‹ L'autre aventure du joyeux garçon;Chapitre 2 sur 43 · LA ROLLS-ROYCE FIT UN DÉMARRAGE FOUDROYANT · texte numérisé non relu

LA ROLLS-ROYCE FIT UN DÉMARRAGE FOUDROYANT

qui heureusement marquait cinq heures moins dix. « S’il était seulement quatre heures et demie, se disait-il, je serais obligé de prendre une malle avec moi ». Mais il put se contenter de son sac, que son ordonnance transporta sous ses yeux avec les plus minutieuses précautions et installa sur les coussins de la Rolls-Royce. Warden, ravi d’aller à Paris, le fut encore plus d’y aller dans cette magnifique voiture. Après l’avoir admirée un instant, il donna de nouveau un coup d’œil à son sac ; il fut bien surpris d’en voir un autre exactement pareil et de la même marque anglaise.

— Curieux 1 murmura-t-il.

Puis, reprenant son sérieux parce qu’il plaisantait, il ajouta :

— Comment allez-vous?

L’interprète salua. Warden observa qu’il était bien bâti, et presque aussi anglais que son uniforme et son sac de voyage.

— Charmant garçon, dit le second lieutenant, à un autre second lieutenant, qui répondit :

— Charmant.

Ils avaient tous deux l’habitude d’attribuer indistinctement cette épithète à tout ce qui vient de France, aux objets comme aux personnes.

Le mécanicien mettait le moteur en marche. Warden s’assit à l’arrière et appela près de lui, courtoisement, l’interprète qui allait prendre place sur le siège. La Rolls- Royce fit un démarrage foudroyant.

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Warden oublia soudain qu’il allait à Paris et qu’il n’était pas seul au monde. Il était toujours aussi heureux, mais le train fou de la course était maintenant la cause unique de son allégresse. Il ne pensait à rien : il respirait, il s’enivrait d’air pur : est-il une ivresse, une joie comparable? Il aurait crié de plaisir ! Un sentiment de convenance le fit taire, et il se rappela qu’il avait un compagnon, probablement bien élevé. Il lui dit :

— On va vite, c’est bon.

L’interprète répondit en anglais, correctement et grammaticalement, qu’il était aussi grand amateur de vitesse.

Quand Warden fut un peu blasé de cette sensation, il observa que le terrain sur lequel on roulait était parfaitement uni. Il dit :

— Bonne route française.

— Splendide, répondit l’interprète.

Warden remarqua ensuite que la température et le ciel étaient à souhait ; il dit : « Jour glorieux », puis, que le paysage était « charmant », et il le dit encore. Et enfin il s’avisa que, par mégarde, il avait jusqu’ici causé anglais avec son interprète (si cela s’appelle causer) et que ce garçon allait croire qu’il ne savait pas un traître mot de français. Il en fut humilié, il rougit, et brusquement, en français correct et grammatical — hélas ! avec quel accent ! — il dit :

Comment vous appelez-vous?

— Morand-Fargueil, répondit l’interprète sans pouvoir se défendre de donner aussi à ce nom un léger accent anglais.

Assurément cette façon de prononcer « Morand-Fargueil » était comique ; mais il ne semble pas qu’il y eût de quoi pâmer de rire, comme fit le second lieutenant Warden après avoir poussé une sorte de cri d’Apache. L’interprète en fut scandalisé; il gardait une attitude militaire, mais il considérait le second lieutenant avec sévérité, et se disait, in petto :

« Quand tu auras fini? »

Warden ne finissait pas. Il riait toujours, et débitait des phrases françaises incohérentes avec un terrible accent, avec une volubilité que ralentissait à peine la recherche des mots :

Oh! c’est drôle! Réellement, Morand-Fargueil! Je suis si content de faire votre connaissance! Alors, vous êtes René? J’aime ce nom. Il n’a pas d’égal en anglais. Ou bien, comment dites-vous? Si vous ne savez pas, pourquoi êtes-vous interprète? Mais je suis content que vous soyez et que vous veniez à Paris avec moi. Réellement, le monde est petit. René Morand-Fargueil ! René Morand-Fargueil! Comment allezvous?

