit plus libéral et plus tolérant lorsque nous aurons eu plus de frottement à la France. Mais je serais en effet considéré comme un hérétique si j'en disais autant à mes compatri<:ites ; cependant nous ne sommes pas aussi mauvais que nous l'étions. — Quand j'étais enfant, si quelqu'un avait parlé un langage étranger, la remarque des passants aurait été : u Yoilà un damné Français ». Il y a une fin à tout cela maintenant. Mais nous avons toujours encore quelque village Palmerston, qui en tient pour la foi de kurs Pères!
Tous avez été content d'apprendre la fin de cette triste affaire du Trent. Je pense que le peuple de Washington montrera du bon sens en abandonnant les hommes. Ils auraient pu seulement justifier leur détention en faisant appel à notre exemple contre lequel ils ont toujours protesté. J'espère maintenant que nous serons en état de faire quelques réformes dans le Code maritime, concernant les droits des belligérants. Ce n'est pas ainsi en particulier. Si les hommes se battent en duel, ils s'en vont et se cachent dans le Bois de Boulogne, et si quelques manants en venaient aux coups dans la rue, il ne leur serait pas permis de gêner les passants, et ils seraient obligés de se retirer dans un cul-de^sac. Je voudrais traiter les nations combattantes de la même manière et
différends entre les hommes dans chaque société, et entre les peuples, ne 80 terminent plus sur un échafaud ou sur un champ de bataille. »
ne pas leur permettre de molester de paisilileB fUMrires murchiids oa de bloquer des porte de commerce.
A propos de blocus, j'écrivais à mes amis à Washington que, à moins qu'ils ne fassent de rapides progrès, ou qu'ils lèvent k«r propre blocus, ils auront toute l'Europe frappant^ à leur porte dans six mois.
Il y aura une grande pression sur le gouvernement pour reeonnattre rindépendanœ du Sud. Je serais honteux de voir notre gouvernement reconnaître la Confédération des escdaves. Il est vrai que cette horrible guerre américaine est un rude obstacle ^ tous les projets de paix pendant l'expositicMi, cependant nous élevons espérer un changement avant mai.
J'ignore radresse de M. Enfantin.
COBDER.
A l'exemple de Franklin, Cobden n'attribuait qu'une faible importance aux progrès d'ailleurs trop souvent contestables des institutions politiques, et il avait plus de confiance dans l'action de rhomme individuel. Il remarquait que la condition sociale du peuple français ne s'était pas élevée, depuis sa grande révolution, au-dessus de celle du peuple anglais, demeuré en plein système féodal. D'un autre côté, il se plaisait â constater, dans les rangs inférieurs de la population, l'affaiblissement des haines nationales. Déjà, de uon temps, un Français pouvait se promener dans les rues de Londres sans être salué de Tépilhèle de french dog, et Cobden lui-même, en associant davantage les intérêts économiques des deux pays, a activement contribué à effacer les vieux ressentiments des Français contre la perfide Albion. En revanche, les gouvernements se sont moins pacifiés que les peuples. Les guerres se sont multipliées, guerre de la sécession américaine, guerres aurvtTjo-prussienne, franco-allemande, turco-russe, russo-japonaise, etc., et non seulement elles sont devenues plus destructives pour les belligérants, mais encore plus dommageables pour les neutres. Un duel entre deux Etats ne peut plus avoir lieu à l'écart, comme au temps où le ^îommerce international, encore dans rcnfance, n'avait pas multiplié et entrecroisé les intérêts des peuples. Les Etals, comme les manants, en viennent aux coups dans la rue, et la seconde Conférence de la Haye, n'a pas réussi plus que la première à leur défendre « de molester de paisibles navires marchands ou vde bloquer des ports de commerce ».
mnowiguE 471
Le problème de la direction des ballons paraît à peu près résolu. Mais à quoi pourront bien servir les dirigeables ? Il ne peut être question de les employer à faciliter les communications internationales, à moins d'établir un service de douanes aériennes. Les honames compétents les considèrent, en revanche, -comme un merveilleux agent de destruction, et M. Henri de Parville remarquait dernièrement qu'on avait compris au minislèw de la Guerre les services qu'il pouvait rendre. Analysant un ouvrage de M. Sazerac de Forge, il recherche ce qu'on peut en espérer comme instrument de combat.
