‹ L'autre dangerChapitre 20 sur 88 · SCENE VIII · texte numérisé non relu

SCENE VIII

CLAIRE, FREYDIERES

CLAIRE. — Tu l'as entendu... tu vois que je n'exagère pas quand je te dis combien il devient désagréable.

FREYDIÈRES. — Il est resté celui qui est sorti le premier de l'Ecole ; il ne supporte pas que, dans la vie, d'autres soient avant lui. Pauvre homme, il est à plaindre.

CLAIRE. — Sans doute, mais ceux qui sont autour de lui sont aussi à plaindre. Ah! je t'assuire que la Vie n'est pas drôle tous les jours.

FREYDIÈRES. — Pourtaut tu devraïs être habituée.

cLAiiiK. — Je devrais; mais ça m'est toujours pénible, chaque fois que je le vois ainsi mécontent et injuste... Il ne peut plus .souffrir Ernstein.

FUKYDiÈKES. — C'est l'associé : en cela il ne fait qu'obéir aux lois de l'association.

CLAIRE. — Enfin! no parlons plus de lui... tu es là, tu es là... c'est l'essentiel... Ah! vois-tu, j'ai tant besoin de me sentir aimée.

FREYDifcuES. — Jo t'aime, ma chère petite Claire, et je t'aime davantage quand jo te vois un peu nialheureuse.

CLAIRE. — C'est vrai... alors je voudrais l'être toujours.

FREYDIÈRES. — Noiî, ça u'est pas indispensable.

CLAIRE. — Et puis, je viens de rester huit jour seule... il ne faut plus être absent aussi longtemps. Loin de toi, mon cœur a eu bien froid.

FREYDIÈRES. — Ma pauvro chérie ! mais je le réchaufferai, je le réchaufferai, ton cœur... oui, nous avons besoin d'être l'un à l'autre. Ecoute, écoute, je vais te dire au revoir.

CLAIRE. — Déjà !

FREYDIÈRES. — Attends... Je vais rentrer chez moi, chez nous, oîi tout est préparé pour te recevoir, et tu viendras me rejoindre tout à l'heure... Tu viendras?

CLAIRE. — Hélas! je ne pourrai pas.

FREYDIÈRES. — Pourquoi ?

CLAIRE. -^ Il faut que je fasse une visite à M'°^ Ernstein.

FREYDIÈRES. — Oh!... Tu ne peux pas y aller une autre fois?

CLAIRE. — Mais non, c'est son premier jeudi... C'est son premier jeudi. '

FREYDIÈRES. — Le diable emporte ]V[me Ernstein et son jeudi ! Elle aurait vraiment pu choisir un autre jour.

CLAIRE. — Elle ne savait pas.

FREY'DiÈRES. — - AloTs, fais ta visito tout de suite et viens après.

CLAIRE. — Après... c'est que je serai avec Madeleine...

FREYDIÈRES. — Ail! c'cst justc, ^ladeleiiie, maintenant... Tu ne pourrais pas t'en débarrasser ?

CLAIRE. — Oh! m'en débarrasser! je n'aime pas ce mot-là, quand il s'agit de ma fille.

FREYDIÈRES. — Bien sûr, quand il s'agit de ta fille, il faut peser ses paroles. Ah! je finirai par la détester, cette petite, si elle se trouve toujours entre nous.

CLAIRE. — Ah! ne dis pas ça...

FREYDIÈRES. — Mais si, je le dis...

Voyons, mets-toi à ma place; j'arrive ici, heureux de te revoir, et tout se ligue contre ma joie: c'est la mauvaise humeur de ton maj-i, c'est le jeudi de M™<= Ernstein, c'est Madeleine! Comprends donc que j'aurais désiré te sentir plus à moi... Je te demande une heure, ce n'est pas beaucoup, pourtant... Depuis huit jours, je vis dans l'espérance et dans l'attente de cette heure-là, et tu me la refuses.

CL.AïUE. — Je ne te la refuse j>as... je la désire autant que toi... je t'explique pourquoi c'est impossible... je viendrai demain.

FREYDiÈKES. — Demain ce sera autre chose. Madeleine aura sans doute quelque cours de dessin ou de solfège auquel tu devras la conduire.

CLAIRE. — Il n'est pas question de ça... mais ce n'est plus une enfant, c'est bientôt une jeune hllc, tu ne t'en aperçois donc pas?

FKEYDIÈUES. AlorS ?

CLAIRE. — Alors, tu devrais comprendre à quelles précautions je suis tenue envers elle.

FREYDiÈRES. — Quelles précautions?

CLAIRE. — Songe donc, si jamais elle se doutait! Car il sufi.t d'un hasard, d'une imprudence de ma part pour que ce témoin jusqu'ici candide devienne clairvoyant et même un juge. Je suis obligée de l'emmener aujourd'hui, n'en conclus pas qu'elle est toujours entre nous.