René Morand- Fargueil était encore beaucoup plus Anglais que n’avait jugé Warden à première vue : il l’était d’une ma¬

nière en quelque sorte idéale, comme les Français ont coutume de l’être et les Anglais de ne l’être pas. Il se roidissait d’autant plus que le jeune lieutenant se laissait plus aller, et il opposait un silence digne à cette étourdissante volubilité.

Cependant, comme on l’interrogeait, il ne pouvait à la rigueur s’abstenir de répondre, et il répondit en anglais qu’il se portait tout à fait bien ; puis il posa la même question à Warden en l’appelant Sir, confor mément aux usages de l’armée britannique. Warden, qui a le cœur sur la main, en fut peiné extrêmement et se dit :

« I( ne me reconnaît pas ! N’a-t-il donc jamais vu ma photographie? Et pourquoi madame Morand-Fargueil ne la lui a-t-elle pas montrée? Mais moi, j’ai vu cent fois la sienne, et je ne l’ai pas reconnu davantage. C’est l’uniforme qui nous change tous les deux. Sans me reconnaître, il aurait bien pu me deviner. Peut-être qu’il est un peu bête? »

Cette hypothèse gratuite suffit à dissiper les ombrages que donnait au cordial Warden la réserve de son interprète, et il ne s’avisa point qu’elle était désobligeante pour René Morand Fargueil. Réellement, il fut même charmé que René fût un peu bête, et il conçut le malicieux projet de s’amuser à ses dépens. Il se garda de lui dire, d’emblée :

« Je suis Eric Warden, fils de Sir Oscar et de lady Warden. Nos parents, il y a plusieurs années, nous ont échangés, et j’ai passé deux mois à Paris chez les vôtres, tandis que vous passiez deux mois aux environs de Londres, chez les miens. Je vous écrivais des lettres amicales en français, et vous m’écriviez des lettres amicales en anglais ; un jour, cette correspondance a cessé comme il est naturel, et peut-être que, san la guerre, nous ne nous serions jamais rencontrés. »

Au lieu de tenir à René ce discours, qui eût tout éclairci, Eric lui posa des questions d’une précision surprenante, qui témoignaient une intime connaissance de la famille Morand-Fargueil et de ses entours.

La première question ne fut pas fort heureuse.

— Comment se porte votre chère vieille grand’mère? dit Eric.

J’ai eu le malheur de la perdre, dit

René.

— Je le regrette, dit Eric, avec cette indifférence stoïque que marquent d’ordinaire ses compatriotes à l’annonce de n’importe quel décès.

— Je pense, reprit-il après un temps convenable, que votre papa, monsieur Morand-Fargueil, est toujours au Conseil d’Etat?

— Il est à la retraite, dit René.

- — Oh ! s’écria Eric Warden, cette fois1 avec l’accent du désespoir. Alors, la dactylographe, mademoiselle Sauveterre, ne vient plus le soir, et il ne lui dicte plus des

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rapports, et votre chère maman ne crie plus : « Ce que tu peux être embêtant... »?

Il s’interrompit pour demander, comme il aurait dû le faire plus tôt, des nouvelles de madame Morand-Fargueil ; il tremblait que René ne lui répondît, comme pour le ci-devant conseiller d’Etat : « Elle est à la retraite. » Mais quelle apparence que l’interprète fît une réponse si ridicule?

— Maman est bien fatiguée, dit-il.

— Réellement? fit Eric, angoissé. Pourquoi?

— Elle ne peut pas s’habituer à se passer de moi, dit René.

Warden fit réflexion tout bas qu’elle s’en passait bien naguère, mais c’est qu’il lui tenait compagnie.

— Ma mère, dit-il, ne peut pas non plus se passer de moi. Pourtant, nous ne sommes presque jamais ensemble pendant la paix, et quand je me suis engagé, elle m’a dit que je faisais bien pour mon roi et mon pays... Désirez-vous que je vous raconte comment je me suis engagé? C’est une drôle d’histoire.

— Très volontiers, dit René.

Mais Eric était à la merci de ses souvenirs, qui ne défilaient pas en ordre, et, bien qu’il eût hâte de conter cette drôle d’histoire, il s’interrompit pour demander dans quelle arme servait Marcel Yalvin.

