A. — THÉORIES BIOLOGIQUES
L'hypothèse de propriétés biologiques particulières, appartenant aux épanchements des séreuses et susceptibles dans certaines conditions d’exercer une action curative sur la cause même des épanchements et secondairement sur ces épanchements eux-mêmes, a été appliquée principalement à l’autothérapie pleurale, que son promoteur, Gilbert (de Genève), réservait, nous l'avons vu, au traitement des exsudats bacillaires.
D'après Gilbert, dans ces premiers travaux, et, avant lui, d’après Debove et Rémond, l'exsudat tuberculeux contiendrait un produit analogue à la tuberculine, une sorte de tuberculine atténuée; et c’est ce produit qui,
HO injecté dans la circulation générale, aurait un pouvoir euratif.
En faveur de cette hypothèse, ses partisans invoquent les élévations thermiques qui se produiraient après injection chez les sujets tuberculeux, non chez les sujets indemnes de bacilles de Koch.
Entrant plus avant dans le mécanisme intime du phénomène, et pour expliquer les alternatives de succès et d’insuccès obtenus par les expérimentateurs, J. Courmont (1) admet que, pour être curatif, le liquide injecté doit présenter diverses propriétés. Il doit être en effet agglutinant, bactéricide, non anaphylactisant. La possibilité de telles propriétés a été prouvée par lui, en ce qui concerne les liquides pleuraux, par les constatations suivantes :
1° Les liquides des pleurésies tuberculeuses sont agglutinants pour les cultures homogènes ; ils le sont plus ou moins suivant que les cas sont curables ou mortels (séropronostic des pleurésies tuberculeuses) ;
2° Dans certains liquides pleuraux tuberculeux les bacilles de Koch vivent mal ou pas du tout, alors qu'ils vivent très bien dans des liquides non tuberculeux;
3° Les liquides pleuraux tuberculeux sont toxiques pour le cobaye s’ils sont injectés par petites doses fractionnées à quelques jours d'intervalle, non si une dose plus forte est ie en une seule fois.
Or les propriétés agglutinantes, bactéricides, non anaphylactisantes n'’existeraient dans les liquides pleuraux tuberculeux qu’à une certaine période de la pleurésie, lors-
(1) J. Courmonr, Soc. médic. des hôp. de Lyon, 18 janvier 1910.
que « la séreuse a favorisé son effort défensif, a révélé ses anticorps spécifiques ». Au début au contraire, à la période d’augment, l’exsudat présenterait des propriétés inverses et son injection sous-cutanée ne peut être qu'inutile, sinon néfaste.
On ne peut toutefois s'empêcher de remarquer que de telles conclusions ne s'accordent pas toujours avec les constatations cliniques des auteurs.
La théorie biologique de Gilbert n’a pas été unanimement acceptée. M'° Zolotareff, dans sa thèse, en fait une critique serrée. En premier lieu, elle discute l’existence réelle dans les sérosités d’une tuberculine, les injections d’une part ne s’accompagnant pas toujours de réaction fébrile, d'autre part la réaction de fixation, pratiquée par divers auteurs (Widal et Lesourd, Wassermann, Citron, Brucke, Morgenroth, Bezançon et de Serbonne), dans le but de démontrer la présence d’anticorps tuberculeux dans le sérum sanguin des bacillaires, étant loin de se montrer toujours positive ; sans doute en serait-il de même si ces expériences étaient faites avec des exsudats pathologiques. D'ailleurs, en admettant même l'existence de tuberculine dans ces exsudais, M"° Zolotareffse demande si l’on devrait conclure à son pouvoir curatif,ce qui met en question une fois de plus le pouvoir curatif des tuberculines en général.
De son côté, Audibert oppose à la théorie de Gilbert, d’une part la similitude d'action de l’autothérapie, quel que soit l’'épanchement auquel on ait affaire, tuberculeux ou non tuberculeux, voire même exsudatif ou transsudatif, d’autre part le fait souvent constaté par les auteurs que la méthode n’a pas guéri les malades de leur tuberculose,
laquelle a continué à évoluer.
Quoi qu’il en soit, si la théorie de Gilbert pouvait expliquer la résorption des épanchements tuberculeux de la plèvre « par la formation de substances de défense, d’anticorps spécifiques, qui aideraient à neutraliser la toxine virulenteet à limiterle processus tuberculeux envahissant » (Gaultier), il devenait plus malaisé d'interpréter à sa lu- . mière la résorption des épanchements d'autre siège et d'autre nature, lorsque la méthode eût subi l’extension et la généralisation que l’on sait. |
Sans doute, en ce qui concerne l’autothérapie dans la pé-.
ritonite tuberculeuse à forme exsudative, l'application de cette théorie était facile; c’est elle effectivement qu'invoque P. Carbou dans sa thèse.
Mais comment la concilier avec les résultats obtenus dans les ascites cirrhotiques par exemple? C’est ce qu’ont tenté divers auteurs.
Ainsi Limouzi écrit : « Dans les épanchements non tuberculeux, il est possible qu’il existe des substances douées de vertus curatives comme dans les exsudats tuberculeux. Ne faudrait-il pas conclure, comme on l’a déjà dit, que les ascites cirrhotiques ne sont pas exclusivement dues à la compression des ramifications portales par la sclérose intra-hépatique, mais surtout aux altérations péritonéales? En d’autres termes, ne faudrait-il pas considérer l’ascite de la cirrhose alcoolique comme une manifestation infectieuse et toxique plutôt que comme une manifestation mécanique et passive (1)? »
De mème Roger et Chauvin concluent « qu’il leur pa-
(1) On sait d'ailleurs que la tendance actuelle est d'attribuer une origine
tuberculeuse à nombre de cirrhosés de Laënnec typiques.
raît rationnel de rapprocher l’autothérapie ascitique de la méthode de Gilbert dont, en somme, elle dérive ». « L’injection à un ascitique de sa propre ascite, suggèrent-ils, ne pourrait-elle pas provoquer, dans cet organisme, la production d’antitoxines susceptibles de combattre l'infection, cause de cette ascite. » Mais, moins généralisateurs que Limouzi, ils admettent l'existence d’ascites infectieuses, (telles les observations, publiées à la fin de ce travail, de Jeunet, concernant une ascite par symphyse cardiaque tuberculeuse et d'Audibert, concernant une ascite par hépatite post-variolique), et d’ascites purement mécaniques (telle la leur) ; d’où succès de la méthode dans le premier cas, insucecès dans le second.
Enfin Gilbert lui-même, abandonnant sa théorie strictement spécifique, mais continuant à admeitre l’existence d’un processus biologique, pense aujourd’hui (1) que l’exsudat injecté agit en déterminant un appel leucocytàire intense « qui, par son apport plus considérable d’alexines dans un milieu riche en sensibilisatrices, entrave, arrète la marche du processus infectieux en augmentant les moyens de défense naturels de l'organisme ».
Seulement ce sont là pures hypothèses qu'aucune preuve
ne corrobore.