L'autre aventure du joyeux garçon;
A l’instant même que la chanteuse achevait le septième et avant-dernier couplet, et que tous les spectateurs, y com'pris les officiers supérieurs et généraux, ‘ reprenaient en chœur le. refrain, une détonation épouvantable, toute proche, ébranla le vieux théâtre jusque dans ses fondements. Toutes les vitres s’écroulèrent avec fracas, mais seulement quelques secondes plus tard et comme après un petit temps d’hésitation. Il y eut encore un silence bref, puis les officiers, sous-officiers et soldats poussèrent un si formidable éclat de rire que les Allemands, accoutumés de prendre la guerre au sérieux, auraient conçu encore plus de mépris pour la méprisable armée britannique, s’ils avaient pu être témoins de l’accueil qu’elle réserve à leurs projectiles.
Cette hilarité permit à la chanteuse d’assurer son sang-froid. Une étoile de province, qui a l’honneur de divertir des héros, chaque jour, en matinée et en soirée, à deux pas du front, dans une ville continuellement bombardée, doit faire preuve de courage et de crânerie. Elle le sentit, et recommença, sans chevroter, le couplet interrompu. Mais un colonel de forte corpulence, qui avait les cheveux blancs et une grosse moustache, se leva, lui fit un signe de la main, et, après s’être excusé poliment de l’interrompre encore, dit :
— Johnny, allez donc voir, je vous prie, s’il n’est rien arrivé à nos chevaux qui sont dehors.
L’idée ne vint à personne que le spectacle pût se poursuivre en l’absence de Johnny, bien qu’il fût simple private et ordonnance. On l’attendit, dans un silence religieux.
Il reparut, dit :
— Tout est bien.
— Bien, répéta le colonel, qui, se levant aussitôt, fit à la chanteuse un nouveau signe extrêmement gracieux.
Elle reprit pour la troisième fois le septième couplet, chanta le huitième, et la représentation ne s’acheva qu’après épuisement complet du programme, sans autre incident.
A la sortie, le même colonel aborda un second lieutenant qui se trouva tout à fait par hasard sur son chemin, et lui dit, toujours avec une exquise politesse :
— Oh ! monsieur Warden !... Charmé de vous voir. Voulez-vous aller à Paris? Nous manquons justement d’iode, de coton hydrophile, d’épicerie et d’une quantité d’autres choses que nous vous serons très obligés de nous rapporter. Je vous donnerai la liste.
Le second lieutenant Warden n’essaya pas de dissimuler le plaisir que cette proposition inattendue lui causait. Il le témoigna en rougissant comme une jeune fille, puis en faisant un sourire puéril de gourmandise. Mais ensuite il planta son regard bien droit dans les yeux du colonel, comme on lui avait prescrit de toujours faire, à
U ton et à Oxford, et il dit, d’un ton énergiquement affirmatif :
— Je suis très content d’aller à Paris, vous savez. Quand dois -je partir?
— Après le thé. Vous prendrez un interprète si vous avez besoin.
— Je n’ai pas besoin, répondit Warden, avec respect, mais avec fermeté, et même
— Je prendrai un interprète, déclara Warden, qui avait cependant réfléchi.
Il ajouta, avec une franchise admirable :
— Parce que, à Paris, je pourrai me promener et faire des visites, et l’interprète fera les courses.
— Très bien! dit le colonel, qui aussitôt s’éloigna, puis, tournant la tête : Vous pren-
— oh! monsieur warden!... charmé de vous voir.
avec fureur. Je sais très bien parler français, vous savez.
Le colonel n’en savait rien, mais comme il n’usait lui-même des interprètes que pour se perfectionner dans l’étude du français, il s’étonna qu’un jeune officier anglais qui avait le bonheur de parler cette belle langue couramment, refusât précisément pour ce motif d’emmener un interprète.
Il était trop discret pour manifester son étonnement.
— Comme il vous plaira, dit-il.
drez aussi une automobile, naturellement.
— Naturellement, dit Warden.
Dès que le colonel fut hors de vue, Warden, qui ne faisait jamais de gestes, en fit de si extravagants, et des gambades si inconvenantes, que ses camarades, inquiets, l’entourèrent et lui demandèrent s’il avait bu ou s’il était fou, enfin ce qui lui était arrivé.
— Une chose réellement splendide !
repartit le second lieutenant. Je vais à Paris tout à l’heure avec un interprète et une voiture naturellement, pour acheter
L’Autre Aventure du Joyeux Garçon. 7
de l’iode, du coton hydrophile, de l’épicerie et une grande quantité de choses qui manquent, je ne sais pas quelles choses, mais le colonel me donnera la liste. L’interprète fera les courses et je ferai des visites.
Les camarades de Warden le complimentèrent de sa bonne chance, et le chargèrent instantanément d’une multitude de commissions privées. Il eut en quelques minutes ses poches toutes pleines de lettres, de cartes, de petits paquets, et surtout de montres « pour changer le bracelet ». Il commençait de regarder sa propre montre,
— Je n’ai pas bu et je vois double. N’y a-t-il pas là réellement deux sacs?
— Réellement, il y a, dit l’ordonnance. L’autre est le sac de l’interprète.
Warden devina que l’interprète en personne n’était pas loin. Il le vit, en effet, à deux pas, et le reconnut au képi, de forme française : tout le reste de l’uniforme anglais, mais de coupe irréprochable, en drap d’officier, et qui ne devait point sortir des magasins d’habillement. Warden conclut de là que son interprète appartenait à la meilleure société, et lui dit :