— Je n’en sais trop rien, dit René. J’ai vaguement ouï dire qu’il était dans l’aviation.

— C’est un bon garçon, dit Eric.

■ — Nous ne sommes pas très liés, repartit sèchement Morand-Fargueil.

Eric rougit fortement et s’informa de madame Valvin elle-même. Sa voix devint chantante comme celle de cette dame.

René, qui n’ignore pas la réputation de complaisance de madame Valvin, sourit, pensa ce qu’on imagine, et répondit :

— .Elle a toujours quarante-neuf ans.

— Oh ! je n’aurais pas cru, dit Eric, choqué sans savoir pourquoi.

— Comment vous êtes-vous engagé? dit René, en mettant sa main gantée devant sa bouche, pour bâiller avec élégance.

— Oh ! c’est comique, dit Eric Warden, subitement épanoui. Je pensais très peu de la guerre, et même je ne savais pas, réellement, qu’il y a la guerre, parce que je suis maintenant dans les affaires et je ne lis pas souvent les journaux. Je n’ai pas le temps, vous savez. J’aurais le temps le vendredi soir, le samedi, le dimanche et le lundi matin, mais je fais le week-end à la campagne et je joue le ballon. Mais, un dimanche, j’ai assisté au meeting et j’ai entendu un orateur qui disait beaucoup de choses dures aux splendides garçons comme moi qui ne font pas leur devoir militaire. Je ne puis concevoir pourquoi ces choses dures ne me troublaient pas du tout. Mais, le même jour, j’ai vu passer dans la haute rue du village une proces¬

sion de petites filles avec des robes courtes et des chaussettes. Celles qui allaient devant portaient un écriteau. Je traduirai, quoique vous soyez interprète. Il y avait sur la pancarte ces paroles sévères :

« Hommes, si vous ne partez pas pour le front, nous, les filles, nous irons nous battre ». Alors j’ai eu honte de moi-même, et plusieurs comme moi. Nous avons tous signé l’engagement. Je suis retourné à la maison, j’ai dit à maman ce que j’avais fait, elle m’a dit : « Vous avez bien fait. » Ensuite, j’ai été commissionné presque aussitôt, parce que je suis bien élevé. C’est comique, n’est-ce pas?

— C’est chic, dit René Morand-Fargueil.

Cet éloge, d’une expression si modérée, toucha Eric à tel point qu’il s’écria, sans ménager aucune transition :

— Je suis Eric Warden ! J’avais oublié de vous dire.

— Voilà un petit quart d’heure que je m’en doutais, dit René.

Eric s’empressa de réformer son jugement téméraire, et se sentit charmé que le fils de madame Morand-Fargueil ne fût pas « un peu bête », et même ne le fût pas du tout. Il lui fit mille démonstrations d’amitié, et René, qui n’était glacé qu’à la surface, y répondit fort gentiment.

— Je pense, dit Eric, que votre mère sera bien étonnée, mais contente de vous voir.

Il ajouta naïvement :

— Elle sera contente de me voir aussi.

Il ajouta encore :

— Mais peut-être elle me grondera parce que je n’écris jamais?

Il fallut que René lui jurât que madame Morand-Fargueil ne lui ferait aucun reproche.

— Nous irons au Zoo, dit Eric, c’est-àdire au Jardin des Plantes, où je suis allé avec votre maman, et une autre fois avec Marcel Valvin.

— Nous ferons d’abord nos courses, dit René.

— Oui, mais, quand elles seront faites, nous irons au Zoo , et dans tous les endroits. Je veux revoir tout Paris en deux jours.

Ils discutèrent ensuite longuement s’ils devaient envoyer une dépêche à madame Morand-Fargueil ou lui laisser la surprise. Eric était pour la surprise, René objectait que « la joie fait peur ». Mais c’est toujours Eric Warden qui a le dernier mot. Ils n’envoyèrent donc point de dépêche.

— Où comptez- vous descendre? demanda René.

Cette question pensa les brouiller. Eric eut un accès d’indignation.

