‹ L'autre aventure du joyeux garçon;Chapitre 32 sur 43 · LE GARDE DU CORPS · texte numérisé non relu

LE GARDE DU CORPS

Davy Pipe rentra chez lui délivré de tout scrupule, sûr de son droit d’hériter, enfin parfaitement tranquille du côté de la conscience ; mais un autre souci le travaillait. Il savait bien qu’il ne toucherait à aucune femme d’ici à quatre ans et six mois, et il ne doutait pas de luimême ; mais il craignait que ses camarades ne voulussent point comprendre un changement de régime si brusque et si étrange, qu’ils n’en fissent des gorges chaudes, ou que même ils ne lui tendissent des embûches pour le faire succomber à la tentation. Ce brave garçon avait besoin de sentir autour de lui une approbation et une sympathie universelles : c’était son unique faiblesse.

S’il eût vécu parmi des Américains ou des Anglais, les choses se fussent passées tout simplement. Personne ne se fût mêlé de ce qu’il avait pu faire avant le décès de son oncle ni de ce qu’il ne faisait plus depuis, et il eût continué de n’en rien dire à ses plus intimes, après comme avant. Mais ces diables de Français ne respectent pas la liberté individuelle.

Davy, qui avait coutume de publier ses bonnes fortunes, pensa bien que sa réserve étonnerait et que l’on ne se gênerait point pour lüi poser des questions. Il était trop Anglo-Saxon pour avoir un sentiment fort vif du ridicule; mais il était trop Parisien pour demeurer insensible à la raillerie ; et comme il avait cette sorte de teint que les gens de sa race

Davy Pipe.

appellent pink and white, il rougissait à tout propos.

Les Français ne sont pas si terribles : les camarades de Davy Pipe lui firent une bonne surprise. Il retourna dès le lendemain à l’atelier, car il n’avait pas trop de quatre ans et demi pour se mettre en état d’obtenir une mention honorable, et il ne voulait pas perdre une minute.

« Nini, se disait-il, n’a pas manqué de leur raconter mon histoire : ils vont me faire une entrée et me battre un ban. »

Tout au contraire, dès qu’il parut, la conversation, qui était fort animée, et sans doute fort libre, s’interrompit subitement. Les amis particuliers de Davy Pipe quittèrent leurs places et vinrent lui serrer la main, en prenant ce qu’on appelle un air de circonstance et qui ne saurait être défini autrement. Ils n’ajoutèrent point de commentaires, mais Davy Pipe sentit qu’on lui faisait des compliments de condoléances, et en fut touché. Il ne démêlait point si on le plaignait d’avoir perdu son oncle ou d’être "condamné à une abstinence incommode. Il alla gravement s’asseoir et mit le nez sur sa bescgne.

Son deuil lui donnait de l’importance, et il ne s’étonnait point que ses camarades lui témoignassent de la déférence. Mais ils continuèrent de lui en témoigner au bout de deux ou trois jours, quand ils auraient dû n’y plus penser, et que luimême, à vrai dire, n’y pensait plus guère. Davy Pipe se creusa la tête pour s’expliquer cette attitude, et ne soupçonna pas un instant que sa fortune en pût être cause. Les artistes, même en herbe, sont désintéressés par hypothèse, et méprisent l’argent. Mais, au-dessus de certains chiffres, on ne peut vraiment plus le mépriser. Sachant, à deux ou trois près, ce que l’oncle Simmonds avait laissé de millions, les jeunes élèves de l’atelier Fergan trouvaient que le denier valait la peine de se priver un peu pendant quatre ans et demi. C’est même pour ce motif que la situation de Davy Pipe ne leur semblait point ridicule. D’ailleurs, il était Américain. Ils eussent ri peut-être, malgré l’héritage, d’un Français condamné à cinquante quatre mois de chasteté ; mais, pour un Américain, cela leur paraissait la moindre des choses. Ils étaient même choqués, à la réflexion, que Davy Pipe n’eût point pratiqué de tout temps une vertu si naturelle à ceux de sa race qu’un Anglo-Saxon a toujours l’air de contrarier les vœux de la nature quand précisément il y cède. Le cas de Davy Pipe ne leur semblait donc point risible, ni peu honorable pour l’atelier. Ils étaient fiers de posséder cet oiseau rare. Ils s’en targuaient auprès des élèves des autres ateliers Fergan. Ils ne songeaient point à semer de tentations et d’embûches la route ardue de Davy Pipe : ils prétendaient le mener sans accident jusqu’au

terme de son épreuve et le protéger au besoin contre lui-même.