FREYDIÈRES, criant. — Certainement, elle est toujours entre nous.

CLAIRE. — Ne parle pas si haut.

FREYDIÈKES, à mi-voix. — Certainement, elle est toujours entre nous. Rappelle-toi, lorsque tu es venue à Paris, lorsque nous nous sommes retrouvés, c'est à cause d'elle que tu as lutté si longtemps contre moi et contre toi-même, contre ton amour... et, dans les commenceraent.s, lorsque je t'ai suppliée de partir avec moi et de nous aimer librement, c'es:t encore à cause d'elle que tu es restée.

CLAIRE. — Je ne pouvais pas l'abandonner ni mettre dans sa vie un exemple pareil. Certes, le scandale ne m'effrayait pas pour moi.

FREYDIÈRES. — Ce scandale n'eût été qu'un désordre apparent et momentané. En tous cas, il était préférable au désordre constant, à la régulière irrégularité que nous avons acceptée et dont nous souffrons tous les jours.

CLATRE. — Ah ! parfois, j'en arrive à le croire, surtout quand je te vois comme ça et que tu me reproches, à propos de la moindre

contrariété, le sacrifice que j'ai fait en restant auprès de ma fille. Ce n'est pas généreux de ta part, car tu dois bien penser que, moi aussi, j'en sens profondément l'amertume.

FREYDIÈRES. — Je ne t€ reproche rien ; seulement aujourd'hui, tu me fais prévoir que notre situation déjà si compliquée va se compliquer encore davantage parce que ta fille grandit... tu me fais prévoir, dans notre amour, encore plus de gêne, de contrainte, de ruses, de mensonges, de comédies, car c'est ça, au fond... il y en a pourtant bien asscz^ comme ça. Alors, dans ce cas, il vaudrait mieux avoir deux existences franchement séparées.

CLAIRE. — Séparées?... Comment ça?

FREYDIÈRES. — Je ne viendrai plus ici... je te verrai chez moi, quand tu pourras venir. De cetto façon, je resterai en dehors de tant de choses qui me blessent, me chagrinent et me fendent injuste, je le sens bien ; si nous n'avons que de rares instants à pas ser ensemble, je ne t'attristerai pas de ce.s récriminations qui jaillissent d'une existence ii-.ritante. Nous ne connaîtrons que des heures d'amour et d'étremtes.

CLAIRE. — Est-ce que deux êtres qui s'aiment peuvent se contenter de ces heureslà seulement, si ardentes et si rapprochées qu'elles puissent être? Mais, rappelle-toi, dans les commencements, nous avons essayé, nous n'avons pas pu.. Quel prétexte, d'abord, donuei'ais-tu pour ne plus revenir?

FREYDIÈRES. — J'en ai bien trouvé pour venir.

CLAIRE. — C'était plus facile!... Les circonstances ont permis que tu deviennes le familier et l'ami de cotte maison... Profiton.s-en...

FREYDIÈRES. — Ah! nous OU profitons... De ce côté-là, nous n'avons rien à nous reprocher. Mon couvert est mis ici tous les soirs, si je veux, entre le tien et celui de ta sœur, en face de ton mari et de ta fille.

CLAIRE. — Après tout, nous ne sommes pas des exceptions.

FREYDIÈRES. — Il faudrait en être.

CLAIRE. — Il aurait fallu commencer plus tôt et res*^er l'un et l'autre dans tout le devoir... Cette atmosphère de contraintes et de mensonges me pèse autant qu'à toi ; mais nous la respirons ensemble et, quand je ne puis être à toi, comme aujourd'hui, j'ai du moins la consolation de te voir, de te parler, de t'entendre. J'ai besoin, comprends-tu, j'ai besoin que tu sois mêlé à ma vie, que tu sois dans ma vie... J'ai tout arrangé pour

ça... j'y suis trop habituée... et tu voudrais que brusquement...

FREYUiÈiŒS. — Ça peut se faire sans brusquerie.

CLAiHK, dons les larmes. — Alors, c'est la fin de tout... Il vaut mieux en finir tout de suite, si c'est ça que tu veux, plutôt que de séparer nos existences comme tu le proposes. Mais moi, je ne le veux pas... D'abord je ne le pourrai pas... c'est au-dessus de mes for-

CLAIRE. — Mais elle ne s'apercevra de riou du tout.

l'UEVUii'^RKS. — Alors, bien.

( i.AiRK. — C'est vrai, je ne sais même pas pourquoi je t'ai parlé de ça... Nous ne nous affichons pas, Dieu merci ! Et puis elle a pour moi une adoration qui l'aveugle, elle est toute innocence, elle ne connaît pas d'autres jeunes filles plus averties, elle est toujours restée auprès de moi, elle t'a toujours vu

FREYDIÊRES. — Je n'ai fait que te suivre.

ces... rien qu'à cette pensée, vois-tu, il me semble que je tombe dans un grand trou noir... il me semble que je... je... je ne sais pas... tout m'est égal... tout m'est égal.