— J’aimerais mieux, dit-il, ne pas aller à Paris, si je ne devais pas descendre chez vous. Peut-être avez-vous un lit pliant? Ou bien, il n’est pas difficile d’en trouver un. On le mettra donc dans votre chambre,

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et vous coucherez dessus. Moi je coucherai dans votre lit que j’ai déjà habité. Parce que je suis l’officier et vous êtes seulement l’interprète, vous savez.

Les raisons de nos sympathies sont mystérieuses : on ne le remarque pas ici pour la première fois. Il ne faut point se dissimuler que René Morand-Fargueil avait répondu jusqu’alors assez froidement aux avances d’Eric Warden ; mais, dès que le second lieutenant prononça cette petite phrase : Parce que je suis V officier et vous êtes seulement V interprète, René s’avisa tout d’un coup qu’il était irrésistible. C’est qu’il articulait ces mots avec l’emphase anglaise, et du même ton qu’un écolier de douze ans qui dit à ses camarades : « Nous allons jouer au soldat ; moi, je ferai le général. » Cette puérilité parut d’autant plus séduisante à René Morand-Fargueil qu’il avait lui-même une précoce maturité d’esprit. Son amitié d’autrefois pour Eric Warden, qui n’avait été que par lettres et à distance, et qui sommeillait depuis tant d’années, se réveilla subitement, devint positive et actuelle.

Il céda de bonne grâce à cette grâce tyrannique, et pensa qu’il serait bien aise de coucher par terre pour céder à son hôte le bon lit.

Eric Warden, qui ne pénétrait pas toujours la pensée d’autrui, mais devinait dans l’instant même les sentiments les plus secrets, connut sa victoire et goûta une joie divine. Pour témoigner son contentement, il supplia René de ne plus lui parler que français, et de le tutoyer malgré la différence des grades. Il ht lui-même un premier essai, qui ne fut point malheureux, sauf qu’il continuait de mettre Vous savez à la fin de toutes ses répliques, et ne pouvait prendre sur lui de dire Tu sais.

— C’est dommage, lui dit René, que notre chauffeur ne soit pas Belge : il pourrait te donner des leçons.

Cette plaisanterie facile les -fit rire tous deux aux éclats, et accrut encore leur intimité. Warden était dans une si grande exaltation qu’il demandait toutes les deux minutes à Morand-Fargueil :

— Es-tu heureux?

— Je suis, répondait Morand-Fargueil, usant du vocabulaire français et de la syntaxe anglaise.

Et ils riaient de plus belle, jusqu’à en être fatigués.

Après avoir soufflé, René prit garde qu’il s’était à peine informé de sir Oscar Warden, de lady Warden et des frères d’Eric ou de ses sœurs (car il ne se rappelait pas précisément si c’étaient des garçons ou des filles). Il interrogea le second lieutenant, et le pria, de ne point épargner

les détails ; mais il ne put obtenir que cette réponse, laconique et britannique :

— Papa, maman et ma sœur sont bien.

Eric, en revanche, prit garde à son tour que René ne lui avait rien dit des Morand- Fargueil, hors que papa était à la retraite et maman bien nerveuse. Il coupa la parole à son inférieur, et demanda premièrement si Eugénie était toujours la femme de chambre.

— Toujours, dit René.

Eric ne sut point cacher son étonnement. Il ne croyait pas que les domestiques français pussent demeurer plus de six mois dans une même place. Mais il déclara qu’il serait bien content de revoir cette bonne Eugénie. Comme il l’était bien davantage de revoir madame Morand-Fargueil, et que les menus épisodes, d’abord un peu effacés, de son précédent voyage continuaient de lui revenir à l’esprit, il dit ensuite :

— Je suppose, ta mère fait toujours beaucoup de visites et elle donne aussi des bridges, quoique je ne sois plus là pour l’aider à recevoir?

— Tu n’y penses pas ! dit René. Ce n’est pas à Paris comme à Londres, personne ne reçoit plus depuis la guerre, et un de mes amis, qui n’est pas mobilisable, m’écrivait l’autre jour qu’il y a un an juste qu’il n’a enfilé son habit...

Warden parut choqué, et n’aurait su dire si c’était d’apprendre que René Morand-Fargueil eût un autre ami, eu que cet ami ne portât pas le soir, comme il est de règle, Yevening dress.

