SCENE Vil
CLAIRE, FREYDIERES, ETIENNE
ÉTiEuNNE. — Ah! voilà ce bon Freydières... Vous allez bien, cher ami?... J'espère que vous avez pris des vacances !
FREYDIÈRES. — Oh ! uiie scmaiue à peine.
ETIENNE. — Vous avcz eucore de la •ehtince de pouvoir vous absenter même une semaine. Moi je ne le peux pas. Quand je pense qu'en quatre ans, depuis que nous sommes venus à Paris, je n'ai pas trouvé un moment pour aller chez moi, en Dauphiné !
FREYDIÈRES. — Vous êt€s toujours très occupé.
ETIENNE — Ne m'en parlez pas.. Avec ça, Ernstein me laisse tout faire... il ne s'occupe de rien... il n'est j.amais là... il part ce soir pour San Remo Ah ! il ne se tue pas. A propos, Claire, tu ne sais pas ce que je viens vd'apprendre?
CLAIRE. — Non.
ETIENNE. — Delanglu sort d'ici.
CLAIRE. — Delanglu?
ÉTiEiN.NE. — Oui... un ancien camarade «d'école... Il m'a affirmé et il tient de source •certaine qu'Ernstein va être nommé officier!
CLAIRE. — Comment, officier ?
ETIENNE. — • Oui, officier de la Légion d'honneur... Ça n'est pas dans la territoriale, bien sûr. C'est fait, la nomination va paraître clans quelques jours à V Officiel.
CLAIRE. — Eh bien?
ÉTiEN-NE. — Eh bien! c'est indigne...
ic'est... c'est révoltant... c'est monstrueux!
CLAIRE. Oh! mon.strueux.
ETIENNE. - Ail! tu es bien comme les autres, toi... Parbleu, tu trouves ça tout naturel qu'Ernstein soit nommé officier, tandis que moi, ton mari, je ne suis rien, rien du tout. Tu admets aisément que ce soit moi qui travaille, qui m'esquinte comme je le fais, et que ce soit lui qui soit décoré.
CLAIRE. — Qu'est-ce que ça peut te faire?
ETIENNE. — Ça m'exaspère, ça me révolte... l'injustice me révolte... Ce n'est pas que je tienne à un misérable bout de ruban... Ah! grands dieux, je suis au-dessus de ça.
CLAIRE. — Eh bien! alors?
ETIENNE. — Seulement, dans tout ça, je trouve qu'Ernstein ne se conduit pas bien vis-à-vis de moi. Comment! c'est par Delanglu que j'apprends sa nomination !
FREYDIÈRES. — 11 Voulait sans doute vous en faire la surprise.
ETIENNE. — Et puis, surtout, je trouve qu'il manque de pudeur... oui, il devrait avoir la loyauté, la pudeur de dire aux personnages influents qu'il connaît : (( J'ai là, à mes côtés, un collaborateur consciencieux, un ami dévoué qui fait toutes les études de ces travaux pour lesquels vous me comblez d'honneurs, parce que moi, Ernstein, j'en suis tout à fait incapable, et je suis resté ce que j'étais à l'école, c'est-à-dire un cancre, un véritable cancre. » Voyons, est-ce vrai ?
FREYDIÈRES. — Reconnaissez, cher ami, qu'il est bien difficile à Ern&tein de porter un tel jugement sur lui-même. Tout de même, il ne faut pas exagérer. Ernstein n'est pas dépourvu de mérite... c'est un administrateur de premier ordre.
ETIENNE — Il a surtout le mérite d'avoir de l'argent.
FREYDIÈRES. — C'en est un... Par là, il vous évite les préoccupations matérielles, et à des hommes d'études comme vous, il faut avant tout la tranquillité.
ETIENNE. — Et l'obscurité. (7/ se prumèvr à grands pas. Claire et Freydicres édiaiKjent des regards de lassitude.) C'est comme pour ce dôme, le fameux dôme de l'Exposition... C'est moi qui en ai fait tous les calculs... Je les ai recommencés plus de dix fois, pour être sûr de ne pas me tromper... Pensez donc, cette responsabilité! J'ai passé les nuits à travailler, je ne mangeais plus, je ne dormais plus... tout ça, pour arriver à quoi? A ce qu'il soit connu dans le monde entier sous le nom de Dômo Ernstein... le Dôme Ernstein, c'est admirable!... c'est du plus haut comique!... Ah! la gloire et la popularité lui seront venues facilement à celui-là. Enfin,
je serai, toute ma vie, un collaborateur obscur.
