FAIS DE MOI CE QUE TU VOUDRAS
précisément pour ce motif, il avait besoin de beaucoup d’argent. Il ne regardait pas à la dépense, mais il n’aimait point de payer douze millions ce qu’à son âge on se
ne concevait point qu’une pure jeune fille eût pu être l’instrument de sa ruine, alors que des femmes perdues, et une femme du monde qui ne valait ni pis ni mieux, avaient reculé à cette besogne.
Son caractère était si bien fait qu’il pouvait remuer toutes ces pensées tristes sans amertume ni mauvaise humeur. Il ressentait, au plus, un peu de mélancolie. Cela le fit songer à Dieu.
Les hommes de cette race ont une religoin pratique : ils en usent familièrement avec le Seigneur, dans leurs petits ennuis.
Pipe voulut, pour se consoler, faire une lecture édifiante. Il hésita entre la Bible et le testament de son oncle, dont la copie in extenso lui avait été récemment transmise. Il se décida pour le testament : le culte des morts est aussi une partie de la religion. N’était-ce points d’ailleurs, le cas de relire ce document, qui ne lui offrait plus
Davy
depuis quelques minutes qu’un intérêt de curiosité?
Le style du colonel Simmonds n’avait aucun accent militaire ; il était commercial ; mais il était aussi emphatique, biblique, et il s’accommodait parfaitement aux dispositions religieuses de Pipe. Ainsi, quand ce brave colonel voulait mettre en garde son neveu contre les femmes de mauvaise vie ( improper ), il s’élevait à l’éloquence. Il empruntait les formules de l’anathème, il fulminait, il assénait au sexe les épithètes les plus désobligeantes. L’ennemie, la bête, lui inspirait visiblement une haine féroce, et surtout un effroi ingénu. Ce n’est plus pour défendre son neveu Davy Pipe qu’il bataillait contre elle : il oubliait le casus belli, il voulait la vaincre et la tuer pour le salut du genre humain. Il se tenait dans les généralités. Il développait des lieux communs qui ont déjà beaucoup servi ; et il ne se ressouvenait de Davy Pipe que tout au bout de son développement pour lui prescrire, d’un seul mot sec, l’abstinence.
Davy Pipe était sensible à l’éloquence du discours. Ce prêche l’accabla. Il rougissait, bien que nul ne le pût voir, comme s’il avait reçu devant témoins la plus sévère admonestation. Il était accablé de honte. Il ne regrettait pas plus que tout à l’heure ce qu’il avait fait avec mademoiselle Colette Dupont, ni précédemment avec bien d’autres, mais il avait honte du péché en général ; il en avait horreur ; et il avait positivement peur de l’enfer, comme Agnès, quand Arnolphe lui parle des chaudières bouillantes.
Mais, soudain, Pipe goûta une sensation de rafraîchissement délicieuse. Le colonel venait de changer. Il ne foudroyait plus, il ne menaçait plus, il décrivait avec toute la poésie dont sa plume était susceptible les douceurs de la religion réformée. Il en vantait la pureté, la sécurité, le réconfort. Et Davy Pipe l’écoutait, — oui, en vérité, il ne lisait plus : il écoutait — Davy Pipe l’écoutait humblement, docilement. Il faisait abnégation de sa volonté comme de son intelligence. Il ne se serait pas permis une objection. Seulement, le colonel perdait son autorité quand il se mêlait de séduire. Comme orateur, il avait plus de force que de charme. Il réussissait médiocrement dans le genre de saint François de Sales. Davy Pipe se dégageait petit 'à petit. Il recouvrait son libre arbitre et sa faculté de libre examen.
Il ne put se défendre d’observer que, pour la consolation et, si l’on peut dire, pour l’agrément, la religion réformée ne vaut pas la vieille religion catholique, qui avait été sa religion jusqu’à ce jour.
Une illumination subite se fit dans son cœur. Il rejeta loin de lui l’inutile testament de l’oncle Simmonds, et il s’écria :
Pipe. 93
— Mais je n’ai plus aucune raison d’y renoncer, à la religion catholique, puisque, de toute façon, je n’hérite pas !