Ils n’osèrent point, d’abord, le sur veiller ; mais ils prirent soin d’éviter, durant les séances, tous les sujets de conversation qui pouvaient rappeler à Davy Pipe la chose défendue. Ils s’interdirent les chansons gauloises, et comme ils n’en savaient pas d’autres, ne chantèrent plus en travaillant. Ils châtièrent leur langage, et comme leur verve se refroidissait sitôt qu’ils n’usaient plus d’un vocabulaire assaisonné, ils en arrivèrent à ne plus parler du tout.

Un jour, l’un des grands peintres qui venaient à tour de rôle corriger leurs académies, dit en ouvrant la porte :

— Eh bien, vous ne faites guère de boucan ! J’ai cru que je m’étais trompé et que c’était le jour de ces demoiselles.

Tous les yeux se tournèrent vers Davy Pipe, qui rougit, à son ordinaire, mais sans mauvaise humeur, et qui même sourit malicieusement.

— Ah! oui... murmura le grand peintre, qui était au courant de l’histoire comme toute la terre.

Et il vint corriger avec une particulière sollicitude l’esquisse de Davy Pipe, n’oubliant point que la mention honorable au Salon des Champs-Elysées était aussi une des conditions de l'héritage.

Tous ces jeunes hommes, avec leurs façons demoiselles (selon l’expression du grand peintre), décontenançaient les modèles eux-mêmes, qui faisaient mille simagrées pour se mettre en tenue de modèles. Nini, quand vint son tour de pose, sentit cette gêne, promena sur l’assistance un regard étonné, enfin avisa Davy Pipe.

— Comment, dit-elle, tu es là?

Elle refusa carrément de se déshabiller.

Cette bêtise mit hors de lui Davy Pipe, qui n’avait point trouvé mauvais jusqu’alors qu’on le respectât.

— Tu n’es pas folle? dit-il.

Il ajouta, à tue-tête, — car il n’était pas fâché que tout le monde l’entendît :

— Je sais peut-être comment tu es faite. Il me semble que je te connais dans les coins.

Cette observation, qui n’apprenait rien à personne, singulièrement à Nini, la piqua au vif, et elle poussa les hauts cris, ni plus ni moins qu’une austère petite bourgeoise qu’un homme mal élevé insulte par erreur dans la rue. Les élèves, qui avaient le plus grand besoin de se détendre, firent chorus ; et comme ils avaient également besoin de lâcher tous les gros mots qu’ils retenaient depuis plusieurs semaines, ils se mirent à dialoguer comme à Waterloo, les uns en français, les autres en anglais.

Nini, qui changeait aisément d’idée, cria dans le tohu-bohu qu’elle était bien sotte de se gêner pour cet animal-là, et se dévêtit en un tour de main. Mais dès

Davy

qu’elle fut sur la planche, elle voulut se réconcilier avec Davy Pipe.

— Viens tout de suite m’embrasser 1 lui dit-elle.

Quelle imprudence ! Elle était nue.

Au fait, cela était sans danger, devant tous ces hommes prêts à intervenir.

Mais les langues étaient déliées : on

Pipe. 8c

— Comme tu dois t’embêter ! dit un autre.

Un troisième demanda :

— Pourquoi est-ce qu’il ne nous invite plus?

Davy, qui aimait fort de recevoir, n’osait plus inviter ses camarades depuis qu’il ne lui était plus loisible de partager

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