FRETDiÈRES. — Voyons, Claire, ne pleure pas... je t'en prie... ne pleure pas comme çn... si ta fille venait. Je suis désolé, je ne croyais pas... tu ne m'as pas du tooit compris.

claire. — J'ai compris que tu me disais des choses effroyables.

FREYDiÈRES. — Non, mais raisonnables.

CLAIRE. Oh!

FREYDIÈRES. — Je u'ai fait que te suivre; c'est toi qui as commencé... tu m'as dit...

CLAIRE. — Moi, je t'ai dit des choses raisonnables ?

FREYDIÈRES. — Mais oui, tu m'as dit que Madeleine pourrait s'apercevoir...

dans cette maison. Alors, comment veux-tu qu'une telle pensée entre dans son esprit?

FREYPiÈRES. — C'est très juste.

CLAIRE. — Tu ris?

FREY'DiÈRES. — Je souris et tu pleures... je suis doublement désarmé.

CLAIRE. — Tu me trouves inconséquente.

FREYDIÈRES. — Tu ne l'es pas plus que moi.

CLAIRE. — Il ne faut pas me demandci d'être héroïque... Ah! vois-tu, tu n'as pa? besoin de me tourmenter. Et surtout ne t'ei prends pas à Madeleine... ne la déteste pas, aime-la au contraire. Si tu savais quelle exquise compagne elle est pour moi et combien le plus souvent la maison me serait pénible sans elle ; tandis qu'elle en est le clair sourire et la tendre joie. C'est un lis gai qui fleurit auprès de moi et, quand tu es absent,

comme ces jours-ci, elle me fait tout de même trouver les heures moins noires. Et puis, c'est la seule qui sache bien me parlei de toi.

FREYDiÈRES. — C'cst Vrai ? Pauvre petite !

CLAIRE. — J'ai déjà avssez de remords de partager ma tendresse entre elle et toi, car elle m'aime exclusivement et c'e^t en quoi elle m'est supérieure.

FRETDiÈRES. — Ce n'est pas la même chose : une femme peut être à la fois une amante et une mère, tu en es la preuve passionnée. Elle aussi, plus tard, partagera sa tendresse entre toi et l'homme qu'elle aura choisi... si elle la partage... car elle peut se donner corj)s et âme à cet étranger et tu ne compteras plus guère.

CLAIRE. — Ah ! tais- toi, tais-toi, tu dis peut-être la vérité... et c'est à elle pourtant que j'aurai sacrifié la plus belle chose qui soit au monde : la liberté dans l'amour.

FREYDIÈRES. — Oui, la liberté dans l'amour. Ah ! Claire, songes-tu parfois aux bonheurs qui nous sont défendus ? Tiens ! j'y pensais encore ce matin, dans le train qui me ramenait vers toi. Songes-tu que nous ne voyagerons jamais ensemble, seuls, tous les deux, que nul train ne nous emportera vers des rivages bleus et qu'il existe des villes de rêve et des paysages d'émotion et que nous mourrons sans les avoir jamais contemples ensemble ? Et, j^amais non plus, nous ne pourrons vivre seuls, sous le même toit, dans la maison tranquille, daiis l'intimité charmante des longues causeries parmi les choses familières; nous ne connaîtrons jamais la tendre continuité des heures... Ah! vois-tu, je trouve cette pensée-là poigu/ante. C'est toute la tristesse d'une liaison comme la nôtre. Enfin ! la grande lumière n'est pas pour nous et nous sommes condamnés à n'être que deux pauvres petites ombres, dans un perpétuel crépuscule, comme en ce moment.

CLAIRE. — Nous ne sommes pas toujours des ombres : songe aux instants où je suis une femme contre ta poitrine et dans tes bi-as. Nous n'avons pas la liberté dans l'amour; mais en revanche, je te donne tant tî'anunir !

FREYUiÈRES. — C'cst Vrai ; mais, moi aussi, je l'adore, tu le sais bien; je ferai ce que tu voudras, je te demande pardon de t'avoir fait de la peine et j'embrasse tes chers yeux qui ont pleuré.

CLAIRE. — Ah! mes pauvres yeux, aurontils ver.sé des larmes à cause de toi!... 'J u as été bien mécliaiit tout à l'heure... A mécliant même...

FREYDIÈRES. — Que tu vicudras demain.

CLAIRE. — Oui, et tu auras la maîtresse la plus fervente. (Us s'ctreiynent longuement lèvres à lèvres; on entend vne porte se fermer. Elle le quitte brusquement.) On vient... fais attention.

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