Il éprouva dans l’instant une grande joie, justement cette même joie que lui présageait et lui promettait son oncle pour le jour où il embrasserait la religion dite réformée. Il oublia pendant cinq minutes ses douze millions, ce qui prouve bien qu’il n’est pas un homme d’argent. Il pensa : « C’est l’abbé Smith qui va être content ! » Et, pour que l’abbé Smith fût content le plus tôt possible, il courut, sans même prendre de paletot, jusqu’à l’hôtel voisin de la place de l’Etoile où ce digne prêtre demeurait.
Ce n’est qu’en grimpant l’escalier, et quand l’essoufflement le ralentit, qu’il se demanda comment il allait faire pour expliquer sa nouvelle détermination à l’abbé. La chose n’était pas commode.
Pour la première fois peut-être de sa vie, il se résolut de mentir, du moins par omission. Il ne croyait vraiment pas pouvoir, sans offenser Dieu, avouer à un de ses ministres qu’il revenait à l’orthodoxie parce qu’il avait violé un des commandements.
Mais le pauvre Davy Pipe ne sait pas mentir : quand il ment, c’est comme s’il avouait ; et l’abbé Smith est perspicace. Il félicita Davy Pipe d’avoir renoncé à l’apostasie; mais il le félicita très froidement, et Davy Pipe vit bien qu’il n’attribuait pas à ce revirement des motifs héroïques. Il lui dit ensuite :
— Vous devez avoir d’autres raisons?
Davy Pipe fut bien aise de ne l’avoir pas dupé. Il se sentit soulagé d’un grand poids : il s’empressa de raconter son histoire, avec plus de détails que l’abbé assurément n’en souhaitait.
Quand il fut au bout de son rouleau, il baissa la tête, et dit avec contrition :
» — Vous voyez bien, monsieur l’abbé, que je suis déchu de tous droits à la succession de mon oncle.
« — Je ne pense pas ainsi, fit l’abbé Smith avec calme.
— Hein? Quoi? cria Davy Pipe, transporté d’un magnifique espoir.
L’abbé repartit, toujours avec calme :
— Si vous m’avez cité correctement le texte de monsieur votre oncle, les femmes de qui le commerce vous est interdit appartiennent à une catégorie déterminée et définie avec la plus rigoureuse précision : ce sont les femmes de mauvaise vie (improper). Or, mademoiselle Colette Dupont vient de commettre, avec votre complicité, un véritable crime, et soyez sûr qu’elle n’échappera pas plus que vous au châtiment d’en haut ; mais elle n’en est pas moins une jeune fille par définition. Elle est aussi capable qu’une autre de vous faire commettre un péché mortel, mais elle ne vous expose à aucun des dangers contre lesquels monsieur votre oncle a eu dessein de
Davy Pipe.
vous prémunir. La volonté du testateur, n’est pas douteuse. Il serait probablement désolé, — il l’est, puisque son âme survit — il est désolé que vous ayez éloigné des voies du salut une jeune fille, virgo intacta ; mais il n’avait pas prévu ce cas, et il ne saurait vous dépouiller, en conséquence, des douze millions qu’il vous a légués.
Davy Pipe était trop excité pour suivre les méandres de ce subtil et irréfutable raisonnement ; il n’en saisissait que les conclusions, fort simples, et qui n’avaient pas besoin de tout cet appareil logique. La surprise, la joie lui arrachaient des cris. S’il avait eu sous la main son banjo, il n’eût point manqué d’en gratter
les cordes et de chanter ou de siffler quelque chanson de nègre ; mais il ne l’avait point, et il se contenta de danser un pas de cake-walk ; puis il embrassa l’abbé Smith qui ne pouvait s’empêcher de rire.
Mais soudain il se rembrunit ; et il dit à l’abbé, gravement :
— Secouez les mains avec moi une dernière fois, parce que maintenant, j’y pense, je dois redevenir protestant. Je ne puis donc vous revoir, décidément ; mais je vous aime beaucoup et je ne vous oublierai jamais.
Octobre 1910