Il reste, dit-il, à envisager une question d'avenir. C'eirt le comibat entré dirigeables, car, évidenoment, nous serons pas les seuls à posséder une flottille de ballons, puis surtout la question de la vulnérabilité des ballons. Sur le premier point, la victodre appartiendra au dirigeable le plus rapide, le plus mobile et le mieux armé, à celui qui sera toujours maître de Tattaque ou de la retraite au moment convenable. Sur le second point, la vulnérabilité, on est déjà renseigné par Texpérience des ballons captifs. Le fusil n'est pas en état de faire grand mal aux aéronats. La balle du fusil de guerre ne dépasse pas 8 mdllimètres de diamètre; dans un tissu de ballon, son passage détermine une petite déchirure de 10 millimètres de long qui se referme aussitôt par suite de la t^ision de Tenvelc^pe. Le gaz s'échssppe en quantité infime. On perdrait peut-être une force ascensionnelle de 4 à 5 kilos par heure.
L'artillerie est plus à redouter. Un c^s shrapnel éclatant pr^ de Taéronat produirait un certain nombre d'ouvertures qui limiteraient évidemment le Toynge du haXUm ; seul l'obus explosif pénétrant à l'intérieur de l'envelopiHî amènerait une catastrophe. Des essais faits à Poitiers et à Châlons ont naontré qu'au delà de 6,000 mètres le tir sur ballon captif donne peu de résultats. Dans le tir sur dirigeable, l'artillerie manque d'éléments d'appréciation des distances, et la mobilité du but augmente encore la difficuHé.M. de Forge fait observer avec raison qu'il y a toute une partie de Fatmosphër© oà le dirigeable sera presque en sûreté, H c'est précisément celle où Faéranat sera le plus à redouter. L'aérooat est surtout exposé quand, quittant nos l^nes, il avaoœ sirr fennemi; il se trouve dans les meilleuTes conditions pour %tte
touché; maiâ ensuite, parvenu dans la zone de Tadversaire, il naviguera dans le vertical et deviendra peu à peu inacceasible à Tennemi. Le tir vertical est très défectueux et les projectiles peuvent retomber sur ceux qui les envoient.
Evidemnijent un coup heureux pourra toujours mettre en péril un dirigeable. C'est le sort commun à la guerre. Ici l'unité d'escadre aérienne coûte 300.000 f r. Qu'estee à côté des 40 à 45 millions que coûte un cuirassé à la merci d'une torpille 1
Mais souhaitons, ajoute-t-il, que pendant longtemps l'invention française ne serve pas à l'art de la guerre, qu'elle reste avant tout un instrument de civilisation et un instrument de découverte.
Quand on dépense 45 millions pour un cuirassé qui peut sauter en cinq minutes, comment hésiterait-on à se procurer pour la bagatelle de 300.000 francs, un aérostat capable de réduire en bouillie quelques milliers de créatures humaines ?
Pendant que les délégués de 46 gouvernements à la Conférence de la Haye se livrent à des dissertations platoniques sur les moyens de limiter les armements, de civiliser la guerre, sinon de la pacifier, et de rechercher les cas dans lesquels l'arbitrage pourrait être rendu obligatoire « sans porter atteinte à l'honneur, à la dignité et aux intérêts essentiels des nations », nous voyons s'engager au Maroc une guerre qui pourrait bien coûter des millions d'hommes et des milliards, et les petits Etats, à l'exemple des grands, augmenter les budgets qualifiés de la défense nationale, car il est bien entendu qu'aucun des 46 gouvernements susdits ne songe à attaquer les autres. C'est ainsi que le .pacifique gouvernement de la Bulgarie a depuis quelques années doublé ses effectifs militaires :
En 1887, lisonfi-nous dans une correspondance du Journal eUi Débats, la Bulgarie avait 12 régimiente d'infanterie (640 officiers, 18.000 hommes) ; 19 batteries à 4 canons (106 officiers, 2.285 artilleurs) ; 13 escadrons de cavalerie (76 officiers, 1.911 sabres). En 1907, la principauté a sous les armes: 36 régiments d'infanterie (1.140 officiers, 30.000 hommes), 70 batteries (350 officiers,
6.470 artilleurs) ; 37 eecadroiiB (188 officiiers, 4.980 cavaliers). Elle peut mobiliser et armer 300.00 hommes parfaitement exercés.