CLAIRE. — N'as-tu pas toi-même des collaborateurs plus humbles. Il ne faut pas toujours regarder au-dessus de soi, mais au-dessous et, si tu te plains d'avoir passé quelques nuits à travailler, quelles paroles trouverastu donc pour plaindre ces malheureux ouvriers qui se sont tués, la semaine dernière, lorsqu'un échafaudage s'est écroulé?
x\h ! tu en prends facilement ton parti. D'ailleurs les femmes ne comprennent rien à ces choses-là... les femmes, parbleu, les femmes... pourvu que le mari travaille, fasse de l'argent, comme on dit en Amérique, le reste importe peu. Il est là pour ça, le mari. C'est égal, j'étais plus heureux quand jetais à Grenoble.
CLAIRE. — Mais là-bas, ton irritation ét-ait la même; tu voyais partout des injustices et
ETIENNE. — An! voila ce bon I'heyuiéhes..
ETIENNE. — Qu'est-ce que tu vas chercher là? Ça n'a pas le moindre rapport; il n'y a pas que les gens qui tombent des échafaudages qui se tuent Avec tous les tourments que j'ai, je pourrais bien y laisser ma peau, un de ces jours, moi aussi. Non, je fais un métier de dupe.
claire. — En quoi es-tu dupe? Ernstein a tenu ses engagements : il t'a fait une situation ; il te donne une part dans ses bénéfices, c'est ce qu'il t'avait promis. Ces tourments dont tu parles, c'est toi-même qui te les crées et tu t'irrites là simplement pour des questions d'amour-propre.
ETIENNE. — D'amour-propre, tu as raison.
des passe-droits ; tout te portait ombrage et tu ne cessais de répéter que la vie, dans ce.s conditions, n'était plus tenable... enfin., exactement ce que tu dis maintenant et que j'avais prévu.
ETIENNE. — C'est entendu, j'ai un caractère insupportable, je ne peux rester nulle part, ni m'entendre avec personne. C'est ça que tu veux dire, n'est-ce pas? Mais alors, puisque tu me connais si bien, il fallait m'empêcher d'accepter les propositions d'Ernstein.
CLAIRE. — Aussi, c'est bien malgré mes conseils que tu les as acceptées, mais ta décision était irrévocable. N'intervertis donc pas les responsabilités. Au surplus, ce n'est pas
la première cli.scus.sioii que nous avons à ce sujet, et ce no sera pas la dernière, hélati 1
ETIENNE. — Tu as raison... tout eist très bien... tu es contente, c'est le principal. {U tire sa montre.) Trois heures et demie, il faut que je m'en aille.
CLAinE. — Où vaK-tu ?
ÉTiE.N.NE. — Je vais au chantier, voir oti en sont les travaux, pendant qu'Ernstein se prépare à se reposer de nu\s fatigues sur la Cote d'Azur. Avec ça, il fait un temps de chien.
CLAIRE. — Tii uo peux pas remettre à demain ?
ETIENNE, haussant les épaules. — Demain ! c'est aujourd'hui que j'ai rendez-vous avec l'architecte. Un rendez-vous d'architecte, ça ne se remet pas comme ça. Enfin! tu n'es pas forcée de savoir. Il pleut, mon Dieu, il pleut, ça n'a aucune espèce d'importance, comme <m dit maintenant. Je pataugerai dans la boue, votilà tout. Qu'est-ce que je risque? Un rhume ; mettons les choses au pire, une bronchite, une fluxion de poitrine':' Ce n'est pas à comparer, évidemment, avec ces malheureux ouvriers qui se sont tués en tombant d'un échafaudage... évidemment... Allons, au revoir, Freydières. Dites-moi, j'aurais besoin lie vous parler à propos de ce brevet... je voudrais bien éviter un procès.
FUEYDiiiRES. — Je SUIS à votre disposition.
ETIENNE. — Je passerai vous voir demain... Quel jour est-ce demain? Vendredi... c'est que ne pourrai jjeut-être pas... Au fait, venez donc dîner avec nous... c'est bien plus simple... nous causea'ons après dîner. Arrangez ça avec Claire.
Il sort.