— Alors, reprit-il, qu’est-ce que fait ta mère toute la journée? Elle s’embête?

— Pas du tout, répondit avec vivacité René Morand-Fargueil : elle s’occupe. Elle soigne les blessés... tiens ! à l’hôpital anglais de la rue de Sèze... Et le soir, elle m’écrit.

— Elle est réellement infirmière dans un hôpital anglais ! fit Eric.

Il ne douta point d’abord que ce ne fût en mémoire de lui. Puis il songea que, si par hasard il recevait quelque mauvais coup, il serait certainement soigné dans cet hôpital anglais de la rue de Sèze, et par madame Morand-Fargueil en personne.

On a vu des coïncidences plus extraordinaires. Il se rappela enfin qu’elle l’avait déjà soigné, un jour qu’il avait un peu de fièvre, et ce souvénir lui causa un trouble bien étrange ; il rougit, détourna les yeux, garda le silence une minute. Mais il craignit que René ne s’en inquiétât, et lui demanda, pour changer :

— Es-tu heureux?

— Je suis, dit René.

— Nous n’avançons pas ! dit Eric.

Ils ne faisaient en effet que du quatrevingts à l’heure. En dépit de cette allure modérée, ils franchirent la barrière à six heures trois quarts et débarquèrent « à la maison » sur le coup de sept heures.

— Nous avons, dit Eric, juste le temps

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d’être prêts pour le dîner, s’il est toujours à huit heures.

— Je crois qu’on l’a avancé d’un quart (l’heure, dit René.

— Alors, nous n’avons pas le temps.

Dépêchons-nous.

Mais il reconnut en passant la concierge, qui fut si ravie de le voir qu’elle oublia qu’elle devait être également ravie de voir M. René. M. René ne se formalisait plus de rien et les succès de son ami ne lui donnaient aucun ombrage. Il voulait prendre l’ascenseur. Eric ne le voulut point.

— Parce que, dit-il, c’est une vieille machine qui ne sait pas monter vite.

Et il grimpa, quatre à quatre. René le suivit.

— Je pense, dit-il, qu’Eugénie va tomber à la renverse en me voyant.

Elle ne tomba point, mais poussa des cris perçants, et, de même que la portière, fit fête à l’étranger bien plus qu’à son jeune maître. Eric fut droit à la chambre de René, ou plutôt à sa chambre. Son premier soin fut d’ouvrir la fenêtre toute grande, ainsi que celle de l’antichambre, et de laisser les portes ouvertes. Tout en faisant le ménage à sa façon, il criait :

— Vous devez avoir un lit pliant tout de suite pour monsieur René, parce que moi je coucherai dans son lit qui fut le mien, vous savez ! Je pense, ajouta-t-il après avoir réfléchi et calculé, que nous n’avons pas le temps de prendre le bain j’un après l’autre. Il faut faire ensemble. Alors Eugénie mettra dans la chambre le tub en caoutchouc qui est dans mon sac ou celui qui est dans le tien. Ça ne fait rien parce qu’ils sont pareils, et tu n’es pas dégoûté de moi, je suppose?

Je dis, tu auras le tub et moi la baignoire.

— Naturellement ! dit René, puisque tu es second lieutenant et moi private.

Comme Eugénie n’était pas à leur gré assez prompte, ils préparèrent eux-mêmes et le bain et le tub ; mais le respect de la hiérarchie n’interdit pas l’échange des bons procédés, et ce fut Eric Warden qui emplit le tub de caoutchouc pour René, tandis que René faisait couler l’eau dans la baignoire pour Eric.

Cependant M. Morand-Farguejl, qui n’avait plus grand’chose à faire, était

allé chercher madame Morand-Fargueil à l’hôpital. Ils rentrèrent ensemble en se promenant. Ils avaient leur clef : ils ne sonnèrent point. La violence du courant d’air leur jeta d’abord la porte au nez. Ils la rouvrirent, et pénétrèrent dans l’appartement en criant que les domestiques étaient fous de laisser toutes les fenêtres ouvertes à une heure pareille. Madame Morand-Fargueil ne put s’empêcher de faire

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