Bref, jamais les gouvernements n'ont parlé davantage de la paix, et n'ont dépensé autant pour la guerre.
Un écrivain avec lequel nous n'avons pas l'habitude d'être d'accord, M. Maurice AUard, donnait récemment dans la Lanterne cette solution économique et pacifique de l'aventure marocaine.
Quand les neuf Français ont été assassinés par des bandits restés inconnus, il suffisait, comme cela se fait toujours en pareilles circonstances, de demander au sultan de punir les coupables et d'indemniser les familles des victimes. Il n'était nullement nécessaire d'envoyer des cuirassés et des troupes de débarquement, oe qui ne pouvait qu'exciter les populations et déterminer une résistance générale.
En somme, sonia le fallacieux prétexte de venger les neuf Français assassinés par on ne sait qui, la France mobilise cuirassés et croiseurs, bomèarde une ville, ae livre à des actes de guerre, dépense des millions et cause la mort de milliers d'hmmes, français ou marocains, qui ne sont pour rien dans les assassinats. Au^oint de vue de la saine logique et du pur raisonnement, c'est absurde. Pour venger un malheur, on déchaîne des centaines de malheurs beaucoup plus graves ! Quand il s'agit de la vie des nations, le bon sens perd-il donc tous ses droits 1
Aux yeux de la grande majorité des ouvriers, le droit de grève ne consiste pas seulement à s'abstenir de travailler, il implique le droit d'empêcher les non grévistes de remplacer les grévistes, ceci sous la peine des châtiments corporels que le Code a abolis comme attentatoires à la dignité humaine. C'est ce qui ressort d'un avis que donnait aux « renégats » des peintres en bâtiments la Voix du peuple^ organe de la Confédération générale du travail.
Les camarades grévistes de Limoges, Périgueux, Bordeaux,
àU
JOURNAL
jteOHOMISTES
TuUe^t autres lieux, soot prévenus qu'un conflit étui sur k point <ie «e produire à Brive (Ckurrèie), il hmr «et dbadlnmcnt interdit
de se diriger sur cette ville. A ceux qui ne tiendraient pas compte de cette interdiction, nous pouvons dire qu'une réception chaleureuse et bâtonneuse {hc) leur sera réservée et qu'ils pourraient ëcoper dans les grandes largeurs.
Noois rappelons que, lors de la grève des peintres de Brive, en 1903, un renégat fut tellement bien accueilli par les vaillants grévistes brivistes qu'il fut obligé d'entrer à l'bc^tal, d'an il ne sortit que deux nooifi et demi i^rès, et encore imparfaitement guéri.
A bon entendeur, salut!
Les gouvernements, même les plus démocratiques, continuent néanmoins à interdire les atteintes à la liberté du travaiL Mais ils sont moins prompts à la défendre que les grévistes à TaUaquer, et les pénalités de leur code sont moins sévères et efficaces que celles du code des grévistes. S'ils répugnaient à emprunter à celui-ci la réception bâtonneuse dont parle la Voix du peuple^ quoique les ouvriers eux-mêmes aiefit donné Texeinple de l'application de ce châtiment contraire à la dignité humaine, ils pourraient appliquer à la défense de la pix>priété du travail que Turgot déclarait la plus imprescriplive de toutes, les articles 382 et 383 du Code p>énal, qui punissent avec une sotutaire rigueur les atteintes à la propriété du capital, infinimenl moins respectable aux yeux des socialistes et des syndicalistes que celle du travail.
Nous nous bornerons à faire une mention sommaire des deux congrès socialistes et du congrès anarchiste, qui ont eu lieu à, Nancy, à Stuttgart, et à Amsterdam. Comme d'habitude, il s'y est agi de démolir le plus promptement et radicalement possible la société capitaliste, et comme d'habitude aussi, on ne nous a donné aucune idée quelque peu précise et claire, de ce que sera la société anarchiste, communiste ou socialiste marxiste destinée à la remplacer. C'est un saut qu'on nous propose de faire dans Tinconnu. Nous préférons attendre.